Magazine DSI

L’armée de Terre se prépare aux années 2020

Nous avons donc une vision véritablement globale de l’innovation, et nous allons d’ailleurs créer à l’été 2018 un pilier innovation dans le modèle « Au Contact », dont la cohérence sera assurée à l’EMAT par un officier spécialement affecté à cet effet. J’ajoute, pour finir, que l’armée de Terre est prête pour l’innovation, car, du simple soldat au général, c’est une armée qui pratique au quotidien l’imagination, l’audace, le goût du risque, et qui est fondamentalement à l’aise dans l’extension du champ des possibles.

L’évolution des conflits montre leur durcissement, avec de plus gros volumes de puissance de feu, mais aussi des technologies nivelantes – de même qu’une dérégulation, au risque par exemple d’un retour de menaces légalement bannies et la remontée en puissance du fait nucléaire. Rejoignez-vous ce constat ? Comment l’armée de Terre s’inscrit-elle dans ce paysage stratégique ?

Notre environnement opérationnel est effectivement plus contesté et plus exigeant. D’une certaine façon, ce constat ne constitue pas une surprise ! C’est une tendance que nous observons depuis plusieurs années. Lors de la préparation de la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale publiée à l’automne dernier et à laquelle l’armée de Terre a activement contribué, nous avons formalisé ce constat d’un durcissement et d’un rapprochement des menaces. De même, ce durcissement est parfaitement décrit dans la réflexion prospective « Action terrestre future » que j’ai lancée il y a deux ans et qui vise à proposer des axes d’évolution d’ordre capacitaire, organisationnel ou doctrinal que l’armée de Terre devra suivre pour offrir des options au décideur stratégique tout en opposant davantage de dilemmes à l’adversaire. C’est une tendance qui est à mon sens accentuée par deux facteurs. Le premier est technologique. Il s’agit de la capacité de nos adversaires à accéder très rapidement à des technologies modernes à fort pouvoir nivelant, comme des drones par exemple. Le second est « stratégique », j’allais dire « politique ». Car il ne faut jamais oublier que c’est l’objectif politique de la guerre qui fournit la mesure du but à atteindre par l’action militaire, ainsi que les efforts qui y sont nécessaires. Certains de nos adversaires étant animés par une idéologie totalitaire particulièrement dangereuse, il est assez logique de constater une désinhibition croissante dans l’emploi de la violence, au mépris du droit de la guerre et du droit des conflits armés.

Mais le durcissement ne constitue pas la seule caractéristique de nos engagements actuels. Il faut y ajouter une forme d’« étalement » lié au nombre, à la dispersion et aux élongations de nos théâtres d’opérations. C’est une source de tensions, à la fois sur les hommes, sur les compétences et sur les équipements, dans des domaines comme le commandement, les systèmes d’information ou encore la logistique.

Concernant ce que vous appelez « la remontée en puissance du fait nucléaire », je fais un double constat. D’un côté, je pense que nous sommes dans un âge nucléaire qui est d’une certaine façon plus fragile et plus instable que celui qui a prévalu pendant la guerre froide : il y a davantage d’acteurs, chacun possédant une culture stratégique propre, et la perspective d’un désarmement négocié reste un objectif incertain. D’un autre côté, il est rassurant de voir que l’arme nucléaire, qui n’a pas été employée depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, s’inscrit, pour tous les États qui la détiennent, dans une doctrine de dissuasion. Aucun de ces États, que ce soit les cinq puissances nucléaires historiques ou les quatre pays ayant franchi le seuil nucléaire après la conclusion du Traité de non-prolifération, ne dit considérer l’arme nucléaire comme un moyen militaire comme les autres. Ce double constat me conduit à penser que l’exercice de la dissuasion conserve toute sa pertinence, mais est sans doute plus complexe qu’autrefois. C’est la raison pour laquelle je plaide pour que l’armée de Terre prenne toute sa place dans les réflexions relatives à cette fonction stratégique, car la dissuasion est une posture globale. Du reste, le général Poirier avait bien théorisé le rôle des forces classiques, que ce soit dans le cadre d’une dissuasion nucléaire où leur rôle est de tester le seuil critique d’agressivité adverse et d’établir un seuil d’emploi crédible de l’arme nucléaire, ou dans le cadre d’une dissuasion classique où des forces conventionnelles suffisamment puissantes ont à elles seules un effet d’interdiction. Il me semble donc que, dans le nouvel âge nucléaire que nous vivons, les forces terrestres jouent un véritable rôle dans la mise en œuvre d’un volet conventionnel de la dissuasion. Ainsi, le déploiement dans le cadre de la présence avancée renforcée de l’OTAN dans les États baltes relève tout autant de la prévention que de la dissuasion conventionnelle, car la présence de forces au sol contribue à crédibiliser la posture dissuasive de l’Alliance en Europe de l’Est. Je souhaite donc que la pensée militaire ne soit pas figée sur cette question de la dissuasion.

Quelle est votre appréciation de la situation terrestre actuelle sur le théâtre de l’opération « Barkhane » ? Comment l’armée de Terre collabore-t-elle avec les forces locales ?

« Barkhane » est une opération extraordinaire au sens propre. C’est d’abord une opération hors norme par son cadre géographique, une zone d’action extrêmement vaste, d’une superficie comparable à celle de l’Europe, dont les conditions climatiques sont particulièrement éprouvantes pour les hommes et les équipements. C’est ensuite un engagement extraordinaire par sa dimension multinationale. Bien qu’il ait été décidé au niveau national, il se fait à la fois en appui de partenaires de la région et en coopération avec des acteurs internationaux comme l’ONU, l’Union européenne, ou encore l’Union africaine. C’est enfin un engagement extraordinaire par son intensité. Face à des adversaires particulièrement dangereux qui durcissent leurs modes d’action, les soldats de l’armée de Terre mènent au Sahel des combats difficiles. Ils savent frapper vite et fort, mais savent également appuyer les forces locales ou s’impliquer auprès des populations.

Il ne faut jamais oublier que l’opération « Barkhane » est le volet militaire d’une stratégie globale voulue par le président de la République. Cette stratégie se décline dans cinq champs complémentaires : un volet diplomatique, notamment à travers un dialogue avec l’Union africaine, qui se décline dans la région par le dialogue renforcé structuré à travers le G5 Sahel ; un appui à la gouvernance visant à aider nos partenaires locaux à rendre leur action publique plus efficace et plus légitime ; un appui à la reconstruction à travers une action de développement qui associe nos partenaires internationaux, européens et régionaux et dont le cœur est l’Alliance pour le Sahel ; la formation de nos partenaires ; et enfin bien sûr une capacité d’intervention armée pour frapper avec détermination les groupes terroristes et les empêcher de se reconstituer en force significative.

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