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Scorpions et mort noire. La guerre biologique est-elle de retour ?

Début février 2015, on apprenait que l’État islamique lançait des conteneurs remplis de scorpions sur des villages à conquérir. Une fois au sol, les arachnides sèment la panique, plus qu’ils ne piquent effectivement – en fait, seules 25 espèces de scorpions sont mortelles sur les plus de 1 000 connues. Mais en procédant ainsi, l’organisation combattante réintroduit la guerre biologique dans l’équation stratégique (1).

S’il devait subsister l’une des plus anciennes formes de guerre, ce serait bien la guerre biologique : les empoisonnements de puits avec des cadavres ont depuis toujours été une tactique à la fois fréquente et ravageuse pour les armées nomades centrées sur la cavalerie… qui savaient elles-mêmes en faire usage. En 1346, des Mongols assiégèrent ainsi les Génois dans la ville fortifiée de Caffa, sur les rives de la mer Noire, et lancèrent des cadavres atteints de la peste dans la ville. En repartant vers leurs ports, les Génois survivants ont alors involontairement déclenché la « grande peste ». De 1346 à 1353, de 45 à 50 % de la population européenne – jusqu’à 75 % dans certaines régions – fut tuée.

En l’occurrence, les ravages causés par la maladie n’étaient pas intentionnels. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Au XVIIe siècle, la colonisation de l’Amérique par les Européens a disséminé des maladies inconnues des indigènes, de sorte que certaines tribus furent éliminées à 90 %. En 1710, des Iroquois empoisonnèrent des puits, causant la perte de plus de 1 000 soldats britanniques tandis que, de 1756 à 1763, des couvertures infectées par la variole étaient distribuées aux populations indiennes d’Amérique (2).

Les utilisations récentes

Plus près de nous, il semble bien que les Soviétiques aient utilisé la tularémie contre les troupes allemandes, face à Stalingrad. Plus de 30 000 soldats allemands avaient été contaminés, bloquant l’offensive, avant que l’épidémie ne touche 100 000 Soviétiques, en l’absence d’une véritable antibiothérapie. De même, des troupes allemandes positionnées en Crimée ont été touchées par la fièvre Q en 1943. Le Japon a également expérimenté ses armes biologiques sur des prisonniers de guerre au sein de l’Unité 731, et a conduit des bombardements à la peste sur Changde. Des anciens de l’Unité 731 ont indiqué avoir empoisonné une rivière alimentant les troupes soviétiques durant la bataille de Khalkhin Gol. De fait, les années 1930 ont constitué un « âge d’or » pour la conception d’agents biologiques militarisés, s’appuyant directement sur les progrès réalisés par la médecine, peu nombreux étant les pays qui ne s’y sont pas intéressés. Durant la Deuxième Guerre mondiale, le Royaume-Uni, les États-Unis, la Russie ou le Japon n’ont cessé de développer des agents militairement utilisables, mais les deux premiers ne les ont pas employés, pour des raisons aussi bien éthiques (opposition de l’institution militaire) que pratiques (le processus de militarisation des agents rencontrant des difficultés). Un troisième facteur aurait également pu jouer comme il l’a fait pour l’armement chimique : la dissuasion.

Durant la guerre froide, ces recherches se sont poursuivies. Dès les années 1960, l’URSS disposait ainsi d’une souche de variole militairement utilisable, ainsi que d’anthrax et de tularémie. Dans le même temps, les États-Unis effectuaient des essais défensifs – par la dissémination de spores inoffensives dans les villes afin de développer des modèles de diffusion – et offensifs. Des tests étaient ainsi réalisés sur des objecteurs de conscience. Très avancé, notamment du point de vue de la dispersion des agents, le programme offensif américain fut arrêté par Nixon en 1969 (3). Il comprenait une balle de 7,62 mm chargée à la toxine botulique (4 450 exemplaires) ; une balle de 7,62 disséminant de la toxine botulique ou de l’anthrax à l’impact (71 696 cartouches) ; des aérosols à la tularémie (21 150 exemplaires) ; un système d’éjection de poudre devant être placé à proximité des convois adverses (qui ne sera jamais chargé) ; un réservoir portable à dos d’homme et contenant sept litres de liquide ou 2,75 kg de poudre (168 produits). L’US Air Force avait en outre conçu des systèmes d’épandage. L’ensemble a été détruit préalablement au début des négociations visant à l’adoption de la convention sur les armes biologiques.

Ouverte à la signature en 1972 et entrée en vigueur en 1975, elle interdisait le stockage, la production et l’utilisation d’armes biologiques, tout en autorisant la conduite de recherches défensives (4). Signée par l’URSS, cette convention n’a toutefois pas été respectée par Moscou, qui a redoublé d’efforts – y voyant la source d’une supériorité stratégique –, développant le gigantesque complexe Biopreparat dont l’histoire des 30 000 chercheurs fut publiée par Kanatjan Alibekov (5). En 1992, certains secteurs de cette véritable industrie fonctionnaient encore. Des souches de virus Ebola avaient ainsi été militarisées, et les chercheurs travaillaient même sur des croisements, par exemple entre l’Ebola et la variole. Une telle combinaison n’aurait virtuellement laissé aucune chance aux populations qui auraient été touchées par l’arme – le seul diagnostic de la maladie ayant été rendu virtuellement impossible.

Mais l’URSS puis la Russie n’ont pas été les seules à vouloir se doter d’armes biologiques. Il semble que l’Afrique du Sud ait travaillé sur des « armes ethniques », permettant de stériliser les populations noires dans le cadre du « projet Coast » de Wouter Basson, initialement engagé comme médecin militaire afin de fournir une veille sur les programmes chimiques et biologiques internationaux. En fait, suivant le concept d’opération retenu, un système de contraception ciblée aurait été répandu dans l’eau courante, permettant un contrôle des naissances. Au-delà, Basson, qui a été jugé et relâché en 2002, a également travaillé sur l’armement chimique et biologique (6).

Pratiquement tous les documents portant sur ces travaux ont été détruits au début des années 1990. Cependant, nombre de pays n’ont pas abandonné cette idée. Si l’Irak a travaillé sur la question, sans doute jusqu’à la fin des années 1990, l’Iran, la Corée du Nord, la Syrie ou l’Égypte semblent avoir également développé des programmes. Mais, en réalité, la menace d’origine étatique s’est doublée d’une menace subétatique. Au Japon, la secte Aum avait ainsi entrepris de telles recherches, pour finalement se concentrer sur la conception d’armements chimiques. De même, des documents d’Al-Qaïda portant sur des ballons-sondes chargés d’agents pathogènes ont été retrouvés en Afghanistan, l’organisation ayant en outre travaillé sur d’autres modes d’attaque. Cependant, la difficulté de conception des agents, va de pair avec celle de leur militarisation.

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