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Scorpions et mort noire. La guerre biologique est-elle de retour ?

Deuxièmement, les armes biologiques sont, en raison de leur nature, les seules à se reproduire naturellement et à garder un effet rémanent. Si elles ne créent pas d’effet de surprise, elles ont une persistance qui renforce l’effet de terreur qu’elles peuvent créer. Ce dernier, en tant que tel, est une « arme de déstructuration massive ». Un État où seule 10 % de la population active occupée serait malade subirait immanquablement un effondrement économique, en même temps qu’une déstructuration de ses services, notamment médicaux. Troisièmement, ces armes restent peu contrôlables quant à leurs effets et prédire leur zone d’impact s’avère délicat : réduire la propagation implique donc une compartimentation des États. Si des scénarios de guerre froide envisageaient l’utilisation de points d’entrée multiples – et en particulier des lieux de passages fréquentés, tels que les gares ou les stations de métro –, une attaque bioterroriste se heurterait également à la plus grande attention portée de nos jours à l’hygiène, par exemple, des gaines de ventilation ou de systèmes d’air conditionné (7). Il n’en demeure pas moins qu’elle reste relativement facile à conduire, du moins une fois les agents stabilisés et militarisés.

En effet et quatrièmement, la conception et la production d’agents pathogènes militairement efficaces restent complexes. Nécessitant des précautions, elles se heurtent à la relative sensibilité d’agents qui restent, à l’exception des toxines, vivants. Le processus de militarisation (transformation en liquide à vaporiser/pulvériser ou en poudre sèche) représente ainsi un des points les plus délicats de la constitution de capacités biologiques offensives. De ce fait, certains estiment actuellement que toute utilisation bioterroriste se ferait avec des agents relativement peu virulents. D’autres pensent cependant que les développements rapides observés dans le domaine du génie génétique conjugués à la disposition de personnels formés et à des flux financiers relativement importants mettent les groupes terroristes à quelques années de la disposition d’agents pathogènes de qualité « quasi militaire ».

Cinquièmement, il n’existe pas de panacée absolue à une attaque biologique. Isoler l’agent incriminé est la première tâche, laquelle est rendue d’autant plus difficile qu’elle nécessite plusieurs types de capteurs. La détection précoce, lorsqu’elle est appliquée, se heurte ainsi à des contraintes financières (la « concurrence des menaces » posant un problème manifeste d’allocation de ressources), mais aussi techniques. Si la qualité des capteurs s’améliore – elle reste inférieure à celle des détecteurs d’agents chimiques –, les centaines de types différents de micro-organismes qui nous entourent naturellement doivent être analysés par des capteurs qui peuvent donner de fausses alarmes. Aussi, si ces problèmes font l’objet d’une attention renouvelée – en particulier depuis le 11 septembre –, ils sont loin d’être résolus. Certains systèmes nécessitent, par exemple, des réactifs accroissant la charge logistique ou une forte puissance électrique qui ne sera pas nécessairement disponible en cas d’attaque massive. Au-delà de l’identification, la question des soins reste préoccupante. La capacité à produire rapidement des vaccins ne nécessitant pas une inoculation par du personnel spécialisé est, de ce point de vue, un enjeu stratégique.

Sixièmement, il existe une diversification de la guerre biologique. Au-delà des agents létaux qui tendent naturellement à focaliser l’attention – en renvoyant aux peurs ancestrales de tous les groupes humains –, l’agroterrorisme et le zooterrorisme peuvent maintenant être considérés comme des risques objectifs. Ils le sont encore plus dès lors que la production de biocarburants crée une pression supplémentaire sur les approvisionnements alimentaires. Pour l’instant, la plupart des cas recensés renvoient plus au crime de droit commun (empoisonnement de bétail ou contamination à l’insecticide dans la chaîne alimentaire), mais le risque d’attaque à grande échelle est bien réel. En 1970, le Portugal a ainsi mené des raids à l’insecticide sur des champs angolais et, en 1997, des colons israéliens ont décimé des vignes palestiniennes. Plus largement, l’agroterrorisme et le zooterrorisme ne visent pas uniquement les systèmes de production alimentaire, mais également l’ensemble d’une chaîne. La possibilité que des stocks d’eau ou de lait soient contaminés – à la toxine botulique ou à la ricine, par exemple – est bien réelle.

Enfin et septièmement, les armes biologiques permettent, par leur complexité et leur diversité, d’exploiter nos vulnérabilités institutionnelles. Les États incapables de mettre en place des stratégies intégrales (au sens ou l’entendait le général Poirier) et coordonnées sont ainsi naturellement défavorisés. Or la prise de conscience d’une telle nécessité ne va pas de soi : les résistances bureaucratiques, les corporatismes ou la concurrence entre les institutions sont des facteurs ralentissant le tempo général de la prise de décision et, plus généralement, la coordination des opérations ou encore le maintien de l’ordre.

Article paru dans DSI n°112, mars 2015

Notes

(1) Précision sémantique, l’appellation de « guerre bactériologique » est inexacte, car trop restrictive : les bactéries ne sont pas le seul agent impliqué.

(2) On notera que certaines recherches récentes indiquent que la variole était déjà présente sur le territoire américain.

(3) Au moment, d’ailleurs, où la pensée stratégique américaine remettait en question la pertinence morale des frappes anti-cités en dissuasion nucléaire.

(4) Ce n’est pas le premier traité en la matière : en 1675, le traité de Strasbourg, conclu entre la France et le Saint-Empire romain germanique, interdisait l’usage de projectiles empoisonnés.

(5) Voir Ken Alibek, La guerre des germes, Presses de la Cité, Paris, 2000.

(6) Helen E. Purkitt et Stephen F. Burgess, The Rollback of South Africa’s Chemical and Biological Warfare Program, Air University, Maxwell AFB, 2001 ; Helen E. Purkitt, Stephen F. Burgess, South Africa’s Weapons of Mass Destruction, Indiana University Press, Bloomington, 2005.

(7) Mal nettoyés, ils ont déjà provoqué des infections accidentelles.

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