L’influence par le conspirationnisme

Il n’y aurait pas grand-chose à dire sur la procédure si elle ne se heurtait au biais de négligence des taux de base, c’est-à-dire la tendance que nous avons d’oublier la fréquence d’occurrence d’un événement dans nos évaluations probabilistes. Prenons un exemple pour comprendre de quoi il s’agit. Supposons qu’une maladie touchant une personne sur mille peut être détectée par un test qui a un taux d’erreurs positives de 5 %, c’est-à-dire qu’il y a 5 % de faux positifs. Un individu est positif au test. Quelle est la probabilité pour qu’il soit effectivement atteint par cette maladie ? Il se trouve que même les médecins commettent le plus souvent une erreur sévère lorsqu’ils ont à évaluer ce genre de situations. Une majorité d’entre eux répondent « 95 % » à la question posée. Or, la bonne réponse est… 2 % ! En effet, « 5 % de faux positifs » signifie que sur 100 non-malades, il y a 5 % de personnes positives au test. Or, il y a 99 900 non-malades sur une population de 100 000 habitants, donc 4 995 faux positifs. Et pour cette même population il n’y a que 100 vrais malades. Un simple calcul : 100 / (100 + 4995) = 100/5095 0,02 montre qu’il n’y a que 2 % de chances qu’un individu détecté positif soit réellement porteur de la maladie.

Ce qui rend ce résultat si contre-intuitif, c’est notre incapacité à intégrer spontanément dans notre calcul la fréquence de la maladie dans la population globale, nous la traitons comme une donnée indépendante du problème, ce qu’elle n’est pas. De la même façon que cette maladie, les individus qui se radicalisent dans une population sont heureusement très rares (même si leur visibilité sociale nous les fait facilement voir comme plus nombreux qu’ils ne sont en réalité). S’il est difficile d’établir le poids de cette radicalisation dans la jeunesse, on est assuré qu’elle est très minoritaire (il y a plus de 20 millions d’individus de moins de 25 ans en France et tout au plus, parmi eux, quelques milliers qui se sont radicalisés). Dans ces conditions, même si l’on admet que le test établi par le site ministériel est plutôt fiable, la probabilité que la présence de ces signes indique une authentique fanatisation est infime…

Bref, cette campagne est utile, mais elle pose des problèmes techniques. L’une des solutions possibles à cette situation de radicalisation qu’elle relève du conspirationnisme ou d’autres formes d’expression est de localiser les principaux sites, forums où il y a porosité et diffusion d’arguments. C’est-à-dire, les lieux virtuels où la probabilité que quelqu’un qui croit puisse échanger avec un indécis est maximum. C’est une chose qu’il est possible de faire techniquement. A partir de là, il faut utiliser les mêmes procédures d’occupation du territoire que les croyants. Dans ce domaine, la politique de la chaise vide est toujours mauvaise. Mais je crois aussi que ce n’est pas au gouvernement ou à une puissance publique de s’occuper de cela : c’est le travail de tous. Il est donc important d’inventer un nouveau militantisme de la pensée ordinaire et raisonnée qui en a marre d’être confrontée à ces discours haineux et faux, qui en a assez de se sentir minoritaire dans ces espaces d’échanges simplement parce que la majorité, par crainte ou lassitude, n’a pas envie de consacrer du temps à s’y exprimer. Il faut organiser la réticulation de cette nouvelle militance… à mon avis, l’une des aventures contemporaines les plus passionnantes. Et l’enjeu n’est pas maigre : il s’agit de l’avenir de nos démocraties. 

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 17 mars 2015. Entretien paru dans DSI hors-série n°41, avril-mai 2015.

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