Psychologie de la baïonnette. Dans les sillons de la décision tactique

L’apprentissage : matrice des forces morales 

De la rareté des combats au corps à corps pourrait naître une remise en cause de l’utilité de l’apprentissage du combat, ou escrime, à la baïonnette. À cette tendance, en plus de l’évocation des rares, mais effectifs, combats au corps à corps, nous pouvons opposer que « la capacité forme la volonté » et qu’un tel apprentissage surajoute à la préparation physique et morale du combattant.

La capacité forme la volonté

De fait, l’instruction de l’escrime à la baïonnette (« drill » et combat libre) ainsi que l’entraînement sur des parcours variés, rassure l’agent dans sa capacité à vaincre son adversaire si un choc physique se présente ; cette capacité ne peut s’acquérir que dans le suivi d’un entraînement régulier permettant d’en tirer un corpus de techniques et d’automatismes. Cette confiance dans ses aptitudes au combat rapproché rassurera l’agent dans sa capacité à mener sa charge jusque dans les rangs de l’ennemi et à l’y engager corps à corps, notamment si ce dernier ne montre pas de signe apparent de déroute prochaine. D’autre part, la confiance de l’assaillant en ses propres capacités aura à son tour un effet sur la perception que l’adversaire a de celle-ci ; la vigueur et la discipline de la marche au contact de l’assaillant étant d’autant plus assurées que sa résolution est forte. À l’instar d’autres formes de dissuasion, la charge à la baïonnette sera d’autant plus efficace que l’adversaire craint le contact et quel signe plus visiblement menaçant que le feu pur et primitif de la résolution véritable ?

Préparation physique et morale

L’entraînement permet également de simuler et, par là, de limiter les dommages psychologiques post-traumatiques (20). Ce lien physique entre attaque et effusion de sang (mannequin fourré de sang animal par exemple) permet une désinhibition protectrice a priori du mental de l’agent face à une action éminemment traumatisante. Plus prosaïquement, un parcours pour baïonnette est une variante d’entraînement sportif exigeant et agressif, stimulant l’essentielle cohésion et aisément enrichi de fumigènes et effets pyrotechniques simulant le bruit et la confusion du champ de bataille. La répétition permet de plus d’intégrer une discipline et une cadence de charge qui transforment une « fuite en avant » en approche cohérente ; s’il permet, au fond, de conserver les forces physiques de l’assaillant en modulant l’effort, la forme d’une troupe bien en main qui ne ralentit pas (voire apte à accélérer en phase finale) est capitale afin d’imposer sa supériorité morale à l’adversaire (21).

L’avantage de la répétition, enfin, peut se retrouver dans la récurrence de l’assaut à la baïonnette contre un même adversaire. À l’instar de l’engagement répété de troupes particulières (Gurkhas, par exemple), une véritable culture et une légende dorée peuvent se développer à long terme. Il existe un effet cumulatif de la réussite sur la volonté ; dans une charge elle-même, si l’adversaire fuit, celle-ci verra son élan augmenté, mais surtout, la charge sera de plus en plus efficace à mesure des réussites, car, des deux côtés, les combattants la penseront, empiriquement, de plus en plus efficace, ce qui donnera plus d’élan à l’assaillant et plus d’incitatif à la fuite pour le défenseur.

L’arme de la surprise 

Si le général Lewal fait remarquer que « la baïonnette est essentiellement l’arme des surprises de nuit  », la baïonnette reste plus généralement l’arme de la surprise (de l’ennemi), car elle est silencieuse et demande relativement peu de logistique. L’histoire s’en faisant l’écho avec la capture du Ponte Nuovo avant sa destruction, la retraite de Soult du Portugal en 1809, les prises furtives d’avant-postes (22) ou celle du Mont Belvédère le 19 février 1945, seuls faits de la baïonnette.

Un deuxième facteur de surprise est celui visant la représentation de son adversaire par un combattant (surprise morale) ; un individu étant d’autant plus désemparé qu’il ne s’attend pas à une action. Un exemple édifiant peut être tiré de la charge menée en Irak le 21 mai 2004. Un convoi d’une vingtaine de Britanniques de l’Argyll and Sutherland Highlanders fut pris en embuscade par une centaine de miliciens chiites (retranchés et armés de mortiers, RPG et mitrailleuses). Contrairement aux attentes supposées des miliciens, les Britanniques débarquent et se défendent. Les munitions se tarissant, les Britanniques, renforcés d’un groupe du Princess of Wales’s Royal Regiment, fixent les baïonnettes et chargent sur 180 mètres de terrain découvert vers les positions retranchées ennemies ; après un bref, mais intense corps à corps, les miliciens sont mis en déroute, abandonnant entre 28 et 35 morts (20 pour la seule charge) et 12 prisonniers pour seulement 3 blessés britanniques. L’élément de surprise réside dans la décision de ne pas subir l’embuscade, tant en débarquant pour combattre que dans la poussée offensive (la charge) ; étant donné la propagande insurgée présentant le combattant occidental comme un lâche se reposant sur la technologie, la charge à la baïonnette ne pouvait qu’être le plus grand contrepied à cette disposition d’esprit.

De l’utilité psychologique de la baïonnette dans les opérations contemporaines 

La propension des armées occidentales à s’appuyer sur une haute technologie tend, mécaniquement, à leur faire développer un emploi de celles-ci venant cognitivement supplanter l’usage des techniques anciennes, y compris dans des situations potentiellement moins adaptées. Sans luddisme exagéré, le choc à la baïonnette permet pourtant de surprendre l’ennemi asymétrique en jouant sur sa propre propagande, à l’instar des Argylls en Irak, voire à le démoraliser en figurant la volonté, la résilience et l’abnégation des troupes occidentales engagées dans de tels conflits. Plus encore, les mots d’Ardant du Picq, « plus on a de confiance en ses moyens de défense ou d’attaque, plus on est démoralisé, déconcerté de les voir, à un moment donné, insuffisants pour arrêter l’ennemi. Il en est ainsi de la confiance qu’on a dans les armes à feu perfectionnées (23) », résonnent d’une manière toute particulière dans un contexte de dépendance à des technologies complexes et coûteuses. En effet, la confiance, voire la dépendance, en la technologie, en cas de dysfonctionnement ou du fait de son manque d’autonomie, peut directement impacter le moral et le tempo tactique par manque, purement cognitif (automatismes acquis à l’entraînement), d’autres options. Compte tenu de ces aléas, la conservation des capacités d’actions à la baïonnette développe à moindre coût une plus grande rusticité à même de favoriser l’adaptabilité de l’action.

La baïonnette offre également des solutions au sein d’opérations de basse intensité, notamment en ce qui concerne le contrôle de foules (24) ; la lame figurant un vecteur d’agression passif (25) qui permet de moduler le niveau de violence figuré afin d’éviter un engrenage de violence (notamment vis-à‑vis des risques interprétatifs d’un tir de semonce).

Les variables psychologiques de la baïonnette sont à considérer tant dans l’action elle-même que dans la préparation de celle-ci. Aussi, à l’heure où l’armée américaine même abandonne l’apprentissage du combat à la baïonnette pour lui préférer les « pugil sticks  », il est temps de rappeler les qualités propres à cette arme dont la rusticité n’implique pas l’obsolescence ; car si « le choc est un mot  », ce mot est décision.

Article publié dans DSI Hors-série n°24, juin-juillet 2012

Notes

(1) Colonel Ardant du Picq, Études sur le Combat, Hachette, 1880, p. 80-81.

(2) Général Thoumas, Les transformations de l’armée française : essais d’histoire et de critique sur l’état militaire de la France, Berger-Levrault, 1887, p. 104.

(3) Lieutenant-colonel Rommel, L’infanterie attaque, enseignements et expérience vécue, École d’application de l’infanterie, p. 60 et p. 97, cité dans Goya, « Sous le feu, réflexions sur le comportement au combat », Cahier de la réflexion doctrinale, 2006, p. 57.

(4) Jary et Carbuncle, « Infantry Firepower », British Army Review, no 114, décembre 1996, cité dans Goya, op.cit., p. 57.

(5) Voir notamment la charge britannique du 21 mai 2004 en Irak.

(6) « […] dans l’Antiquité, se retirer de l’action était pour le soldat chose à la fois difficile et périlleuse ; aujourd’hui, la tentation est bien autrement forte, la facilité plus grande et le péril moindre ». Ardant du Picq, op. cit. p. 84.

(7) « Sous la mitraille, un homme couché à quatre mètres d’un autre est seul. Le souci individuel absorbe toutes les facultés. Il peut alors succomber à la tentation de s’arrêter, de se dissimuler, de s’écarter hypocritement, puis de fuir.  » Paul Lintier, Ma pièce, souvenirs d’un canonnier (1914), Plon-Nourrit, 1916, p. 45, cité dans Goya, op. cit. p. 33.

(8) L’effet sera d’autant plus opérant que la cohésion du défenseur est faible ; l’affaiblissement préalable du moral adverse est ainsi essentiel à la réussite d’une charge à la baïonnette. De même pouvons-nous noter son efficacité face à des groupes d’insurgés inexpérimentés et d’origines diverses (manquant donc de cohésion) ou dans l’étude du dispersement de mouvements de foule (masse de circonstance sans esprit de corps).

(9) Cela étant, des engagements dus à des situations de surprise ne manquent pas au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, quoiqu’ayant bien souvent lieu à un niveau quasi individuel. Ces engagements souvent dus à des dysfonctionnements d’armement, autre forme de surprise matérielle (quelques instances documentées pour les Malouines dans Tim Ripley, Bayonet Battle, MacMillan, London, 1999) permettent de conserver l’utilité de la baïonnette en tant qu’ultima ratio du combat d’infanterie. Une étude approfondie du combat en environnement urbain mènerait par ailleurs à reconsidérer l’usage de la baïonnette dans le cadre du C4 en milieu restreint.

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