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Psychologie de la baïonnette. Dans les sillons de la décision tactique

Déterminant psychologique de la lame en tant que vecteur d’agression portée

En parallèle de la peur de l’arme blanche chez le défenseur, il faut noter un effet galvanisant voire exaltant sur la troupe lorsque l’ordre de fixer la baïonnette est donné. La fixation de la lame permet, par elle-même, d’accroître le moral de la troupe du fait qu’elle est un symbole de l’agression, supposant l’assaut. Marc Bloch rapporte ainsi que lors d’une panique, il « [dut] rallier les hommes tant bien que mal et leur faire mettre baïonnette au canon, moins pour parer à un danger auquel [il ne croyait] guère que pour les rassurer et surtout pour les empêcher de tirer à tort et à travers et de se blesser entre eux (14) ». Aussi, en 1967 à Aden (Yémen), une compagnie britannique fut appelée à rétablir l’ordre dans le camp de Champion Lines occupé par sa garnison de mutins arabes. Ordre fut donné aux Britanniques de ne pas ouvrir le feu ; ce qui donna lieu à une première percée dans le camp mutin en subissant des pertes (1 mort, 8 blessés) sous le feu adverse sans moyen de réponse. La frustration étant haute (15), l’ordre de fixer la baïonnette renforça considérablement le moral et permit de pacifier le camp à la pointe de la baïonnette, sans perte supplémentaire, comme l’expose le major à la tête de cet assaut (16).

Enfin, le fait de fixer la baïonnette au canon selon un rituel particulier issu du « drill », sur ordre et en groupe, apporte, en plus de l’effet d’entraînement que suppose l’action collective, une part d’expérience et de certitude dans un milieu incertain, réduisant la conscience de l’inconnu, facteur de peur. Somme toute, la force suggestive de la lame en tant que vecteur d’agression est, en soi (17), une variable explicative de son efficacité psychologique. Le succès de l’assaillant n’est pourtant pas préétabli, il résulte de sa victoire dans une véritable dialectique des volontés. Ainsi, quelques exemples historiques montrent qu’une troupe pourtant à l’offensive, mais peu déterminée à engager le combat au bout, peut ralentir (18), s’arrêter et elle-même battre en retraite devant une défensive déterminée, elle, à engager le corps à corps (19) ; la lame, outil d’aide à la décision, n’est que le symbole de l’offensive d’infanterie menée à son extrême, l’ultima ratio du combat d’infanterie.

L’apprentissage : matrice des forces morales

De la rareté des combats au corps à corps pourrait naître une remise en cause de l’utilité de l’apprentissage du combat, ou escrime, à la baïonnette. À cette tendance, en plus de l’évocation des rares, mais effectifs, combats au corps à corps, nous pouvons opposer que « la capacité forme la volonté » et qu’un tel apprentissage surajoute à la préparation physique et morale du combattant.

La capacité forme la volonté

De fait, l’instruction de l’escrime à la baïonnette (« drill » et combat libre) ainsi que l’entraînement sur des parcours variés, rassure l’agent dans sa capacité à vaincre son adversaire si un choc physique se présente ; cette capacité ne peut s’acquérir que dans le suivi d’un entraînement régulier permettant d’en tirer un corpus de techniques et d’automatismes. Cette confiance dans ses aptitudes au combat rapproché rassurera l’agent dans sa capacité à mener sa charge jusque dans les rangs de l’ennemi et à l’y engager corps à corps, notamment si ce dernier ne montre pas de signe apparent de déroute prochaine. D’autre part, la confiance de l’assaillant en ses propres capacités aura à son tour un effet sur la perception que l’adversaire a de celle-ci ; la vigueur et la discipline de la marche au contact de l’assaillant étant d’autant plus assurées que sa résolution est forte. À l’instar d’autres formes de dissuasion, la charge à la baïonnette sera d’autant plus efficace que l’adversaire craint le contact et quel signe plus visiblement menaçant que le feu pur et primitif de la résolution véritable ?

Préparation physique et morale

L’entraînement permet également de simuler et, par là, de limiter les dommages psychologiques post-traumatiques (20). Ce lien physique entre attaque et effusion de sang (mannequin fourré de sang animal par exemple) permet une désinhibition protectrice a priori du mental de l’agent face à une action éminemment traumatisante. Plus prosaïquement, un parcours pour baïonnette est une variante d’entraînement sportif exigeant et agressif, stimulant l’essentielle cohésion et aisément enrichi de fumigènes et effets pyrotechniques simulant le bruit et la confusion du champ de bataille. La répétition permet de plus d’intégrer une discipline et une cadence de charge qui transforment une « fuite en avant » en approche cohérente ; s’il permet, au fond, de conserver les forces physiques de l’assaillant en modulant l’effort, la forme d’une troupe bien en main qui ne ralentit pas (voire apte à accélérer en phase finale) est capitale afin d’imposer sa supériorité morale à l’adversaire (21).

L’avantage de la répétition, enfin, peut se retrouver dans la récurrence de l’assaut à la baïonnette contre un même adversaire. À l’instar de l’engagement répété de troupes particulières (Gurkhas, par exemple), une véritable culture et une légende dorée peuvent se développer à long terme. Il existe un effet cumulatif de la réussite sur la volonté ; dans une charge elle-même, si l’adversaire fuit, celle-ci verra son élan augmenté, mais surtout, la charge sera de plus en plus efficace à mesure des réussites, car, des deux côtés, les combattants la penseront, empiriquement, de plus en plus efficace, ce qui donnera plus d’élan à l’assaillant et plus d’incitatif à la fuite pour le défenseur.

L’arme de la surprise

Si le général Lewal fait remarquer que « la baïonnette est essentiellement l’arme des surprises de nuit », la baïonnette reste plus généralement l’arme de la surprise (de l’ennemi), car elle est silencieuse et demande relativement peu de logistique. L’histoire s’en faisant l’écho avec la capture du Ponte Nuovo avant sa destruction, la retraite de Soult du Portugal en 1809, les prises furtives d’avant-postes (22) ou celle du Mont Belvédère le 19 février 1945, seuls faits de la baïonnette.

Un deuxième facteur de surprise est celui visant la représentation de son adversaire par un combattant (surprise morale) ; un individu étant d’autant plus désemparé qu’il ne s’attend pas à une action. Un exemple édifiant peut être tiré de la charge menée en Irak le 21 mai 2004. Un convoi d’une vingtaine de Britanniques de l’Argyll and Sutherland Highlanders fut pris en embuscade par une centaine de miliciens chiites (retranchés et armés de mortiers, RPG et mitrailleuses). Contrairement aux attentes supposées des miliciens, les Britanniques débarquent et se défendent. Les munitions se tarissant, les Britanniques, renforcés d’un groupe du Princess of Wales’s Royal Regiment, fixent les baïonnettes et chargent sur 180 mètres de terrain découvert vers les positions retranchées ennemies ; après un bref, mais intense corps à corps, les miliciens sont mis en déroute, abandonnant entre 28 et 35 morts (20 pour la seule charge) et 12 prisonniers pour seulement 3 blessés britanniques. L’élément de surprise réside dans la décision de ne pas subir l’embuscade, tant en débarquant pour combattre que dans la poussée offensive (la charge) ; étant donné la propagande insurgée présentant le combattant occidental comme un lâche se reposant sur la technologie, la charge à la baïonnette ne pouvait qu’être le plus grand contrepied à cette disposition d’esprit.

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