American Sniper ou les contradictions de l’Amérique

Dans une certaine mesure, les caractéristiques précédemment analysées expliquent le succès plus ou moins inattendu de ce blockbuster ainsi qu’une partie du débat qu’il a pu susciter. Un autre point doit cependant être pris en considération : la manière dont l’opération « Enduring Freedom » et ses suites ont été représentées jusqu’à présent par Hollywood. Quatre films seront retenus pour ce faire : Redacted (2007) de Brian De Palma, In the Valley of Elah (2007) de Paul Haggis, Hurt Locker (2008) de Kathryn Bigelow et Green Zone (2010) de Paul Greengrass.

Les deux premiers longs métrages ont pour objectif avoué de décrier ouvertement cette guerre d’Irak qui divise encore profondément l’Amérique. Dans Redacted, De Palma confronte les points de vue des soldats d’une même section afin de reconstituer les événements qui les ont amenés à violer une jeune adolescente de quatorze ans et à tuer sa famille. Inspiré de faits réels (le massacre de Mahmoudiyah de mars 2006), ce film fait écho à une autre œuvre du réalisateur traitant d’un crime de guerre du même acabit : Casualties of War (1989) (15). Le choix du titre révèle également l’intention de De Palma : dénoncer la complicité tacite des médias.

In the Valley of Elah entend également critiquer ouvertement l’invasion de l’Irak en montrant comment cette guerre, différente de celles qu’a pu mener l’Amérique jusqu’alors, peut faire resurgir le pire chez un homme. Le film suit en effet un père de famille, militaire dans l’âme et vétéran du Vietnam, dans son enquête pour retrouver son fils, porté manquant depuis son retour d’Irak. Ses recherches l’amèneront à découvrir l’amère réalité du conflit et des effets que celui-ci a eus chez son fils et ses compagnons d’armes, en proie à de sévères troubles post-traumatiques.

Cette approche frontale contraste avec le message plus subtil de Hurt Locker. Les soldats n’y sont pas dépeints comme animés de mauvaises intentions. Au contraire : ces démineurs peuvent être perçus, à certains égards, comme de véritables « super-héros » (16) risquant courageusement leur vie dans des circonstances sans cesse plus extrêmes. Leur attitude à l’égard de la population locale n’est nullement dénoncée. La critique porte ici sur le système qui en vient à produire des hommes véritablement « accros » à la violence, sortes de cowboys des temps modernes ne pouvant imaginer d’autre réalité que la guerre elle-même.

Last but not least, Green Zone. Ce film est le seul à traiter directement de la question des motivations politiques du conflit en suivant l’enquête de Matt Damon et de ses hommes, lesquels ont pour mission de trouver et de détruire les prétendues Armes de Destruction Massive (ADM) irakiennes. Progressivement, le héros arrive à la conclusion que ces ADM n’ont jamais existé et que les raisons de l’intervention doivent être cherchées ailleurs. La scène finale suggère que c’est en réalité le pétrole qui a principalement motivé Washington.

Au regard de tout ce qui a déjà été tourné sur le sujet, le film d’Eastwood dénote. Comparé à Redacted et à In the Valley of Elah, American Sniper nous livre un portrait favorable des combattants américains. Ces hommes ne font que leur travail et tentent de survivre dans un environnement hostile. De plus, la dimension politique est absente de ce film. En se focalisant sur le seul personnage de Chris Kyle, le réalisateur s’inscrit dans une autre démarche. C’est la guerre en général qui est critiquée, et non le seul conflit irakien.

Étant données les affinités politiques d’Eastwood, il y a fort à parier que plusieurs journalistes ont cru déceler dans cette critique discrète mais réelle une approbation tacite des motivations d’un conflit qui continue de diviser l’Amérique. Cela expliquerait sans doute pourquoi le film de Bigelow, tout aussi muet sur le plan politique et conciliant à l’égard des GI’s, n’a pas subi les mêmes reproches.

Un carcan moraliste ?

Grâce à des outils conçus à la base pour le champ des RI – et plus spécifiquement pour la FPA (Foreign Policy Analysis), cet article est parvenu à expliquer les raisons de ce succès du box-office. Ainsi, en se faisant le héraut de valeurs jacksoniennes telles que l’honneur et le respect de la tradition, Eastwood s’est assuré le soutien de toute une frange de la population américaine issue en majorité du sud et du Midwest où celles-ci sont omniprésentes.

Le jacksonisme est également un bon moyen d’expliquer la controverse qui a accompagné la sortie d’American Sniper. Les valeurs défendues par les tenants de ce vaste mouvement politique, social, culturel et religieux sont en effet largement débattues et contestées, aussi bien aux États-Unis qu’à l’étranger. Combinées aux inclinations politiques de Clint Eastwood, à la personnalité des plus singulières de Kyle, à la controverse continuant d’entourer l’opération « Enduring Freedom » et à la manière dont celle-ci a été dépeinte jusqu’à présent par Hollywood, il semblait presque inévitable que la polémique apparaisse.

Ce débat nous amène à une dernière considération sur le statut de l’art dans nos sociétés. Dès lors qu’une œuvre aborde un sujet politiquement sensible et se démarque des canons de la représentation classique, les critiques fleurissent et d’aucuns en viennent à crier au pamphlet, voire à la propagande. Si l’art a une dimension politique évidente, il serait tout à la fois regrettable et dangereux de le réduire à ce seul aspect. En premier lieu, l’art consiste surtout en la représentation d’une histoire particulière, subjective, remarquable par les aspects dramatiques qu’elle a à offrir. C’est l’accumulation des perspectives qui fait de l’art ce qu’il est, et non la déclinaison infinie d’une même posture, aussi profonde et puissante soit-elle. 

Article paru dans DSI n°117, septembre 2015

Notes

(1) « Top-US-Grossing War Feature Films With At Least 1,000 Votes », International Movie Data Base, http://​www​.imdb​.com/​s​e​a​r​c​h​/​t​i​t​l​e​?​g​e​n​r​e​s​=​w​a​r​&​n​u​m​_​v​o​t​e​s​=​1​0​0​0​,​&​s​o​r​t​=​b​o​x​o​f​f​i​c​e​_​g​r​o​s​s​_​u​s​&​t​i​t​l​e​_​t​y​p​e​=​f​e​a​t​ure, consulté le 15 mai 2015.

(2) Terrence McCoy, « How Clint Eastwood’s “American Sniper” stoked the American culture wars », Washington Post, 20 janvier 2015, http://​www​.washingtonpost​.com/​n​e​w​s​/​m​o​r​n​i​n​g​-​m​i​x​/​w​p​/​2​0​1​5​/​0​1​/​2​0​/​h​o​w​-​c​l​i​n​t​-​e​a​s​t​w​o​o​d​s​-​a​m​e​r​i​c​a​n​-​s​n​i​p​e​r​-​h​a​s​-​b​e​e​n​-​s​w​e​p​t​-​u​p​-​i​n​-​t​h​e​-​a​m​e​r​i​c​a​n​-​c​u​l​t​u​r​e​-​w​a​rs/, consulté le 15 mai 2015.

(3) Jack Crone, « “I wish I’d killed more” : American Sniper Chris Kyle said his only regret was that US lives were lost because he shot too few Iraqis », Daily Mail, 25 janvier 2015, http://​www​.dailymail​.co​.uk/​n​e​w​s​/​a​r​t​i​c​l​e​-​2​9​2​5​1​8​7​/​I​-​w​i​s​h​-​d​-​k​i​l​l​e​d​-​A​m​e​r​i​c​a​n​-​S​n​i​p​e​r​-​C​h​r​i​s​-​K​y​l​e​-​s​a​i​d​-​r​e​g​r​e​t​-​l​i​v​e​s​-​l​o​s​t​-​s​h​o​t​-​I​r​a​q​i​s​.​h​tml, consulté le 16 mai 2015.

(4) Charles-Philippe David , Louis Balthazar, Justin Vaïsse, La politique étrangère des États-Unis. Fondements, acteurs, formulation, Presses de Sciences Po, Paris, 2008, p. 55.

(5) Ibid., p. 76-81.

(6) Walter Russel Mead, Special Providence : American Foreign Policy and How It Changed the World, Routledge, Londres, 2002, 400 p.

(7) Tanguy Struye de Swielande, La politique étrangère de l’administration Bush. Analyse de la prise de décision, Peter Lang, Bruxelles, 2007, p. 78.

(8) Walter Russel Mead, « The Jacksonian Tradition and American Foreign Policy », The National Interest, no 58, hiver 1999/2000, p. 7.

(9) Tanguy Struye de Swielande, op. cit., p. 79.

(10) Walter Russel Mead, « The Jacksonian Tradition and American Foreign Policy », op. cit., p. 8.

(11) Dans son documentaire, Moore interviewait sans ménagement Charlton Heston, l’ancien président de la National Rifle Association (NRA) et ami proche de Clint Eastwood, le tout en empiétant sur sa propriété. S’ensuivit une controverse lors de laquelle Eastwood a, sous le coup de la colère, proféré des menaces de mort à l’égard de Moore.

(12) En 2013, le vétéran copubliait un ouvrage intitulé American Guns : A History of the US in Ten Firearms.

(13) Eastwood a notamment déclaré aux journalistes que « la plus grande posture antimilitariste qu’un film puisse adopter est de montrer ce que la guerre inflige aux familles et aux personnes devant réintégrer la vie civile, comme l’a fait Chris Kyle. »

(14) Stephen Galloway, « Clint Eastwood Describes His Near-Death Experience, Says “American Sniper” Is Anti-War (Exclusive) », The Hollywood Reporter, 16 mars 2015, http://​www​.hollywoodreporter​.com/​n​e​w​s​/​c​l​i​n​t​-​e​a​s​t​w​o​o​d​-​d​e​s​c​r​i​b​e​s​-​h​i​s​-​d​e​a​t​h​-​7​8​1​618, consulté le 18 mai 2015.

(15) Le film est inspiré du tristement célèbre « incident on Hill 192 » (1966), qui vit une jeune Vietnamienne se faire kidnapper, violer puis tuer par une escouade de soldats américains.

(16) Isabelle Regnier, « “Démineurs” : sur le terrain de mort des démineurs, surhommes et hypervulnérables », Le Monde, 22 septembre 2009, http://​www​.lemonde​.fr/​c​i​n​e​m​a​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​0​9​/​0​9​/​2​2​/​d​e​m​i​n​e​u​r​s​-​s​u​r​-​l​e​-​t​e​r​r​a​i​n​-​d​e​-​m​o​r​t​-​d​e​s​-​d​e​m​i​n​e​u​r​s​-​s​u​r​h​o​m​m​e​s​-​e​t​-​h​y​p​e​r​v​u​l​n​e​r​a​b​l​e​s​_​1​2​4​3​6​2​6​_​3​4​7​6​.​h​tml, consulté le 20 mai 2015.

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