Les défis de la Royal Navy

Mais en réalité, la Royal Navy continue à agir – et à se considérer – comme un acteur global sur la scène maritime. Courant août (qui fut un mois relativement tranquille), par exemple, en plus des neufs bâtiments opérationnels dans les eaux britanniques et de sa force sous-marine, dont la position est rarement annoncée, la Royal Navy a déployé deux bâtiments aux Malouines, quatre dans la Baltique et un dans les Caraïbes ; elle dispose de six navires croisant dans le Golfe, deux aux Malouines, quatre dans la Baltique, un dans la Méditerranée, plus l’escadron Gibraltar, six dans le Golfe et six autres dans le Commandement de la composante maritime du Royaume-Uni. Si c’est une marine globale, en mesure d’opérer pour de longues périodes à des milliers de kilomètres du pays, elle est clairement sous pression du fait d’un rythme opérationnel et d’un ratio mer/terre nettement plus élevés que ceux de toute autre marine, ce qui signifie que la Royal Navy exploite à grand profit ses bâtiments. Mais cela a un coût. 

Néanmoins, l’actuel First Sea Lord, l’Amiral Sir George Zambellas affirme régulièrement que des temps meilleurs sont à venir et qu’une sorte de renaissance navale est à l’œuvre. Pour preuve, il fait remarquer la régénération actuelle de la capacité de porte-avions du Royaume-Uni avec la récente annonce du gouvernement selon laquelle le pays disposera, à l’horizon 2020, non pas d’un mais de deux porte-avions de classe Queen Elizabeth de 62 000 tonnes. Ces bâtiments seront les plus grands jamais construits pour la Royal Navy et ils opèreront les nouveaux avions de combat multirôles F-35B, les nouveaux hélicoptères Merlin et Wildcat ainsi que des systèmes aériens inhabités de différents types, avec des possibilités d’extension au cours des prochaines années. Cette spectaculaire recapitalisation de la flotte est également illustrée par l’achèvement des frégates très performantes de défense aérienne de Type 45 et des sept puissants sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) de classe Astute. Bien qu’en attente d’une décision officielle, qui devrait être prise en 2016, le programme de remplacement du SNLE Trident est bien avancé, le Royaume-Uni se positionnant comme leader pour la conception du compartiment à missiles commun, qui sera également une caractéristique de la prochaine génération de sous-marins lanceurs d’engins de l’US Navy. Bien que la flotte actuelle de 13 frégates de Type 23 de la Royal Navy soit en cours de modernisation, il est prévu qu’elle soit remplacée – à l’horizon 2020 et au moins sur une base de une pour une – par des « Global Combat Ships » de Type 26, plus grands et plus performants. Circulent également des rumeurs selon lesquelles il y aurait de plus grandes aspirations encore. Les premiers contrats ont déjà été signés pour le programme des bâtiments de Type 26, la construction étant prévue pour 2016. Si l’on ajoute à cela des programmes pour de nouveaux chasseurs de mines, des pétroliers et des ravitailleurs, la future flotte sera très différente et plus performante que l’actuelle, même s’il est improbable qu’elle soit considérablement plus grande. Certains parlent de renouveler le programme d’avions de patrouille maritime et de doter les bâtiments de Type 45 d’une capacité de défense antimissiles balistiques. L’annonce selon laquelle la Royal Navy a l’intention de développer sa capacité de monter des armes à haute énergie sur ses bâtiments de guerre d’ici la fin de la décennie illustre son intention de rester à la pointe du développement naval. 

L’une des raisons des coupes budgétaires fut l’accent mis sur les deux porte-avions de classe Queen Elizabeth. Il s’agit de moyens impressionnants mais, après la perte de la classe Invincible – et, avant cela, des porte-avions CATOBAR (avec catapulte et brins d’arrêt) – la Royal Navy peut-elle les gérer d’un point de vue stratégique comme tactique ? Durant la guerre des Malouines, les porte-avions furent le centre de gravité de l’opération ; en sera-t-il de même lorsque les nouveaux entreront en service ? 

Cette comparaison avec les deux porte-avions utilisés par les Britanniques en 1982 est intéressante et très pertinente et il est important de dire clairement que les Queen Elizabeth ne seront ni la version anglaise des porte-avions de l’US Navy, bien plus grands (100 000 tonnes), ni aussi efficaces que ces derniers pour des opérations de haute intensité. L’aéronef qu’ils emporteront, le Joint Strike Fighter F-35, a fait l’objet de nombreuses critiques ; ces appareils ne seront disponibles qu’en nombre réduit et, en comparaison avec la variante conventionnelle et même avec le F/A-18, leur performance sera limitée du fait du recours à un tremplin. Les bâtiments ne seront pas en mesure d’assurer le ravitaillement en vol de leur aéronef et ne seront pas dotés des derniers systèmes d’exploitation et d’aide aux opérations, de surveillance et de défense aérienne. Toutefois, les porte-avions de classe Queen Elizabeth seront considérablement plus performants et plus versatiles que la classe Invincible, plus petite, qui fut toutefois une star lors du conflit des Malouines en 1982 et plus que comparable à tous les super porte-avions, exception faite des américains.

En 2010, le gouvernement britannique prit la décision très impopulaire de retirer progressivement les derniers de ces porte-avions, le HMS Ark Royal et l’Illustrious ainsi que les aéronefs Harrier qu’ils pouvaient emporter. Ce faisant, les responsables britanniques ont pris le risque d’accepter ce qu’ils ont appelé des « vacances capacitaires » – l’acceptation de la perte, qu’ils espèrent temporaire, d’une capacité majeure dans l’aviation de frappe ; c’est ce qu’ils ont également décidé pour l’avion de patrouille maritime en annulant – ce qui a attiré nombre de critiques – le remplacement du Nimrod. L’une des raisons pour lesquelles la décision de suspendre la capacité de frappe depuis un porte-avions fut si fortement critiquée tient au fait qu’elle rendra encore plus difficile le renouvellement futur d’une capacité à aile fixe, car elle a considérablement prolongé la période de déficit. Entre temps, les personnels compétents et expérimentés quitteront le service et l’expertise technique sera perdue.

Même ainsi, la détermination de la Royal Navy à relever ce défi ne peut être mise en doute. Elle a fait tout son possible pour palier les déficits. Ses futurs aviateurs se sont activement entraînés, à terre comme en mer, au sein de marines alliées disposant encore de cette capacité, en particulier la France et les États-Unis. Après une période longue et confuse au cours de laquelle la décision de se lancer dans ce projet fut brouillée par des retardements et des changements de politique l’ayant rendu plus long et plus coûteux, les phases de construction se sont avérées extrêmement difficiles sur le plan technologique, mais elles semblent, jusqu’à présent, avoir été accomplies avec succès. Le Royaume-Uni projette l’acquisition de 18 F-35B d’ici fin 2018, mais quant à savoir quel sera le nombre d’aéronefs finalement acquis et si leur capacité opérationnelle répondra aux attentes, cela est encore incertain. Reste donc à voir dans quelle mesure l’objectif général consistant à développer une capacité de frappe maritime globale sera un succès. En plus de contribuer à la dissuasion conventionnelle générale, les porte-avions et les forces d’appui devraient fournir au gouvernement britannique plus d’options et de choix stratégiques face aux défis futurs. Nous ne pouvons que spéculer sur les circonstances dans lesquelles cette nouvelle capacité s’avérera résolument utile dans les années 2020 et par la suite, mais l’expérience acquise depuis la Deuxième Guerre mondiale indique que les porte-avions ont souvent été l’outil de choix, du moins dans les situations proches de la guerre totale avec un adversaire symétrique ou quasi-symétrique. Et peu d’éléments laissent imaginer une évolution radicale dans un avenir prévisible. 

Dans nombre de cas, la coopération maritime et navale a été systématiquement avancée comme solution pour parer aux réductions de structures de force. Mais, selon le (remarquable) historien naval que vous êtes, est-ce pertinent ? 

Certainement, bien que le partage du fardeau à travers une coopération renforcée avec des alliés et des partenaires ait un coût. Comme le relevait, il y de nombreuses années, Winston Churchill, le problème avec les alliés est qu’ils développent parfois des opinions propres. Par conséquent, dépendre des autres peut parfois conduire à une perte d’indépendance nationale dans la prise de décisions stratégiques. De plus, dans le domaine des acquisitions, des exigences opérationnelles divergentes générées par des besoins de défense différents peuvent faire peser sur les projets conjoints une intenable série d’attentes concurrentes, entraînant l’échec et la difficulté politique – en particulier lorsqu’il s’agit de négocier un juste retour économique dans la phase de construction. Néanmoins, et même l’US Navy le reconnaît désormais librement, aucune marine, aussi puissante soit-elle, ne peut faire face à l’ensemble des défis maritimes ; cette prise de conscience les a conduit à lancer, en 2007, le concept du Partenariat maritime global.

La Royal Navy a toujours été de cet avis et, durant les deux guerres mondiales, ses opérations se sont largement appuyées sur la contribution de ses alliés et partenaires du Commonwealth. Elle est aujourd’hui à l’avant-garde de la campagne visant à développer un effort maritime collectif aussi bien au sein de l’OTAN que de l’Union européenne. Au fil du temps, elle a développé une étroite coopération avec plusieurs marines européennes de moindre envergure, notamment néerlandaise, danoise et norvégienne et cette tradition continue. Toutefois, l’étendue et peut-être la qualité de son interaction avec les marines du Commonwealth en Asie-Pacifique ont diminué du fait de la situation plus difficile du pays et de son focus stratégique sur l’Europe, la Méditerranée et le Golfe. Mais il semblerait qu’il existe deux autres éléments principaux de cette politique, un traditionnel et l’autre relativement nouveau.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Sed risus. mattis accumsan Phasellus id, dolor felis suscipit tristique
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR