Magazine DSI

Castex et la maritimisation du monde

La maritimisation de la politique mondiale, liée à la globalisation, n’est peut-être pas une rupture, mais une tendance lourde d’une importance immense. La mer – et en conséquence les forces maritimes – se trouve donc maintenant au premier plan stratégique.

Une vraie rupture repose sur le fait que la thèse de Corbett, « l’Océan n’est que le chemin qui […] unit [les peuples] et qu’ils se disputent », n’est plus suffisante. Aujourd’hui, la mer en soi est aussi importante que la terre parce qu’on y trouve des richesses indispensables : gaz, pétrole, minéraux et autres éléments chimiques et qu’elle joue un rôle de plus en plus grand dans la production de l’électricité. N’oubliez pas non plus que 90 à 95% des communications électroniques mondiales passent par des câbles de fibres optiques installés sur les fonds marins. Cela ne veut pas dire que les flux maritimes ne soient pas vitaux, au contraire – mais cela n’est pas une rupture, mais le renforcement d’une tendance ancienne. À propos des flux, il ne faut pas oublier les flux illégaux, dont un exemple effrayant se joue en Méditerranée.

À l’époque où Castex écrivait ses Théories, un navire dont le propriétaire était français arborait un pavillon français et son équipage était français aussi. Aujourd’hui, un navire français peut arborer un pavillon de, par exemple, Panama et son équipage se composer de nationalités diverses – surtout de l’Asie. Ce développement pose de délicats problèmes légaux quand il s’agit de faire des investigations criminelles ou pour la protection navale. Le marché maritime est extrêmement volatil et est géré par des intérêts économiques plutôt que nationaux. C’est plutôt l’appréciation stratégique de l’assureur que celle de la Marine qui détermine si la zone que va traverser un navire marchand est dangereuse ou non.

Un élément clé est ce que j’appelle la dualité des forces navales. Il n’est pas vraiment nouveau, mais il n’a pas été mis en avant ni compris. Cette dualité se constitue par le fait que les forces navales sont simultanément au service du monde maritime civil et des forces interarmées. L’officier de marine est en même temps marin et guerrier. Il/elle a donc les pieds dans deux mondes : le monde maritime civil et le monde militaire. En effet, cet élément constitue une base conceptuelle pour mon livre.

Un autre développement, pas vraiment une rupture, concerne les possibilités de projection de puissance et des forces grâce au concept de Seabasing (basé à la mer). Si Castex parlait de l’extension des forces aéroterrestres vers la mer, c’est maintenant l’inverse : l’influence accrue des forces aéronavales vers la terre.

Une vraie nouveauté, c’est la défense aérienne d’un théâtre d’opérations ou d’un pays tout entier y compris contre les missiles balistiques ou de croisière. Les Américains disposent aujourd’hui de vingt-huit bâtiments capables de détruire des missiles balistiques et plusieurs autres pays développent des capacités analogues.

La mer devient de plus en plus régulée. Une rupture dont l’importance stratégique reste à comprendre est l’établissement de réserves naturelles en mer. Le gouvernement français a, par exemple, établi une zone de protection écologique (ZPE) en Méditerranée, en concertation avec les États voisins et la Commission européenne. Voilà un exemple des « servitudes » quotidiennes – sécuritaires, juridiques, écologiques et tactiques – qui influencent l’action des marines de guerre. La conséquence en sera probablement une liberté d’action des forces navales réduite en temps de paix et même en temps de crise.

Finalement, je crois qu’il y a deux avances technologiques qui vont avoir une grande influence chez les marines de demain : le cyberespace et les drones. La première donne la possibilité de manipuler les réseaux d’information et de commandement dont toutes les marines dépendent. La seconde va élargir, disperser et connecter des forces maritimes d’une façon qui était impensable hier.

Le concept d’infrastructuration de la mer que vous proposez est sans doute l’une des nouveautés les plus originales – et les plus pertinentes – de ces dernières années en stratégie maritime. Quels pourraient être les effets de cette infrastructuration sur le droit maritime ?

Je ne crois pas à un effet de jure, pour la simple raison que la Convention sur le droit de la mer ne sera pas renégociée. En revanche, il y a un grand risque que nous assistions à un glissement de facto vers une territorialisation de la mer impliquant des entraves à la liberté de navigation. En effet, cela est au cœur du conflit entre la Chine et ses voisins, les États-Unis en particulier, dans la mer de Chine. Comme vous le savez, la Chine affirme que presque toute cette mer constitue son territoire bleu. Elle n’accepte pas non plus la liberté de navigation qui est la pierre angulaire de la convention. Il s’agit d’un vrai conflit avec plusieurs volets : légal, stratégique, économique… Malheureusement, les États-Unis n’ont pas encore ratifié la convention, ce qui réduit son influence dans le domaine.

Or l’utilisation accrue de l’espace maritime exige de plus en plus de régulation de son usage. Il devient donc nécessaire d’imposer une planification de l’espace maritime. Il s’agit d’équilibrer des intérêts plus ou moins contradictoires tels que le trafic maritime, la production d’énergie, la pêche, etc. Ceux qui se posent en défenseurs de l’environnement sont particulièrement sensibles à ces enjeux. La Commission européenne vient en effet de lancer une directive pour la planification de l’espace maritime et une gestion intégrée des zones côtières. Cela va certainement aussi entraver la liberté de navigation. Cela ébranlera-t-il le statut juridique de la convention ? je ne le sais pas.

Pour conclure, le droit de la mer sera un enjeu d’une importance vitale dans les années qui viennent. Il y a certainement le risque d’une territorialisation de la mer, dans le sens où la liberté de la mer serait de plus en plus remplacée de facto par la structure territoriale de la terre – surtout dans les eaux côtières et les détroits. Une conséquence possible en serait des conflits importants entre des États concernés.

D’un point de vue stratégique, cette infrastructuration est-elle de nature à rapprocher, dans les zones qu’elle touche, la conduite des opérations navales de celle des opérations terrestres ?

On peut citer Castex qui affirmait dans Théories stratégiques : « Au point de vue stratégique, tout se passe comme si la terre débordait sur la mer, comme si les continents déteignaient sur les océans, s’épandaient sur eux, à la façon de l’huile. »

Or, même dans ces zones, l’homme a besoin des moyens techniques pour vivre, travailler et se battre. Ils ne sont ni sur terre, ni vraiment sur la mer, mais amphibies. Ils ressemblent plutôt à des archipels comme nous en avons en Suède.

Ce qui est sûr, c’est qu’il faut développer des doctrines nouvelles adaptées à ces zones d’infrastructuration et aux menaces actuelles. On peut retenir au moins deux aspects. En premier lieu, l’infrastructure est d’une grande importance et elle pourrait vraisemblablement devenir un enjeu en cas de crise grave ou de guerre. En second lieu, ces zones offrent la possibilité d’y cacher des vedettes, des sous-marins de poche et d’autres embarcations. On pourrait par exemple imaginer qu’une zone où sont implantées des éoliennes serve de point de départ d’attaques dites swarming [essaimage] contre une force navale à la mer.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 4 juin 2015

Entretien paru dans DSI n°116, juillet-août 2015

Notes

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR