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L’influence par le conspirationnisme

Paradoxalement, il y encore 15 à 20 ans, on voyait internet comme le gage d’un accès plus facile au savoir, y compris de référence. Au contraire, ce sont des théories parfois plus biscornues du point de vue de l’expert, mais qui semblent plus simples qui semblent l’emporter. L’expertise et, plus généralement, le savoir sont-ils condamnés ?

Mais on avait raison d’avoir cet espoir concernant Internet ! Cet outil a tenu ses promesses en termes de diffusion de savoirs et de la connaissance. Pour le chercheur que je suis, c’est un outil fabuleux. Lorsque j’étais étudiant je devais commander (et payer le plus souvent) des articles par le prêt inter-universitaire. Il fallait une dizaine de jours pour avoir les textes espérés. Il faut juste se souvenir que la métaphore des vases communicants ne régit pas les rapports que connaissance et croyance entretiennent. En d’autres termes, ce que gagne la connaissance, l’empire des croyances ne le perd pas toujours. On peut observer parallèlement un déploiement de la connaissance et des croyances. C’est exactement à cela que nous confronte Internet. Mais il est vrai que la balance n’est peut-être pas favorablement équilibrée.

En l’occurrence, comme je l’ai dit précédemment, la dérégulation et la disponibilité de l’information savonne des pentes pas très honorables de notre esprit, comme le biais de confirmation par exemple qui aboutit à ce que nous cherchions prioritairement des informations qui confirment nos idées préconçues plutôt que celles qui pourraient nous les faire remettre en question. Notre cerveau a aussi une grande appétence pour le risque zéro, dès lors, tout discours attirant notre attention sur de faibles risques, sur les coûts d’une situation plutôt que ses bénéfices, sur les conséquences de notre action plutôt que sur celle de notre inaction etc. aura des chances de se répandre plus facilement et plus rapidement que par le passé où le marché des idées était régulé en partie par des individus qui veillaient (avec un succès relatif) à ne pas trop laisser se diffuser des arguments bancals, voire franchement faux. Le drame de cette situation c’est que le vraisemblable l’emporte sur le vrai. Il est bien connu que l’illusion du savoir est plus dangereuse pour la connaissance que l’absence de savoir. Or, nous vivons de plus en plus avec l’illusion que nous « savons ». Cette illusion tire une partie de sa puissance de la disponibilité de l’information.

Peut-on contrer les phénomènes conspirationnistes ou, plus généralement, les croyances ? De ce point de vue, la campagne de « contre-radicalisation » lancée sur internet vous paraît-elle pertinente ?

Pour commencer, le gouvernement a pris à ce sujet une bonne initiative en proposant un site intitulé « stop-djihadisme ». On y trouve, par exemple, des éléments permettant aux parents de déceler des signes précurseurs de la radicalisation de leurs enfants. Je trouve que cette initiative est utile mais un point important n’a pas été vu et qui est un classique de la psychologie cognitive de l’erreur. En effet, ce site propose une sorte de test : y’a-t-il des chances qu’un individu soit en phase de radicalisation sachant qu’il présente tel ou tel « symptôme » (repliement sur soi, rejet de l’autorité… sont d’autres indices proposés par le site) ? Comme on le sait, notamment en médecine, la plupart des tests ne sont pas fiables à 100 %. Supposons, et c’est assez généreux compte tenu de l’ambiguïté des signes avant-coureurs signalés, que ce test de fanatisation ait 95 % de fiabilité. On entend par là que dans 95 % des cas, un esprit qui se radicalise manifeste ces signes annonciateurs. Pour établir ce test, on a sans doute utilisé l’analyse de la trajectoire d’un nombre n d’individus qui ont été tentés par le djihad et établit, sur cette base, une nosographie de la fanatisation.

Il n’y aurait pas grand-chose à dire sur la procédure si elle ne se heurtait au biais de négligence des taux de base, c’est-à-dire la tendance que nous avons d’oublier la fréquence d’occurrence d’un événement dans nos évaluations probabilistes. Prenons un exemple pour comprendre de quoi il s’agit. Supposons qu’une maladie touchant une personne sur mille peut être détectée par un test qui a un taux d’erreurs positives de 5 %, c’est-à-dire qu’il y a 5 % de faux positifs. Un individu est positif au test. Quelle est la probabilité pour qu’il soit effectivement atteint par cette maladie ? Il se trouve que même les médecins commettent le plus souvent une erreur sévère lorsqu’ils ont à évaluer ce genre de situations. Une majorité d’entre eux répondent « 95 % » à la question posée. Or, la bonne réponse est… 2 % ! En effet, « 5 % de faux positifs » signifie que sur 100 non-malades, il y a 5 % de personnes positives au test. Or, il y a 99 900 non-malades sur une population de 100 000 habitants, donc 4 995 faux positifs. Et pour cette même population il n’y a que 100 vrais malades. Un simple calcul : 100 / (100 + 4995) = 100/5095  0,02 montre qu’il n’y a que 2 % de chances qu’un individu détecté positif soit réellement porteur de la maladie.

Ce qui rend ce résultat si contre-intuitif, c’est notre incapacité à intégrer spontanément dans notre calcul la fréquence de la maladie dans la population globale, nous la traitons comme une donnée indépendante du problème, ce qu’elle n’est pas. De la même façon que cette maladie, les individus qui se radicalisent dans une population sont heureusement très rares (même si leur visibilité sociale nous les fait facilement voir comme plus nombreux qu’ils ne sont en réalité). S’il est difficile d’établir le poids de cette radicalisation dans la jeunesse, on est assuré qu’elle est très minoritaire (il y a plus de 20 millions d’individus de moins de 25 ans en France et tout au plus, parmi eux, quelques milliers qui se sont radicalisés). Dans ces conditions, même si l’on admet que le test établi par le site ministériel est plutôt fiable, la probabilité que la présence de ces signes indique une authentique fanatisation est infime…

Bref, cette campagne est utile, mais elle pose des problèmes techniques. L’une des solutions possibles à cette situation de radicalisation qu’elle relève du conspirationnisme ou d’autres formes d’expression est de localiser les principaux sites, forums où il y a porosité et diffusion d’arguments. C’est-à-dire, les lieux virtuels où la probabilité que quelqu’un qui croit puisse échanger avec un indécis est maximum. C’est une chose qu’il est possible de faire techniquement. A partir de là, il faut utiliser les mêmes procédures d’occupation du territoire que les croyants. Dans ce domaine, la politique de la chaise vide est toujours mauvaise. Mais je crois aussi que ce n’est pas au gouvernement ou à une puissance publique de s’occuper de cela : c’est le travail de tous. Il est donc important d’inventer un nouveau militantisme de la pensée ordinaire et raisonnée qui en a marre d’être confrontée à ces discours haineux et faux, qui en a assez de se sentir minoritaire dans ces espaces d’échanges simplement parce que la majorité, par crainte ou lassitude, n’a pas envie de consacrer du temps à s’y exprimer. Il faut organiser la réticulation de cette nouvelle militance… à mon avis, l’une des aventures contemporaines les plus passionnantes. Et l’enjeu n’est pas maigre : il s’agit de l’avenir de nos démocraties.   

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 17 mars 2015. Entretien paru dans DSI hors-série n°41, avril-mai 2015.

 

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