L’armée de Terre se prépare aux années 2020

Concernant ce que vous appelez « la remontée en puissance du fait nucléaire », je fais un double constat. D’un côté, je pense que nous sommes dans un âge nucléaire qui est d’une certaine façon plus fragile et plus instable que celui qui a prévalu pendant la guerre froide : il y a davantage d’acteurs, chacun possédant une culture stratégique propre, et la perspective d’un désarmement négocié reste un objectif incertain. D’un autre côté, il est rassurant de voir que l’arme nucléaire, qui n’a pas été employée depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, s’inscrit, pour tous les États qui la détiennent, dans une doctrine de dissuasion. Aucun de ces États, que ce soit les cinq puissances nucléaires historiques ou les quatre pays ayant franchi le seuil nucléaire après la conclusion du Traité de non-prolifération, ne dit considérer l’arme nucléaire comme un moyen militaire comme les autres. Ce double constat me conduit à penser que l’exercice de la dissuasion conserve toute sa pertinence, mais est sans doute plus complexe qu’autrefois. C’est la raison pour laquelle je plaide pour que l’armée de Terre prenne toute sa place dans les réflexions relatives à cette fonction stratégique, car la dissuasion est une posture globale. Du reste, le général Poirier avait bien théorisé le rôle des forces classiques, que ce soit dans le cadre d’une dissuasion nucléaire où leur rôle est de tester le seuil critique d’agressivité adverse et d’établir un seuil d’emploi crédible de l’arme nucléaire, ou dans le cadre d’une dissuasion classique où des forces conventionnelles suffisamment puissantes ont à elles seules un effet d’interdiction. Il me semble donc que, dans le nouvel âge nucléaire que nous vivons, les forces terrestres jouent un véritable rôle dans la mise en œuvre d’un volet conventionnel de la dissuasion. Ainsi, le déploiement dans le cadre de la présence avancée renforcée de l’OTAN dans les États baltes relève tout autant de la prévention que de la dissuasion conventionnelle, car la présence de forces au sol contribue à crédibiliser la posture dissuasive de l’Alliance en Europe de l’Est. Je souhaite donc que la pensée militaire ne soit pas figée sur cette question de la dissuasion.

Quelle est votre appréciation de la situation terrestre actuelle sur le théâtre de l’opération « Barkhane » ? Comment l’armée de Terre collabore-t-elle avec les forces locales ?

« Barkhane » est une opération extraordinaire au sens propre. C’est d’abord une opération hors norme par son cadre géographique, une zone d’action extrêmement vaste, d’une superficie comparable à celle de l’Europe, dont les conditions climatiques sont particulièrement éprouvantes pour les hommes et les équipements. C’est ensuite un engagement extraordinaire par sa dimension multinationale. Bien qu’il ait été décidé au niveau national, il se fait à la fois en appui de partenaires de la région et en coopération avec des acteurs internationaux comme l’ONU, l’Union européenne, ou encore l’Union africaine. C’est enfin un engagement extraordinaire par son intensité. Face à des adversaires particulièrement dangereux qui durcissent leurs modes d’action, les soldats de l’armée de Terre mènent au Sahel des combats difficiles. Ils savent frapper vite et fort, mais savent également appuyer les forces locales ou s’impliquer auprès des populations.

Il ne faut jamais oublier que l’opération « Barkhane » est le volet militaire d’une stratégie globale voulue par le président de la République. Cette stratégie se décline dans cinq champs complémentaires : un volet diplomatique, notamment à travers un dialogue avec l’Union africaine, qui se décline dans la région par le dialogue renforcé structuré à travers le G5 Sahel ; un appui à la gouvernance visant à aider nos partenaires locaux à rendre leur action publique plus efficace et plus légitime ; un appui à la reconstruction à travers une action de développement qui associe nos partenaires internationaux, européens et régionaux et dont le cœur est l’Alliance pour le Sahel ; la formation de nos partenaires ; et enfin bien sûr une capacité d’intervention armée pour frapper avec détermination les groupes terroristes et les empêcher de se reconstituer en force significative.

Sur le plan des opérations terrestres et aéroterrestres, les dernières semaines ont ainsi été marquées à la fois par des succès tactiques permettant une attrition importante dans les rangs des Groupes Armés Terroristes (GAT), et par des actions ennemies combinant des modes opératoires variés, allant du harcèlement à des attaques ciblées et coordonnées contre nos forces.

Parallèlement notre appui aux forces locales se développe. Je souligne à cet égard le rôle majeur de l’armée de Terre dans le partenariat militaire opérationnel que nous développons avec les acteurs locaux. C’est d’abord bien sûr parce que les besoins de ces forces sont majoritairement tournés vers le domaine terrestre. Mais c’est également parce que l’armée de Terre possède des compétences uniques en la matière. Il faut bien comprendre que le partenariat militaire opérationnel ne consiste pas à délivrer des savoir-faire de façon automatique et impersonnelle. La formation et, le cas échéant, l’accompagnement au combat d’unités partenaires exigent une véritable fraternité d’armes, faite de compréhension de ces forces et de leur environnement humain, d’adaptation aux spécificités locales, ainsi que le développement de liens personnels et d’empathie mutuelle. L’armée de Terre française cultive ce savoir-faire depuis très longtemps.

L’armée de Terre a bien su gérer une situation complexe, entre maintien des savoir-faire, OPEX, OPINT et montée en puissance de la FOT à 77 000 hommes, au prix cependant de nombre de sacrifices. Quel est le moral de l’armée de Terre ?

Au cours des dernières années, l’armée de Terre a vécu plusieurs inflexions majeures. La première concerne les menaces et l’emploi des forces sur le territoire national. Les attentats perpétrés depuis 2015 démontrent la gravité de la menace que représente sur notre sol un terrorisme militarisé, et justifient un déploiement de nos soldats, inédit par sa durée et son volume. La deuxième inflexion qu’a connue l’armée de Terre porte sur son organisation. Le modèle « Au Contact », plus dynamique, plus souple et mieux adapté aux nouvelles menaces, donne satisfaction et connaît aujourd’hui ses derniers réglages. Enfin, la troisième inflexion est celle de la remontée en puissance engagée en 2015. Elle a produit des effets physiques, et a inscrit dans les gènes d’une armée de Terre profondément marquée par les restructurations une capacité de reconstruction, dans toutes ses dimensions.

Il est vrai que cette remontée en puissance a confronté l’armée de Terre à des seuils critiques. Ils concernent d’abord le recrutement et la formation. L’armée de Terre a recruté 46 000 soldats en trois ans. Cet effort considérable a été réalisé au prix d’une légère diminution de la sélection au recrutement, en cours de résorption. Cet effort se poursuit en 2018, avec plus de 12 000 soldats, 1 400 sous-officiers et 450 officiers à recruter. Ces recrues doivent ensuite être formées pour pouvoir être engagés, sur le territoire national ou dans les opérations extérieures les plus exigeantes. Les seuils critiques ont également trait aux compétences. Du fait d’un dé-pyramidage et d’une déflation continue, nous avons un fort déficit sur les hauts de pyramide : il manque plusieurs centaines d’officiers et plusieurs milliers de sous-officiers supérieurs dans l’armée de Terre. Je ne sais pas créer cette ressource de façon instantanée, si l’on considère qu’il faut par exemple huit ans pour former un sous-officier apte à commander une section d’infanterie. Dans le domaine très sensible de l’infrastructure, des solutions d’hébergement innovantes ont permis la densification des unités existantes pour accueillir les soldats recrutés. Mais la situation demeure sensible, en ce qui concerne tant l’hébergement que les infrastructures techniques ou d’entraînement. Enfin, en matière d’entraînement, l’engagement massif sur le territoire national s’est traduit pour l’armée de Terre par une suractivité par rapport à ce que prévoient les contrats opérationnels, et par une chute de la préparation à l’engagement. Nous revenons aujourd’hui à des standards acceptables, et nous serons revenus à l’été 2018, comme je l’ai annoncé à plusieurs reprises, à un niveau d’entraînement permettant de nous engager dans une opération de type « Serval ».

Pour conclure, je vous dirai que mon analyse du moral de l’armée de Terre me conduit à le qualifier de plutôt bon, à la hausse, mais avec des réserves. Plutôt bon, car le passage de la force opérationnelle terrestre de 66 000 à 77 000 hommes a inscrit l’armée de Terre dans une dynamique de remontée en puissance extrêmement positive et bien perçue. À la hausse, car les annonces de la LPM ainsi que le regard favorable que portent nos concitoyens sur les militaires peuvent contribuer à améliorer le moral de nos soldats ; mais avec des réserves, parce que les soldats de l’armée de Terre attendent maintenant les effets physiques de cette loi.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 14 mai 2018

Interview publiée dans DSI hors-série n°60, juin-juillet 2018

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