Magazine DSI

Entebbe, 1976. Un raid exemplaire

Le raid

Le 3 juillet à 23 h locales, au terme de sept heures de vol, le premier C‑130 se pose à Entebbe sans avoir été détecté, porte de soute ouverte – au risque que la piste ne soit pas éclairée (4). Le calcul est, en fait, de se positionner derrière un vol British Airways qui doit atterrir peu avant, pour bénéficier de l’éclairage de piste, tout en espérant une confusion du radar d’approche. Les trois autres appareils se posent sept minutes plus tard, alors que la piste est éteinte. Au total, environ 300 combattants israéliens seront débarqués, de même qu’une Mercedes noire et deux Range Rover embarquées dans le premier Hercules : il s’agit de faire croire à une nouvelle visite d’Amin Dada et de son escorte, afin de passer sans encombre les checkpoints. Las ! Quelques jours auparavant, le président ougandais a troqué sa voiture contre une autre berline, blanche celle-là… Deux gardes ougandais intiment l’ordre au convoi de s’arrêter et sont éliminés, mais l’usage d’une arme sans silencieux alerte les terroristes.

À ce moment, les trente membres du Sayaret Matkal, entassés dans les véhicules, sont à 15 mètres environ du terminal vers lequel ils progressent. Une fois dans le hall où sont les otages, ils ouvrent le feu sur les terroristes. Trois civils sont tués dans l’échange de tirs – Dora Bloch, qui avait été libérée pour être hospitalisée à Kampala sera ensuite assassinée sur ordre d’Amin Dada –, et une dizaine d’autres seront blessés durant l’opération. Cette phase ne prend qu’une minute et 45 secondes. Les Israéliens évacueront ensuite les otages – dont beaucoup sont déshydratés ou malades du fait de l’ingestion de nourriture avariée – vers les avions. L’exfiltration se fait sous le feu nourri des Ougandais, qui se sont positionnés sur la tour de contrôle. Répliquant massivement en protégeant la sortie des civils, les soldats du Matkal réduisent la pression ougandaise. Ce faisant, le lieutenant-­colonel Yonathan Netanyahou, qui commande le groupe, est tué (5). Comparativement, sept preneurs d’otages sont éliminés, de même qu’une vingtaine de soldats ougandais. Trois des preneurs d’otages – dont le commanditaire – se sont en revanche enfuis.

Dans le même temps que l’action du Matkal, un autre groupement de force israélien comprenant des membres des forces spéciales et des parachutistes de la brigade Golani continue de sécuriser les C‑130 qui doivent avitailler sur place, tout en se tenant prêts à l’arrivée d’éventuels renforts ougandais – qui n’arriveront cependant pas. Surtout, les soldats clouent au sol un bon quart de la force aérienne ougandaise. Une fois que les Hercules auront décollé, il s’agit de ne pas être poursuivi et abattu en vol… Concrètement, 11 MiG‑17 et MiG‑21 stationnés au bout de l’ancienne piste de l’aéroport sont détruits à l’explosif. Sa mission accomplie, ce groupement de force rembarque, lui aussi. Entre-­temps, l’ordre d’un décollage immédiat, sans plus attendre le plein des avions sur place, est donné depuis le B‑707 supervisant l’opération : les Kényans ont finalement donné leur feu vert.

Les leçons de « Thunderbolt/Yonathan »

In fine, alors que les exercices préalables à l’opération ont montré que 55 minutes seraient nécessaires à la conduite de l’opération, le premier Hercules redécolle 53 minutes après avoir atterri. À une heure du matin, le 4 juillet, les C‑130 se posent à Nairobi, où ils se ravitaillent. Les blessés et les malades embarquent dans le B‑707. Environ deux heures avant l’aube, tous les appareils israéliens ont redécollé. Lorsque les premiers bulletins d’informations de la BBC relatent l’opération, cela fait déjà quatre heures qu’ils ont atterri à Tel-Aviv. L’opération est un succès évident : seuls trois otages ont été tués – mais deux semblent l’avoir été par le feu israélien (6) – de même que le lieutenant-­colonel Netanyahou. Un soldat israélien – qui restera paraplégique – et dix civils ont également été blessés. L’A300 détourné a ensuite été repris par Air France. Entre le moment du détournement et l’atterrissage des Hercules à Lod, moins de sept jours se sont écoulés. Critiquée par le bloc de l’Est et certains États africains comme un « acte de piraterie » (7), l’opération est saluée par les professionnels comme l’une des plus audacieuses jamais organisées.

De facto, les Israéliens ont eu de la chance : plusieurs facteurs essentiels à la réussite de l’opération n’étaient pas maîtrisés – en particulier la question du ravitaillement –, au point que l’on se demande si les régulations actuelles permettraient encore de mener une telle opération. Par ailleurs, la puissance de feu des Israéliens été adaptée à un possible renforcement des forces ougandaises, qui ne s’est jamais produit. Ils ont donc été en mesure d’attaquer suivant le ratio classique de trois contre un, tout en ayant une claire supériorité qualitative. De même, le temps dévolu à l’entraînement préalable des soldats des forces spéciales a été extrêmement limité ; la qualité des hommes engagés a donc manifestement fait la différence. La qualité de la planification est également à souligner : en dépit des incertitudes, un maximum d’aléas ont été méthodiquement réduits, notamment par l’appui sur des formes non conventionnelles de renseignement.

L’opération a également eu des conséquences à plus large échelle. Elle a contribué à renforcer la légitimité de futurs dirigeants israéliens – dont Ehud Barak, qui a participé au raid –, mais a aussi fait la démonstration que le couplage entre forces spéciales et puissance aérienne ne mettait plus les pirates de l’air à distance de sécurité. Dans la foulée de l’opération, nombre d’États se sont par ailleurs dotés d’unités spéciales de lutte contre-­terroriste. De facto, en octobre 1977, le GSG‑9 allemand intervenait avec succès, libérant – à une seule exception près –les passagers d’un B‑737 de la Lufthansa détourné à Mogadiscio (Somalie). Différence de taille, le gouvernement somalien s’est montré coopératif et ne s’est pas opposé à l’intervention allemande (8).

L’opération a également eu des conséquences internationales, avec des menaces ougandaises sur le Kenya qui ont poussé les États-Unis à déployer un groupe aéronaval articulé autour de l’USS Ranger dans l’océan Indien afin de jouer un rôle dissuasif. L’attaque d’un hôtel de Nairobi le 31 décembre 1980, qui a fait 20 morts et 87 blessés, a ainsi été conduite par des Palestiniens cherchant à se venger de l’opération d’Entebbe. Par ailleurs, des centaines de Kényans vivant en Ouganda ont été assassinés sur ordre d’Amin Dada – dont les jours à la tête du pays étaient alors comptés. De facto, l’humiliation subie à Entebbe a sans doute joué un rôle dans un environnement politique de plus en plus défavorable à Amin Dada dans les forces ougandaises, mais aussi en Tanzanie, qui a conduit à la guerre d’octobre 1978 et, finalement, à sa chute.

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