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Scorpions et mort noire. La guerre biologique est-elle de retour ?

Les agents de guerre biologique : quelques classifications

Il existe différents types de classification des agents utilisables en guerre biologique. La première distingue les agents en fonction de leurs cibles : personnes, animaux ou plantes. Si la guerre biologique est souvent limitée à la première catégorie, des cas d’infection de chevaux durant la Première Guerre mondiale ont été rapportés, tandis que la menace agro-terroriste est de plus en plus fréquemment invoquée. Concernant les agents visant les personnes, il convient de distinguer les agents létaux des agents incapacitants. L’OMS a ainsi défini des catégories d’agents biologiques correspondant au niveau de protection des laboratoires où ils pourraient être manipulés (voir tableau ci-contre).

Au-delà, une autre classification concerne les agents eux-mêmes. On distingue ainsi : les virus, de loin les plus problématiques dès lors qu’ils ne peuvent faire l’objet de traitements et que tout dispositif défensif doit prévoir des vaccins adaptés (la grippe, par exemple, mute chaque année) et en quantité suffisante. Une fièvre hémorragique telle qu’Ebola entre directement dans cette catégorie, provoquant des taux de mortalité (probabilité de décès en cas d’infection) importants. Certaines souches montrent un taux supérieur à 90 % ; celle actuellement active en Afrique de l’Ouest étant de 40 %. La variole reste une hypothèse plausible : officiellement éradiquée depuis 1980, elle ne fait plus l’objet d’une vaccination. Elle nécessite un temps d’incubation de 13 jours pendant lequel effectuer son diagnostic est impossible ; de plus, une fois l’épidémie déclarée, une vaccination aurait des résultats minimes, son taux de létalité pouvant monter à 70 % ; les bactéries comme les rickettsies, dont certaines provoquent le typhus, relativement faciles à cultiver sur des embryons de poulet, ou encore la fièvre Q, au taux de mortalité de 3 à 7 % lorsque des antibiotiques sont disponibles – montrant au passage la grande vulnérabilité de pays aux structures de soin de santé déficientes. La maladie de Veldt, qui a été étudiée comme agent de lutte contre les animaux – bovins et ovins – provoquerait des taux de mortalité de 50 à 60 % sur des populations non traitées ;

les bactéries de type bacille, qui renvoient, au premier chef, à la peste, maladie hautement contagieuse et très virulente. Elle se conserve longtemps et peut être produites assez facilement. Un largage aérien par aérosol de 50 kg sur 2 km dans une ville de cinq millions d’habitants infecterait 150 000 personnes, causant la mort de 36 000 d’entre elles et nécessitant d’en isoler ou hospitaliser 100 000 autres. L’anthrax relève également de cette catégorie et se montre particulièrement résistant à travers le temps. La tularémie entraîne dans la moitié des cas une pneumonie se révélant létale dans 40 à 60 % d’entre eux ; les champignons. C’est le cas de l’ergot du seigle, dont l’utilisation est attestée par les Assyriens dans l’empoisonnement de puits en 600 avant J.-C. Il produit notamment un effet hallucinogène similaire à celui que provoque le LSD ; les toxines, agents chimiques produits par des êtres vivants, y compris végétaux, tels que la ricine ou la toxine botulique, très hautement toxique ; les agents s’attaquant aux plantes, tels que la rouille du riz. Il a ainsi été envisagé de contaminer les rizières japonaises, durant la Deuxième Guerre mondiale, les Américains cherchant alors à provoquer – en conjonction avec un blocus naval qui avait abouti à ce que plus de 80 % de la flotte de transport japonaise soit détruite – une famine à l’échelle du pays.

On le comprendra donc, les armes biologiques posent un réel problème à des États dont les stratégies ne prennent pas suffisamment en compte la probabilité de leur utilisation – d’autant plus que le commanditaire d’une attaque massive serait difficilement isolable. Or cette dernière a aussi ses propres contraintes. D’une part, une attaque biologique est toujours menée dans un phasage précis à la fois en conjonction avec des moyens classiques (exploitation de l’attaque) et dans l’optique d’une disruption sociétale. En effet, un de ses premiers effets est de provoquer l’engorgement des hôpitaux. Historiquement, les personnels de santé ont également été parmi les premiers touchés et verraient leur population rapidement diminuer. D’autre part, le processus de fabrication, de « maintenance » et d’utilisation des armes peut s’avérer problématique. Peu de virus, par exemple, résistent longtemps à la lumière, alors que des accidents graves peuvent survenir (Aralsk en 1970, Sverdlovsk en 1979). Surtout, en particulier avec les agents de types III et IV, à fort pouvoir contaminant, contrôler les effets des attaques s’avère virtuellement impossible. Ce qui a amené le bactériologiste Theodor Rosebury à définir, à la fin des années 1940, les paramètres de l’efficacité des armes biologiques : leur pouvoir infectant doit être élevé ; l’incubation doit être courte et la morbidité élevée ; l’agent doit pénétrer rapidement dans l’organisme par un maximum de voies ; l’agent doit posséder un potentiel de contagiosité élevé ; l’agent doit se prêter à une production massive et doit être le moins altérable possible ; l’agent doit résister à une décontamination spontanée ou artificielle ; la détection et l’identification de l’agent doivent être le plus difficile possible ; l’agent doit laisser la population dépourvue de moyens d’immunisation ; le traitement de la maladie causée doit être sinon impossible, du moins très difficile ; l’agent doit présenter un danger réduit pour son utilisateur, qui doit pouvoir être immunisé.

Principes stratégiques de l’utilisation de l’arme biologique

En théorie, les armes biologiques sont de peu d’utilité pour des opérations terroristes. Nécessitant un temps d’incubation variable selon les agents avant de produire ses effets, l’arme n’aurait pas l’effet de choc, concentré dans le temps, d’explosifs classiques ou d’armes chimiques. D’autant plus que la prise de conscience d’une attaque en bonne et due forme est loin d’être immédiate lors de diagnostics. Les premiers symptômes de la variole sont ainsi similaires à ceux de la grippe. En réalité cependant, l’arme biologique présente des avantages certains d’un point de vue stratégique. Premièrement, en cas d’épidémie, il peut être difficile de faire la part des choses entre une attaque délibérée et les résultats d’une propagation naturelle. À force de pandémies, le doute peut donc s’installer et renforcer la position des groupes terroristes, sans même qu’ils aient besoin de passer à l’action. Elle augmente donc la perception d’insécurité en jouant sur les peurs naturelles – un problème d’autant plus aggravé dans un environnement informationnel marqué par les théories conspirationnistes.

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