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Pour une polémologie à l’université

Entretien avec Jean Baechler, professeur émérite de sociologie historique (Paris-Sorbonne), membre de l’Institut, initiateur du programme « L’homme et la guerre » et codirecteur de Penseurs de la stratégie.

À l’incipit de la présentation de l’ouvrage que vous avez codirigé, vous indiquez qu’il est « impensable de traiter de la guerre sans aborder la stratégie […] ». À votre avis, l’est-elle aujourd’hui suffisamment, en particulier dans la sphère de l’enseignement universitaire civil ?

Je commencerai par préciser que cet ouvrage collectif est conçu comme une contribution à un projet de bien plus grande ampleur, que, sur ma proposition, l’Académie des sciences morales et politiques et l’Institut de France ont accepté de patronner. L’intitulé en souligne le propos : « L’homme et la guerre ». Sur trois ou quatre ans (2013-2016), j’organise plus d’une quinzaine de colloques de trois jours et de séminaires de deux jours, chacun consacré à un aspect ou à une dimension de la guerre. Tous les actes seront publiés aux éditions Hermann. Mon ambition est de montrer que la guerre est, depuis environ dix mille ans, au cœur de la condition humaine et des histoires humaines et que, en raison de sa centralité, elle entretient des relations profondes avec tous les domaines de l’humain : le politique, l’économique, le droit, la géographie, la psychologie, l’histoire…

Si l’objet figure distinctement dans la matière historique, il est passible d’une démarche scientifique. Mon objectif est donc de fonder en raison une science de la guerre ou polémologie, ou, du moins, de suggérer vivement qu’un tel projet est réaliste et réalisable. Je précise encore que je prends le mot de « science » au sens précis d’un mode rationnel du connaître, reposant sur quatre opérations enchaînées : une hypothèse dont il est possible de déduire des prédictions de phénomènes à observer ; la vérification des prédictions avec des faits avérés ; la réitération des deux opérations jusqu’à atteindre une certitude satisfaisante, ce qui engage la recherche dans une exploration par essais/échecs/tris ; à la fin, on doit pouvoir produire une explication du phénomène étudié. La science appliquée à un objet du réel donne une science, en l’occurrence la polémologie comme science de la guerre, à côté de la politologie, de la démographie, de la science économique, de celle des religions, de la suicidologie…

Pour en venir à votre question, ma position conduit à en élargir le propos bien au-delà de la stratégie, car, s’il est certain que l’on ne peut étudier la guerre sans étudier la stratégie, il est encore plus vrai que l’étude de la stratégie ne saurait être qu’un département de l’étude de la guerre. Comment donc concevoir la place éventuelle de la polémologie dans l’enseignement universitaire ? Pour esquisser une réponse, il me faut introduire une exigence épistémologique fondamentale. Je tiens que toute science de l’humain ne peut progresser dans le sens de la vérité qu’en conjoignant trois points de vue ou disciplines. Cette exigence est imposée par ce qui caractérise exclusivement l’espèce humaine dans le réel. Elle est libre, au sens où elle n’est pas programmée pour effectuer son humanité de manière univoque. La nature humaine est un ensemble cohérent de virtualités, dont les actualisations sont culturelles. En conséquence, toute science humaine doit partir de trois questions. La première est socratique : de quoi parle-t‑on, quand on parle de politique, d’économie, de religion, d’éthique…, de guerre ? La réponse doit être l’aboutissement d’une enquête conceptuelle, que la philosophie prend en charge. En l’occurrence, toute l’entreprise repose sur le concept de la guerre comme « un conflit violent entre polities sur une transpolitie ». Un deuxième point de vue est celui de l’historien, qui s’attache à recueillir les documents permettant de reconstruire les faits saisis dans leur singularité, non pas « la » guerre, mais « une » guerre et « telle » guerre. Dans mon programme, je m’efforce de faire leur place à tous les temps et à toutes les aires culturelles, à tout ce que les histoires humaines dans leur diversité infinie ont à nous dire sur les guerres rapportables à leur concept. Pour espérer expliquer cette diversité, un troisième point de vue est indispensable, celui de la sociologie, qui consiste à comparer entre elles les occurrences historiques, de manière à repérer et à peser les facteurs à l’œuvre, qui expliquent pourquoi les phénomènes étudiés sont tels et non pas autres.

Dans une université idéale, c’est-à‑dire conforme à l’idée que je m’en fais, un département serait réservé à la polémologie, qui réunirait des philosophes, des sociologues et des historiens intéressés à l’étude scientifique du phénomène de la guerre.

Le corpus des penseurs de la stratégie est immense : ne serait-ce que dans le seul domaine naval, L’évolution de la pensée navale dirigée par Hervé Coutau-Bégarie a nécessité huit tomes… et est très loin d’avoir fait le tour de la question. Le constat peut également être dressé pour d’autres secteurs. Faute d’un examen systématique de ses sources, l’étude de la stratégie en tant que champ disciplinaire ne risque-t‑elle pas, du coup, d’y perdre en « scientificité » ?

En fonction de ma réponse à votre première question, vous comprendrez que je sois obligé d’élargir la deuxième, pour lui trouver une réponse défendable. Supposons créé quelque part un département de polémologie et supposons-le occupé à l’examen rationnel de tous les aspects de la guerre. De quoi s’occuperait-on concrètement ? De stratégie à coup sûr, mais de beaucoup d’autres choses aussi. Reprenons le concept de guerre comme « un conflit violent entre polities sur une transpolitie ». J’en déduis immédiatement que la guerre occupe un espace à trois dimensions et que la science de la guerre doit s’attacher à chaque dimension, sans jamais perdre de vue qu’il s’agit d’un espace et non pas de trois domaines distincts.

La première dimension est « politique ». La définir exige le secours du philosophe. J’entends par « politie » un ensemble, dont les éléments – des individus et des groupes – bénéficient de dispositifs et de procédures qui leur permettent de régler leurs différends et conflits, sans recourir à la violence. Au-delà de cet espace social de pacification tendancielle, tout conflit peut devenir violent et monter aux extrêmes de la lutte à mort. Ainsi est défini un espace social réunissant au moins deux polities. Appelons-le « transpolitie », par convention. C’est, de fondation, un espace de guerre virtuelle, faute des dispositifs et des procédures de la pacification tendancielle. La nature de la politie lui confère une figure double. Vers l’intérieur, elle définit un espace de sociabilité, où des individus et des groupes sont en interaction perpétuelle, à la recherche de leur bien commun et de leurs intérêts particuliers. Vers l’extérieur, la politie est un acteur collectif, qui doit décider ce que seront ses relations avec les autres acteurs collectifs présents sur la transpolitie et comment s’y prendre pour atteindre quels objectifs. Dans les deux directions, intérieure et extérieure, la guerre n’est qu’une préoccupation parmi d’autres.

La deuxième dimension est tracée par les moyens mobilisés par la politie en cas de guerre. On peut distinguer entre les moyens et leur mobilisation. Parmi les moyens, on distinguera, ensuite, entre les ressources susceptibles en général de soutenir la guerre, sans être son exclusivité, comme la population et sa distribution, le niveau de développement technique et économique, la stratification sociale, la culture, le mode de solidarité sociale, et ainsi de suite. D’autres ressources sont plus immédiatement au service de la guerre : les armées et leur organisation, la formation des soldats, les armes et leur mode d’emploi, l’intendance, la logistique, la cartographie, les transmissions, bref le « militaire ». La mobilisation des ressources générales incombe plutôt à la dimension politique. La mise en œuvre du militaire, en revanche, relève de la deuxième dimension, que l’on peut convenir d’appeler « instrumentale ». C’est ici qu’apparaît comme objet d’étude la stratégie, mais aussi bien la tactique. Le champ d’étude est vaste, mais ce n’est qu’un sous-département de la polémologie. Les écoles militaires doivent en privilégier l’étude, non que l’objet soit polémologiquement plus important, mais parce que les écoles font elles-mêmes partie de la dimension instrumentale, parce qu’elles sont chargées de la formation du personnel militaire.

La troisième et dernière dimension est « opérationnelle ». Elle est tracée par les polities entrées effectivement en guerre. Elle est matérialisée par des campagnes, des batailles, des victoires et des défaites, des issues. Dans et par ces opérations, les soldats risquent la mort, les armées la défaite et les polities la conquête. Les études spécialisées dans cette dimension ne peuvent pas se limiter à ces objets. Elles doivent aussi s’attacher aux facteurs qui pèsent sur les résultats atteints. Ils peuvent être rangés en deux classes. L’une est définie par le degré d’homogénéité ou d’hétérogénéité des transpolities, selon que les polities en contact sont plus ou moins « mêmes » ou « autres ». Pour en décider, les critères sont nombreux, car tout ce qui contribue à définir la personnalité des polities pèse sur les indices d’homo-/hétérogénéité. L’autre classe prend en compte le nombre de polities actives sur une transpolitie. En effet, le nombre et le rapport des forces définissent des systèmes de jeu, dont les logiques différentes imposent des stratégies dominantes distinctes et conduisent à des issues diverses.

Vous concluez l’ouvrage que vous codirigez en revenant sur le raisonnement stratégique et notamment sa relation à la méthode scientifique. H. Coutau-Bégarie voyait la stratégie comme « un art appuyé sur une science ». Partagez-vous sa vision ?

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