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American Sniper ou les contradictions de l’Amérique

Le film d’Eastwood ne fait pas que refléter une certaine mentalité collective américaine. Il adopte également une posture politique que le concept de jacksonisme permet de mieux appréhender. Selon Walter R. Mead, il s’agit d’une des quatre écoles de pensée ayant durablement influencé la politique étrangère outre-Atlantique, chacune étant nommée d’après un président emblématique (Andrew Jackson dans ce cas précis) (6). Très présent dans le sud et le Midwest, le discours national-populiste des jacksoniens est régulièrement dénoncé, voire moqué, tant à l’étranger que par les « élites » de la côte Est (7). Plus qu’un simple courant en politique étrangère, le jacksonisme est en fait un véritable mouvement culturel et religieux omniprésent dans une certaine Amérique.

En effet, les jacksoniens estiment que le but premier de toute politique doit être d’assurer la sécurité et le bien-être des Américains (8). Considérant que l’anarchie inhérente au système international est source de dangers, les tenants de cette approche n’excluent nullement le recours à la force armée. En temps de guerre, ceux-ci accordent une grande importance au code de l’honneur et aux traditions. Si l’ennemi venait à ne pas les respecter, les jacksoniens sont prêts à abandonner les éléments les plus fondamentaux de ce même code pour mener une « guerre sale ». Ils considèrent en outre que les États-Unis se doivent de garder leur marge de manœuvre à l’étranger et se montrent dès lors extrêmement méfiants à l’égard des organisations internationales ou de toute forme de règle de droit international un brin contraignante (9).

Sur le plan domestique, les jacksoniens sont viscéralement méfiants vis-à-vis du pouvoir central et de l’establishment politique de Washington. Assez logiquement, ils s’opposent aux tentations centralisatrices et n’apprécient guère la pression fiscale bien que, paradoxalement, ils soient « obstinément favorables aux programmes fédéraux destinés à la classe moyenne (10) ». Les jacksoniens sont aussi très attachés au droit du port d’armes garanti par le Deuxième Amendement, lequel est perçu comme le véritable « bastion de [la] liberté », la meilleure manière de garantir les droits constitutionnels de tout citoyen.

Tous ces aspects ne cadrent pas seulement avec la personnalité de Kyle : ils sont également le reflet de valeurs que Clint Eastwood a représentées et dépeintes tout au long de sa carrière. Proche du parti républicain, il s’est un jour décrit comme « socialement libéral et fiscalement conservateur ». Le différend qui l’a opposé à Michael Moore en 2005 à propos du documentaire Bowling for Columbine (2002) (11) montre toute l’importance que le réalisateur de quatre-vingt-cinq ans accorde au port d’armes. Cette fascination pour les armes est d’ailleurs l’une des valeurs jacksoniennes que Kyle partageait avec Eastwood (12).

Ces valeurs jacksoniennes ne concernent toutefois pas seulement les armes et la violence : elles touchent également à la sphère familiale, laquelle est largement représentée dans le film. Ainsi, dès les premières scènes, la famille joue un rôle central dans le devenir du héros. Le rapide flash-back revenant sur l’enfance du héros dépeint de quelle manière l’éducation paternelle a amené Kyle à s’engager dans l’armée. Incarnation de la vertu religieuse, son père est aussi un exemple de rigueur morale. Enseignant la « dure réalité de la vie » à ses enfants, il n’hésite pas à user de la violence à leur égard dès lors qu’ils sont susceptibles de dévier du droit chemin. Cette image de la famille, typique des valeurs jacksoniennes de la tradition et de l’honneur, est omniprésente tout au long du film. Ainsi, Kyle n’est pas seulement un mari fidèle, il est également un père aimant. Son épouse, femme au foyer patiente et dévouée, l’aidera à se remettre du stress post-traumatique dont il souffre alors que les tours s’enchaînent. La question des séquelles que la guerre peut infliger à un homme est d’ailleurs principalement traitée à travers le prisme de la famille, laquelle sera un des éléments essentiels dans la progressive réintégration du héros dans la vie « normale » (13).

En matière de politique étrangère également, les convictions de Clint Eastwood sont typiquement jacksoniennes. Lors d’une interview accompagnant la sortie du film, ce dernier déclarait qu’il « n’était pas fan » à l’idée de partir en guerre en Afghanistan et en Irak (14). Toutefois, sur la base des renseignements fournis à l’époque, ces interventions lui semblaient justifiées. À ses yeux, la sécurité des États-Unis était suffisamment menacée pour intervenir au Moyen-Orient. La mise en place d’un régime démocratique n’était guère au centre de ses préoccupations : dans ce même entretien, il avouait n’y avoir jamais vraiment cru. Le raisonnement et les motivations de Kyle ne sont guère différents : ce dernier ne s’engage nullement pour défendre une noble cause, mais bien par pur patriotisme. Ce sont ainsi les attaques terroristes visant les États-Unis en Afrique au milieu des années 1990 qui le pousseront à s’engager.

Une représentation à contre-courant

Dans une certaine mesure, les caractéristiques précédemment analysées expliquent le succès plus ou moins inattendu de ce blockbuster ainsi qu’une partie du débat qu’il a pu susciter. Un autre point doit cependant être pris en considération : la manière dont l’opération « Enduring Freedom » et ses suites ont été représentées jusqu’à présent par Hollywood. Quatre films seront retenus pour ce faire : Redacted (2007) de Brian De Palma, In the Valley of Elah (2007) de Paul Haggis, Hurt Locker (2008) de Kathryn Bigelow et Green Zone (2010) de Paul Greengrass.

Les deux premiers longs métrages ont pour objectif avoué de décrier ouvertement cette guerre d’Irak qui divise encore profondément l’Amérique. Dans Redacted, De Palma confronte les points de vue des soldats d’une même section afin de reconstituer les événements qui les ont amenés à violer une jeune adolescente de quatorze ans et à tuer sa famille. Inspiré de faits réels (le massacre de Mahmoudiyah de mars 2006), ce film fait écho à une autre œuvre du réalisateur traitant d’un crime de guerre du même acabit : Casualties of War (1989) (15). Le choix du titre révèle également l’intention de De Palma : dénoncer la complicité tacite des médias.

In the Valley of Elah entend également critiquer ouvertement l’invasion de l’Irak en montrant comment cette guerre, différente de celles qu’a pu mener l’Amérique jusqu’alors, peut faire resurgir le pire chez un homme. Le film suit en effet un père de famille, militaire dans l’âme et vétéran du Vietnam, dans son enquête pour retrouver son fils, porté manquant depuis son retour d’Irak. Ses recherches l’amèneront à découvrir l’amère réalité du conflit et des effets que celui-ci a eus chez son fils et ses compagnons d’armes, en proie à de sévères troubles post-traumatiques.

Cette approche frontale contraste avec le message plus subtil de Hurt Locker. Les soldats n’y sont pas dépeints comme animés de mauvaises intentions. Au contraire : ces démineurs peuvent être perçus, à certains égards, comme de véritables « super-héros » (16) risquant courageusement leur vie dans des circonstances sans cesse plus extrêmes. Leur attitude à l’égard de la population locale n’est nullement dénoncée. La critique porte ici sur le système qui en vient à produire des hommes véritablement « accros » à la violence, sortes de cowboys des temps modernes ne pouvant imaginer d’autre réalité que la guerre elle-même.

Last but not least, Green Zone. Ce film est le seul à traiter directement de la question des motivations politiques du conflit en suivant l’enquête de Matt Damon et de ses hommes, lesquels ont pour mission de trouver et de détruire les prétendues Armes de Destruction Massive (ADM) irakiennes. Progressivement, le héros arrive à la conclusion que ces ADM n’ont jamais existé et que les raisons de l’intervention doivent être cherchées ailleurs. La scène finale suggère que c’est en réalité le pétrole qui a principalement motivé Washington.

Au regard de tout ce qui a déjà été tourné sur le sujet, le film d’Eastwood dénote. Comparé à Redacted et à In the Valley of Elah, American Sniper nous livre un portrait favorable des combattants américains. Ces hommes ne font que leur travail et tentent de survivre dans un environnement hostile. De plus, la dimension politique est absente de ce film. En se focalisant sur le seul personnage de Chris Kyle, le réalisateur s’inscrit dans une autre démarche. C’est la guerre en général qui est critiquée, et non le seul conflit irakien.

Étant données les affinités politiques d’Eastwood, il y a fort à parier que plusieurs journalistes ont cru déceler dans cette critique discrète mais réelle une approbation tacite des motivations d’un conflit qui continue de diviser l’Amérique. Cela expliquerait sans doute pourquoi le film de Bigelow, tout aussi muet sur le plan politique et conciliant à l’égard des GI’s, n’a pas subi les mêmes reproches.

Un carcan moraliste ?

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