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La BOPE, une police militaire singulière

Une des forces de la BOPE, au-delà de son efficacité, provient de l’image que le bataillon dégage. Son emblème parle de lui-même : il représente une tête de mort dans laquelle est enfoncé un couteau, entourée de deux pistolets. Il est utilisé, avant tout, pour susciter la crainte auprès des populations de la favela et marquer la détermination de la BOPE. On ne compte pas non plus le nombre de musiques à la gloire du bataillon d’élite, et les chansons officielles apprises lors des entraînements sont même diffusées sur Internet (13) :

« Lealdade, destemor, integridade

Serão os primeiros lemas

Desta equipe sempre pronta a combater

Toda a criminalidade

A qualquer hora, a qualquer preço

Idealismo como marca de vitória… (14) »

Grâce au film Troupe d’élite, la BOPE a joué de son image pour accentuer son rôle de persuasion. Dorénavant, presque toutes les opérations de la BOPE sont filmées et les images les plus significatives sont diffusées par les médias nationaux (parfois même, elles sont commentées en direct). Le cas le plus marquant est celui de la chute d’une favela, les troupes de la BOPE plantant alors fièrement, sur le plus haut toit du bidonville, le drapeau brésilien pour marquer le retour de l’État dans ce territoire dont il avait perdu le contrôle.

Les opérations de la BOPE suivent essentiellement une même trame : il faut frapper vite et fort. Généralement, les interventions de ces troupes spéciales surviennent à l’aurore. Les routes aux alentours sont fermées, le trafic aérien est interrompu, les entrées et sorties du bidonville sont sous surveillance. La BOPE entre alors en action. Le Caveirão, un camion blindé de huit tonnes qui peut transporter jusqu’à onze policiers, entre dans la favela. À sa vue, beaucoup de civils prennent peur et décident de quitter les lieux. D’autres n’hésitent pas à mettre des drapeaux blancs aux fenêtres pour ne pas avoir de souci avec les troupes d’élite.

Parmi les opérations les plus médiatiques viennent à l’esprit celle de la favela du Complexo Alemão ou de la favela Rocinha entre 2010 et 2011. La BOPE (plus d’une centaine des membres des forces spéciales ont participé à ces deux missions) et la police militaire sont intervenues avec des chars d’assaut, des hélicoptères et des voitures blindées. La merveilleuse ville de Rio de Janeiro (Cidade Maravilhosa), comme l’appellent les Brésiliens, était comparable aux champs de bataille de la guerre du Golfe. Le Complexo Alemão est tombé au bout d’une semaine, alors qu’il n’a fallu que vingt-quatre heures à Rocinha pour se vider de ses trafiquants de drogue. Pour la police de l’État de Rio de Janeiro, cela a été une grande victoire et une marque de l’efficacité de la politique de pacification, comme le déclarait dans le magazine Veja le chef de la police brésilienne, Allan Turnowski : « Maintenant, à Rio, le trafiquant ne dort plus tranquille. (15) »

La BOPE, une image sulfureuse pour quel résultat ?

La pacification des favelas orchestrée par l’État de Rio de Janeiro et ses polices militaires a suscité plusieurs critiques. Tout d’abord, si, dans la grande majorité, la population des favelas est satisfaite de la venue de la BOPE, le bataillon suscite la peur et sa présence ne la rassure pas. Les interventions de la BOPE ne sont pas à l’abri de bavures et on ne compte plus les morts parmi les civils victimes de balles perdues. Plusieurs ONG, notamment l’Observatoire des favelas, organisent très fréquemment des manifestations pour dénoncer l’attitude de la BOPE (16). En 2013, les habitants de la favela du Maré (17) ont défilé, réclamant une politique « sans canon, mais avec des investissements ». Début avril 2015, une autre grande manifestation a eu lieu dans le Complexo Alemão pour demander « moins de balles, plus d’amour » après la mort d’un enfant dans la favela sous les balles de la police.

Par ailleurs, on est en droit de se demander si une favela pacifiée l’est ad vitam aeternam ? Si, dans l’ensemble, les résultats obtenus par le bataillon sont très bons, il existe plusieurs exemples précis d’un retour de la délinquance et des trafiquants. En 2014, la BOPE a dû réinvestir la favela de Rocinha qu’il avait pacifiée deux ans auparavant. À un an des Jeux olympiques, le retour des narcotrafiquants serait un constat d’échec pour l’État de Rio dont la capitale joue et vit de son image. À moyen terme, l’action de la BOPE pourrait même s’aggraver, à mesure que l’on exporte la délinquance des villes vers ses périphéries. Le pays serait exposé à une montée de la violence. Si un tel scénario se produit, le Brésil pourrait alors unir les polices militaires (18) et donner un nouveau visage à la BOPE. 

Article paru dans DSI n°115, juin 2015

Notes

(1)  Si chaque État fédéré à sa propre police, l’État brésilien a lui aussi ses propres forces armées et sa police, qui dépendent respectivement des ministères de la Défense et de la Justice.

(2)  http://www.rio.rj.gov.br/web/ipp/.

(3)  Je tiens à souligner, pour lutter contre un cliché très répandu, que vivre dans une favela ne veut pas dire être un bandit. Dans la grande majorité, les habitants des favelas sont des personnes intègres qui n’ont malheureusement pas assez de moyens pour habiter dans des quartiers plus aisés.

(4)  IPP, cité dans Michaël Chétry, « Les favelas de Rio de Janeiro : de bidonvilles à quartiers populaires, le cas de Nova Holanda, une favela du complexe de la Maré », Second International Conference of Young Urban Reserchers, Lisbonne, 11-14 octobre 2011.

(5)  Soit les pourcentages les plus élevés au Brésil.

(6)  http://www.ibge.gov.br/home/.

(7)  Sur une population de plus de 200 millions d’habitants.

(8)  Janaina Garcia, « Mais de 11 milhoes vivem em favela no Brasil, diz IBGE; maioria està na regiao Sudeste », UOL noticias, 21 décembre 2011.

(9)  Le Brésil a connu un régime de dictature militaire de 1964 à 1985.

(10)  http://www.defesasocial.al.gov.br/planos-e-sistemas/sistema-unico-de-seguranca-publica/sistema-unico-de-seguranca-publica-susp-1.

(11)  Anne Vigna, « Pacification musclée », Le Monde diplomatique, janvier 2013.

(12)  Lors de son entrée, l’UPP organise une présentation officielle dans la favela pour marquer le retour de la police. Ensuite, par sa proximité, elle participe à la réhabilitation et au développement des quartiers.

(13)  Extrait d’une chanson de la BOPE : https://www.youtube.com/watch?v=9VfPq0apl5w.

(14)  « Loyauté, intrépidité, intégrité seront les premiers slogans. Cette équipe toujours prête à se battre contre tous les types de criminalité. À tout moment, à tout prix, l’idéalisme est la marque de la victoire. »

(15)  João Marcello Ertha, « No Rio, agora, traficante não dorme tranquilo », Veja, 4 décembre 2010.

(16)  Ces manifestations condamnent le comportement de la police qui accentue les tensions sociales dans les favelas.

(17)  Cette favela sera reprise par la police en 2014.

(18)  Je pense, notamment, au Groupe d’Action des Tactiques Spéciales de São Paulo, le GATE.

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