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Pour une polémologie à l’université

La question est centrale et délicate, car, prise dans sa plus grande généralité, elle porte sur la finalité de la science en général et de l’anthropologie comme science du règne humain en particulier : pourquoi/en vue de quoi chercher à percer les énigmes du réel ? La réponse ne va pas de soi, car elle dépend de celle que l’on apporte à la question des fins dernières de l’homme. Chercher à percer les énigmes du réel est-il une fin dernière ? En tant que chercheur, j’aimerais pouvoir répondre par l’affirmative, mais le bon sens et la raison me l’interdisent. En effet, une fin dernière est celle qui n’est au service d’aucune autre fin. On ne saurait l’affirmer du connaître, car connaître pour connaître est assigner aux humains la satisfaction de leur curiosité comme destination ultime. Ce serait de la curiosité vaine, même si bien peu de gens s’en trouvent saisis. À mon sens et à celui de la philosophie classique, la bonne réponse doit être cherchée dans une tout autre direction. En allant à l’essentiel, je dirais que les activités humaines sont distribuées en trois modes. L’agir consiste à poursuivre des fins en mobilisant des moyens. Le connaître recherche les bonnes réponses aux questions bien posées. Le faire informe des matières et matérialise des formes. D’où l’on déduit directement que le faire et le connaître sont des moyens de l’agir et ne sauraient donc être, en aucun cas, tenus pour des fins dernières, quoique le vrai recherché par le connaître et l’utile par le faire soient des fins, mais qui ne sont pas dernières. Les seules qui le soient sont le bonheur ou la béatitude, que toutes les autres – la paix, la prospérité, l’efficacité, la coopération, la compétence… – servent au titre de fins intermédiaires.

Vous allez m’objecter que nous sommes bien loin de la polémologie et d’Hervé Coutau-Bégarie sur la stratégie. Je ne le crois pas. Rappelez-vous que je soutiens la nécessité où se trouvent les sciences anthropologiques de prendre appui sur la philosophie. La polémologie est la science des conflits violents entre polities sur des transpolities. Sa fin immédiate est de trouver le vrai dans les trois dimensions de la guerre : politique, instrumentale et opérationnelle. À quelle fin cette fin intermédiaire doit-elle servir, pour ne pas tomber dans la curiosité vaine ? La réponse la plus plausible pourrait être la paix : étudier la guerre pour instaurer la paix. La thèse est plaidable, qui conduit à un syllogisme impeccable :

• la paix ne peut être gagnée par des humains grégaires et conflictuels que dans le cadre d’une politie ;

• or les polities sont distribuées sur des transpolities génératrices de guerres ;

• donc la paix doit être recherchée par la conversion des transpolities en polities, ce qui ne peut s’opérer que par des guerres de conquête. En raccourci : la guerre sert la paix par le moyen de la coalescence politique. C’est une proposition que la polémologie peut soutenir avec des arguments solides sur plusieurs millénaires.

Supposons vraie cette conclusion. Elle énonce comme une vérité démontrée que la guerre a la paix pour horizon historique, démontrée au sens de la science, c’est-à‑dire comme une hypothèse ayant conduit à des prédictions vérifiées par les faits. Quelles conclusions en tirer qui rejoignent l’affirmation d’Hervé Coutau-Bégarie ? Il serait audacieux d’avancer que la science polémologique est l’effort de connaître qui a permis d’avancer la paix par la guerre et la coalescence politique ! La polémologie se contente d’en formuler l’hypothèse et de vérifier que les faits la confirment, en s’attachant surtout à la dimension politique de la guerre. Ce sont évidemment les mouvements de l’histoire, c’est-à‑dire les résultats produits par les actions humaines, qui vérifient l’hypothèse. Ces actions sont chaotiques, rationnelles ou irrationnelles, délibérées ou involontaires, mais leur agrégation est orientée dans un sens dominant par un attracteur, en l’occurrence la coalescence politique.

La leçon à tirer de cet argumentaire philosophique est que la science de la guerre ne doit pas être confondue avec la guerre comme science. La première est réalisable comme projet cognitif, alors que la seconde se fonde sur une confusion entre l’agir et le connaître ou sur une méconnaissance de leurs relations naturelles. Il faut être parvenu en ce point pour comprendre ce que veut dire « un art appuyé sur une science ».

Tout politologue, historien, sociologue ou encore stratégiste a une forte probabilité, au cours de sa carrière, de constater que les mêmes erreurs sont souvent commises par les acteurs stratégiques : « Ceux qui ne connaissent pas l’histoire sont condamnés à la répéter » est sans doute une des citations les plus souvent reprises. Est-il possible d’imaginer un acteur stratégique capable de tirer les leçons de l’histoire ?

Pour répondre à cette question, étroitement liée à la précédente, et pour y répondre au fond, il faut repartir de la distinction de l’agir et du connaître. Connaître, c’est rechercher le vrai en apportant les bonnes réponses aux questions bien posées. Le vrai a une validité générale et universelle ; il est objectif et s’impose à tous. La polémologie comme science de la guerre a le vrai comme fin, étant entendu qu’il n’est jamais que provisoire, tant qu’une science n’est pas achevée, ce qu’aucune n’a encore réussi jusqu’ici. L’agir, de son côté, poursuit le bien, c’est-à‑dire des fins distinctes ou l’ensemble des fins ordonnées à une fin dernière. Il ne le fait pas en général, mais au cas par cas et coup après coup, parce qu’agir, c’est évoluer dans la singularité. Personne ne se nourrit jamais en général ni en particulier, mais toujours à l’occasion d’une prise singulière de nourriture. On ne conduit pas non plus la guerre en général, mais une guerre singulière et unique à chaque fois. Les fins sont générales et universelles, ce qui les rend passibles d’une connaissance vraie, mais la poursuite des fins est singulière à chaque fois. On peut savoir ce qu’est la justice punitive, mais rendre la justice dans un procès criminel est une opération toujours risquée en termes de justice.

Le confinement de l’agir dans la singularité a deux conséquences irréductibles. La première est liée à l’incertitude des circonstances qui entourent toute entreprise singulière. Même la plus simple et la plus routinière peut se heurter à de l’inattendu, par exemple faire sa promenade quotidienne et recevoir une tuile sur la tête. L’incertitude elle-même provient de ce que tout se tient dans le réel et qu’il est impossible de connaître le détail ultime des liens tissés entre ses éléments. La guerre est un cas extrême d’incertitude, non seulement en raison de la complexité presque infinie de chacune de ses trois dimensions et de leurs interactions, mais encore du fait qu’elle oppose deux ennemis, dont les actions respectives se transforment en interactions. Le comble de l’incertitude est atteint dans la dimension opérationnelle, car toutes les circonstances de toute nature l’affectent et en décident l’issue. La seconde conséquence de la singularité de l’agir est l’imprévisibilité des conséquences. Agir, c’est mettre en branle un complexe de liaisons entre éléments, excluant toute connaissance vraie préalable. Il n’est possible qu’en rétrospection d’expliquer pourquoi ce qui s’est passé s’est passé ainsi. Les histoires humaines sont imprévisibles et intelligibles.

La polémologie a pour objectif de rendre la guerre intelligible, ce qu’elle ne peut faire qu’en étudiant ce qui s’est passé. Supposons-la parvenue à son terme. Elle se présente alors comme un corpus cohérent de vérités philosophiques, sociologiques et historiques, accessibles à tout être humain désireux et capable d’en prendre connaissance. Dans ce cadre de référence précis et circonscrit, la stratégie est devenue objet de science, au sens où une science de la stratégie a été élaborée scientifiquement comme un département de la polémologie. En résulterait-il la possibilité de faire scientifiquement une guerre et de définir scientifiquement une stratégie pour cette guerre ? Évidemment non, car l’incertitude des circonstances et l’imprévisibilité des conséquences l’interdisent définitivement. La science de la guerre n’aboutira jamais à la guerre comme science.

Est-ce à dire qu’il est impossible que les acteurs tirent jamais des leçons utiles des vérités établies par les cogniteurs ?

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