Drones 101

Achat sur étagère. Dassault/Thales Voltigeur/Heron TP
1 24 à 36 Evoqué 318 millions d’euros par système (7 appareils et deux stations de contrôle). Cellule Heron TP d’origine israélienne. Coût incluant la R&D. Sagem Patroller 0,25 20 à 30 Evoqué Coût : entre 20 et 30 millions d’euros par système (3 appareils et station de contrôle). Cellule Stemme. Peut être utilisé en mode piloté ou drone. Coût incluant a priori la R&D. EADS Harfang/Eagle 0,25 24 heures à pleine charge Non Coût : 380 millions d’euros par système (3 appareils et station de contrôle). Cellule Stemme. Peut être utilisé en mode piloté ou drone. Coût incluant a priori la R&D.

* Il est nécessaire de garder à l’esprit que l’endurance est fonction de la charge emportée. De ce fait, les données communiquées par les industriels ne sont pas nécessairement comparables.

La conception d’une plateforme

Une fois l’équilibre entre ces trois vecteurs trouvé – il se détermine en fonction des besoins des forces – reste encore à prendre en considération plusieurs facteurs. Le premier est celui de la place de la plateforme dans la réflexion. Pour un MALE, la plateforme est théoriquement le produit des trois vecteurs susmentionnés mais encore faut-il sortir des schémas de conception traditionnels en aéronautique, qui sacralisent la plateforme. Or, il importe d’en revenir aux fondamentaux et de considérer que les charges utiles importent plus que les performances de la plateforme, à tout le moins pour les drones MALE de première génération (grosso modo, ceux qui sont actuellement en service). Or, si l’on reprend le cas du Harfang, la récupération des boules optroniques des drones Hunter, si elle apparaissait comme une solution de bon sens économique, s’est avérée peu militairement intéressante, ses performances étant trop faibles. Paradoxe, ce manque de considération des capteurs a été l’une des principales raisons qui a poussé à rendre urgent à l’acquisition rapide d’un nouveau drone MALE…

Reste aussi que cette vision du drone comme “ascenseur à capteurs”, classique dans la littérature sur la question, pourrait bien être remise en cause par l’évolution du caractère de la guerre. Jusqu’ici, les forces aériennes occidentales n’ont pas été confrontées à des adversaires très dangereux pour leurs capacités aériennes. Or, il est évident que les forces aériennes, dans de nombreuses régions du monde, se modernisent. Pire, la polarité de la stratégie aérienne, traditionnellement offensive, pourrait bien devenir défensive. Nombre d’Etats se dotent ainsi de systèmes de défense aérienne perfectionnés, abandonnant même parfois une capacité “chasse” au sein de leur force aérienne[4]. Dans pareil contexte, la sûreté des missions ISR est tout sauf garantie et la question d’un retour sur les fondamentaux de la conception des plateformes pourrait se poser. C’est, par exemple, l’approche de General Atomics sur l’Avenger (ex-Predator C), doté d’un réacteur et aux formes furtives. Cependant, sans doute ne faut-il pas trop attendre de la furtivité. Historiquement, tout avantage technologique n’est que transitoire et les recherches conduites sur les radars relativisera sans doute l’avantage conféré par la furtivité. En la matière, c’est plus de la résilience des flottes – et donc le nombre – que provient l’aptitude à maintenir une présence ISR.

Les facteurs d’influence 

Reste aussi que, comme tout objet technologique, les drones ne sont pas seulement le produit de considérations militaires : leur conception et les choix y afférant sont toujours le résultat d’influences multiples… et parfois contradictoires. Ainsi, si l’on revient au concept “d’effet politique” évoqué au début de cet article, ce dernier n’est pas nécessairement d’ordre stratégique-militaire. Dans un pays comme la France, il peut également être stratégique-économique, en sachant que l’acquisition ou la conservation de savoirs-faires est, en soi, aussi bien une garantie de puissance qu’un enjeu industriel. Reste aussi que cette vision se heurte au réel : comme le soulignaient les sénateurs se positionnant en faveur du MQ-9 Reaper, 7 drones ne constituent pas un marché, en sachant que les perspectives à l’export sont maigres face aux rouleaux compresseurs commerciaux américains et israéliens. Au passage, sans doute s’agit-il là d’une magistrale mais douloureuse leçon en matière d’art de l’innovation : il y a quinze ans, les Américains n’étaient à peu près nulle part en matière de drones MALE – soit au même niveau que nous. La différence a résidé dans une véritable réflexion, non pas sur les technologies mais bien sur ce que devaient être les engagements futurs et ensuite, seulement, ce qu’ils nécessiteraient comme nouvelles capacités…

In fine, on serait bien en peine de discerner un responsable ou une catégorie de responsables dans le fiasco du programme français de drones MALE. En réalité, les hésitations du politique (le drone comme vecteur militaire ou économique ?) ; les compétitions entre industriels pour des ressources de plus en plus limitées ; et l’indécision des états-majors, DGA comprise (quel rôle pour les drones et quel cahier des charges ?) ont joué un rôle. Reste que désigner des responsables ne fera guère avancé un dossier trop peu avancé. Le Talarion abandonné, c’est le Telemos – symbole s’il en était de la coopération découlant des accords de Lancaster – qui voit son avenir s’assombrir, au point que certains évoquent un abandon pur et simple. Dans le même temps, la perspective d’une coopération franco-allemande (même élargie à d’autres partenaires) n’est pas sans poser question. En effet, l’époque des coopérations internationales fructueuses (qui avait donné lieu aux Gazelle, Puma, MILAN, Lynx, Transall et autres Alpha Jet, voire aux Tornado) semble bien terminée. Dans le même temps, les cibles de commandes sont réduites à quelques dizaines d’appareils tout au plus[5].

Last but not least, l’hypothétique drone franco-allemand – voire franco-germano-britannique, dans la perspective d’un rapprochement BAE/EADS – n’a même pas encore atteint le stade du premier trait de crayon sur la planche à dessins, ce qui ne manque pas de poser question quant à la date d’entrée en service d’un appareil que les planifications attendaient pour 2020 – soit demain. Sauf à considérer que les rapprochements entre BAE Systems et EADS sont le prélude à de grandes manœuvres dans le domaine aéronautique, avec à la clé la poursuite du Telemos par EADS… Dans ce scénario purement hypothétique – aucune indication ne semble aller en ce sens à l’heure où nous écrivons ces lignes – Dassault serait évincé du programme MALE Telemos mais, en contrepartie, verrait sa position assurée dans le programme SCAF de drone de combat. Quant à Thales, la firme bénéficierait de la coopération entre Londres et Paris sur le Watchkeeper. En théorie, les lignes de partage seraient alors balisées. Mais la question du SIDM bis, qui doit permettre de combler le vide capacitaire jusqu’à l’entrée en service du drone MALE “définitif”, ne serait toujours pas réglée… 

Pour aller plus loin

Joseph Henrotin, “Munitions de précision : de la course à l’allègement à l’avènement des micro-armes”, DSI, n°82, juin 2012.

Christophe Fontaine, “La France a besoin d’orbites permanentes de surveillance de drones”, DSI, n°81, mai 2012.

Christophe Fontaine, “Commandement et drones : quelle place pour la subsidiarité à l’heure du temps réel ?”, DSI Hors-Série n°23, avril-mai 2012.  

Christophe Fontaine, “Les drones. Pourquoi faut-il investir dans des satellites de communication ?”, DSI n°68, mars 2011.

Grégory Boutherin et Christophe Pajon, “Drones 2025 : La relève de la garde”, DSI Hors-Série n°10, février-mars 2010.  

Grégory Boutherin et Christophe Pajon, “Persistance et maîtrise du temps au cœur du champ de bataille. Les drones comme instrument de contrôle des « présents »”, DSI-Technologies n°19, septembre-octobre 2009.

Grégory Boutherin et Christophe Pajon, “Des hoplites aux drones… en passant par la ceinture. Essai d’application de la sociologie des sciences aux systèmes non habités évoluant dans la troisième dimension”, DSI-Technologies n°18, juillet-août 2009.

Article publié dans DSI n°85, octobre 2012

[1] Moyenne Altitude, Longue Endurance et Haute Altitude, Longue Endurance.

[2] Le pod de désignation est sans doute, avec le drone, la plus grande innovation en opérations aériennes depuis trente ans. Nous sommes revenus à plusieurs reprises sur cet aspect, nous n’approfondirons donc pas ici.

[3] Si l’on part du principe que les drones devant être achetés viennent en remplacement du SIDM Harfang (déjà intérimaire) et doivent

[4] Sur ces différentes questions dans une approche prospective : Joseph Henrotin, La guerre aérienne en 2030. Prospective des systèmes de force, Histoire & Stratégie n°6, 2011.

[5] Pour l’heure, outre la France et l’Allemagne, seule l’Espagne (à la situation précaire), la Pologne et les Pays-Bas envisagent l’achat de drones.

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