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Conserver les F-16 belges six ans de plus ? Analyse et implications + Mise à jour 1, 2 (analyse du rapport) et 3

Les risques à court terme et à ce stade, sont de deux ordres. D’une part, un étiage capacitaire dès lors que le “tuilage” avec les F-16 sortant de service ne pourra plus guère être assuré : tout dépendra de l’industriel vainqueur – au passage, cette capacité à livrer rapidement pourrait être un avantage clair. D’autre part, la mise au point d’une nouvelle procédure pourrait à nouveau être diluée dans le temps, au risque de se retrouver dans une configuration calendaire équivalente à l’actuelle. Evidemment, la prolongation de tout ou partie des F-16 sera un surcoût et il y a une certaine probabilité que ceux qui défendent actuellement l’option d’une prolongation au motif du coût du remplaçant… ne veulent pas d’un remplaçant lorsque la prolongation sera terminée. Nous avions ainsi interviewé Christophe Lacroix, du PS belge, en période pré-électorale en 2014 (voir DSI n°101). L’adhésion du PS francophone au remplacement du F-16 était alors loin d’être acquise. Une position n’ayant pas évolué en plus de quatre ans n’est guère de bon augure pour un remplacement.

Au demeurant, il est évident que le seul prolongement structurel de l’appareil, sans celui de ses systèmes de combat (à l’instar des appareils roumains, par exemple), aboutit à un déclassement politico-stratégique de la Belgique, où l’aviation de combat est le coeur capacitaire. A voir ensuite comment les alliés otaniens de la Belgique – avec 0,9 % du PIB à la défense, presque autant est dépensé pour les pensions des anciens militaires que pour tout le reste – réagiront face à une nouvelle démonstration de “free-riding” de la part du huitième pays le plus riche de l’Union européenne…

 

Article original (20 mars, 1240)

La presse généraliste belge s’est faite ce matin d’écho d’un rapport de Lockheed Martin considérant qu’il est possible d’accroître la durée de vie des F-16 belges au-delà des 8 000 heures de vol, pour la faire passer à 9 500 environ. L’étude, remise en avril semble indiquer que ledit prolongement provoquerait un surcoût d’un milliard d’euros. Elle ne semble donc pas à confondre avec une autre étude de Lockheed, cette fois pour l’US Air Force et qui avait été assez largement commentée dans la presse spécialisée, à peu près au même moment.

A priori, l’enjeu de ces annonces est bien maigre : le programme ACCAP de remplacement des F-16 belges est déjà lancé et a fait l’objet d’un appel d’offre assez pointu mais ouvert, exigeant de répondre à 164 questions. Les candidatures américaine (F-35) et britanniques (Typhoon) ont été validées et leur “Best And Final Offer” (BAFO) rendue dans les temps. La France, avec le Rafale, avait de réels avantages comparatifs mais le choix de Brienne a été de jouer cavalier seul ; au risque de s’exclure. Sauf que l’annonce de ce matin pourrait bien remettre en cause tout le processus. Jusque là, 2023 avait toujours été considéré comme la date de début de sortie de service des F-16 belges, justifiant de leur remplacement… maintenant dans l’urgence.

Comment peut-on analyser ces révélations ? Elles ne sont évidemment pas fortuites : la sortie du PS belge, dans l’opposition, intervient alors que le choix définitif devrait être effectué début juillet ; que les élections communales et, surtout, fédérales, se profilent (respectivement en octobre 2018 et au printemps 2019) ; que le coût du remplacement est considéré comme excessif par une partie de la population mais aussi les partis d’opposition. Ces révélations sont-elles de nature à causer un problème politique ? Peut-être bien : accusé d’avoir menti, le ministre belge de la défense doit s’exprimer au Parlement dans l’après-midi du 20 mars. 

Mais cette affaire peut aussi être une chance politique ; y compris pour le ministre lui-même. La possibilité d’une extension de vie des F-16 a souvent été vue comme la solution permettant de disposer de plus de temps pour la réalisation du choix. Certains argueront aussi que ce temps peut profiter à Paris – pour tenter de rattraper les erreurs de Brienne, qui argue d’un partenariat inédit mais dont les tenants et les aboutissants sont peu médiatisés aujourd’hui.  

Mais c’est aussi une chance potentielle pour Washington. De facto, le F-35 est dans une très mauvaise posture : la presse américaine révélait récemment que les coûts du passage au standard Block 4 du logiciel du F-35 avaient été totalement sous-estimés. A tous les problèmes déjà rencontrés et à une opacité notoire des coûts de l’appareil (à l’achat comme durant sa carrière opérationnelle), il faudrait ainsi, pour l’ensemble des flottes… aller jusqu’à ajouter 16 milliards de dollars de surcoût. Autrement dit, la “BAFO” récemment rendue n’est probablement pas “finale” et la viabilité même du processus pourrait être remise en cause : la méthode était la bonne mais elle implique une sincérité budgétaire. Le temps gagné permettrait ainsi à Lockheed de faire une offre plus fiable…

La Belgique pourrait ainsi choisir le vainqueur de sa compétition avec un peu plus de recul. En espérant, évidemment, que les prochaines majorités fédérales procèdent effectivement au remplacement de l’appareil. La sociologie politique belge au regard des questions de défense est extrêmement particulière : le consensus des partis autour de la défense nationale est si fragile que le “plan” que l’actuel gouvernement avait demandé au ministre de la défense est devenu in fine une “vision” – un changement loin d’être anodin. Or, les appareils de combat sont le principal atout de Bruxelles, dont l’investissement de défense est notoirement insuffisant, pour pouvoir bénéficier de la “couverture” de l’OTAN. Un argument que D. Trump n’avait pas hésité à mobiliser pour pousser la candidature du F-35.   

Au-delà, le ministre belge a-t-il menti par omission ? Rien n’est moins sûr.  Selon les éléments donnés par la presse généraliste, la prolongation des F-16 présenterait un coût d’un milliard d’euros pour 6 ans de vie supplémentaire ; ce qui semble peu efficient du point de vue des comptes publics, en particulier dès lors que 3,4 milliards – le coût prévisionnel de l’achat du remplaçant – sont déjà critiqués… Un autre aspect ne semble pas pris en considération : les F-16 belges, tout comme les appareils norvégiens, néerlandais et danois, ont bénéficié de mises à jour constantes prises en charge par le consortium formé par ces Etats, de même que par les Etats-Unis. Ces mises à jour portent notamment sur les bibliothèques de menace, indispensables pour la survie en opération des appareils et de leurs pilotes. Or, le phasing-out prévisionnel des F-16 est tel que ces mises à jour sont interrompues. Entre les surcoûts et les risques, il n’est donc pas dit que la prolongation soit un “vrai” choix…   

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC.

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