B61-12 : Un programme en débat

Un autre point de débat autour de la B61-12 correspond à son utilité militaire et stratégique que les opposants contestent en restreignant le débat au théâtre européen. On retrouve ainsi plusieurs lettres de parlementaires européens adressées à leurs homologues américains expliquant que les armes nucléaires tactiques en Europe sont des reliques de la Guerre Froide et ne sont d’aucune utilité dans le nouveau contexte stratégique. Si la probabilité d’occurrence d’un conflit majeur en Europe incluant l’usage d’armes nucléaires tactiques semble relativement faible, il faut néanmoins relativiser l’impact de cet argument contre la B61-12. Tout d’abord, les récents évènements en Ukraine ont montré que l’usage de la force armée n’a pas perdu toute sa place en Europe et que les rapports de forces militaires continuent à avoir une réelle signification. Il s’agit ensuite de montrer qu’au-delà de leur usage purement militaire, ces armes revêtent avant tout un rôle d’assurance politique par leur rôle de signal vis-à-vis à la fois des alliés et des adversaires potentiels. A ce titre, on notera que le relatif désintérêt des Etats de l’Ouest de l’Europe pour la présence d’armes nucléaires américaines en Europe tranche fortement avec la position défendue par les Etats d’Europe centrale et orientale. Finalement, les opposants à la B61-12 commettent l’erreur de ne restreindre son rôle qu’à la dissuasion élargie en Europe, occultant ainsi le fait que cette arme est un élément central de l’outil de dissuasion américain futur. A côté de la protection du territoire national, elle pourra également servir sur le théâtre asiatique où la pertinence du parapluie nucléaire américain est bien plus prégnante comme le prouve la sortie exceptionnelle de deux B-2A aux abords de l’espace aérien nord-coréen en mars 2013.

Finalement, la question du coût et des alternatives moins onéreuses a déjà fait largement débat à la fois au Congrès et dans la société civile. Une campagne a ainsi été lancée par plusieurs organisations pro-désarmement nucléaire insistant sur le fait que chaque B61-12 coûte plus cher que son poids en or… Parallèlement, des chercheurs et certains parlementaires ont pointé un dérapage des coûts puisque les premières estimations (reconnues peu fiables) en 2009 mentionnaient le chiffre de 4 milliards de dollars. Face à ce constat, certains acteurs ont tenté de montrer que d’autres options envisagées lors des premières phases du programme auraient été moins onéreuses. Chaque alternative proposée semble néanmoins manquer le double objectif de la minimisation des coûts à long terme et des caractéristiques militaires requises par le DoD[6]. Au final, l’analyse des arguments contre la B61-12 montre que ceux-ci doivent être relativisés. Cela n’a néanmoins pas épargné une période de forte incertitude budgétaire au programme.

Le calme relatif après la tempête budgétaire

Si le risque budgétaire a pu être qualifié en 2013 de principal danger planant sur la B61-12, un certain nombre de facteurs tendent aujourd’hui à faire penser que le gros de la tempête budgétaire est désormais passé. Une remise en cause fondamentale du programme semble donc fort moins probable à l’avenir.

Après avoir été retardé d’environ six à douze mois du fait du blocage budgétaire fédéral de 2013, le programme B61-12 s’est retrouvé sous le feu d’un groupe de sénateurs menés par la Sénatrice démocrate Diane Feinstein. En juin 2013, le Sénat a ainsi voté une réduction d’un tiers des fonds alloués à la B61-12 afin d’encourager la NNSA et le DoD à revoir leur projet. Ce vote s’est néanmoins heurté à l’opposition ferme de la majorité républicaine de la Chambre des représentants qui a fait du maintien du programme B61-12 dans sa forme actuelle une priorité dans les négociations autour du budget du DoD et du Département de l’Energie. L’accord final pour l’exercice budgétaire 2014, validé par la Maison Blanche en janvier 2014, prévoit ainsi un financement complet du LEP de la B61-12 à hauteur de 537 millions de dollars contre une coupe de 50 % au budget alloué au développement du TKA (soit 33 au lieu de 66 millions), la suppression des 10 millions demandés par l’USAF pour l’étude et le développement de la capacité nucléaire du F-35A, un engagement à retirer les B83 du service dès que les B61-12 seront à même de les remplacer (vers 2029) et une nouvelle étude des coûts du programme B61-12. L’essentiel est néanmoins sauvegardé dans cet accord qui ne devrait pas remettre en cause l’avancement du projet global et la synchronisation de ses divers composants. Les réductions de financement actées pour l’exercice 2014 devraient être compensées rapidement si le Congrès acceptait la requête du DoD et de la NNSA pour un budget accru en faveur du TKA (+165 M) et de la version nucléaire du F-35 (+15 M) pour l’exercice budgétaire 2015.

Si une surprise stratégique budgétaire est toujours possible, on peut néanmoins légitimement penser que les prochains exercices budgétaires seront moins houleux pour la B61-12. Tout d’abord, le contexte budgétaire général joue un rôle important puisque l’accord passé en janvier entre républicains et démocrates permet de clore partiellement une période d’opposition très dure autour du budget et crée une certaine stabilité et visibilité pour les financements sur les deux années à venir au moins. De plus, la position très ferme des républicains sur la B61-12 lors de l’exercice budgétaire précédent devrait dissuader les démocrates de relancer des attaques contre ce programme. A ce titre, les républicains peuvent d’ailleurs se prévaloir des promesses faites par l’administration Obama au moment de la ratification de New START (pour laquelle leurs voix étaient requises) et qui prévoient de forts investissements en faveur du maintien et de la modernisation de l’arsenal nucléaire américain (environ 185 milliards sur 10 ans). Finalement, l’avancement croissant du programme réduit parallèlement la pertinence de l’adoption d’un programme alternatif ayant pour but de limiter les dépenses à court terme. A la fin de l’année fiscale 2014, la NNSA aura en effet déjà dépensé environ 1,8 milliards de dollars dont une grande partie serait perdue en cas de modification en profondeur du programme.

Conclusion

Après des débuts parfois compliqués et malgré les doutes planant sur la réalisation de la stratégie « 3+2 » dans laquelle il s’inscrit, le programme B61-12 semble aujourd’hui entrer dans une période de relative accalmie. Si des retards limités ne sont pas à exclure du fait du contexte budgétaire contraint, son caractère prioritaire, dû notamment à sa relative pertinence et cohérence, semble néanmoins solidifié. A ce titre, les discussions autour du budget 2015 devraient permettre de confirmer ou d’infirmer cette tendance.

Article publié dans DSI n°106, septembre 2014.

[1] La NNSA, créée en 2000, est une agence semi-autonome dépendante du Département de l’Energie.

[2] La B61-12 aura une puissance modulable avec un maximum estimé à 50 kt environ (source : H. Kristensen, FAS).

[3] Ce document est inclu dans la retranscription de l’audition du 29/10/2013 devant le Subcomittee on Strategic Forces du House Armed Services Committe (p.73).

[4] Voir la retranscription de l’audition du 05/03/2014 devant le Subcommittee on Strategic Forces du Senate Armed Services Committee.

[5] NPR 2010, p.xiv

[6] Une comparaison des diverses options est présentée aux pages 82-83 de la retranscription de l’audition du 29/10/2013.

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