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Dans l’Arctique, les Russes se préparent un avenir stratégique

Un nouvelle zone stratégique

Dans sa dernière modernisation de sa doctrine navale, l’armée russe annonce clairement sa compréhension des enjeux stratégiques dans l’Arctique : une priorité de premier rang, du fait de son positionnement géostratégique et de ses ressources minérales. Le document, publié fin juillet 2015 à l’occasion de la fête de la Marine, promettait les moyens nécessaires pour que les marins russes puissent sécuriser les eaux polaires. On y apprend par exemple que la flotte sera dotée de brise-glaces modernisés et qu’il faudra envisager un rapprochement stratégique avec la Chine. Le Premier ministre adjoint, Dmitry Rogozin, ancien ambassadeur de Russie auprès de l’Alliance atlantique, profitait de l’occasion pour pointer du doigt la menace : l’Otan, qui se « rapproche de nos frontières ».

L’une des principales raisons de ce regain – généralisé – d’intérêt pour l’Arctique est la possibilité nouvelle d’accéder à des ressources pétrolières conséquentes. Selon l’Institut géographique des Etats-Unis, la région pourrait abriter 130 milliards de barils de brut et 47 triliards de mètres cubes de gaz… Soit 22 % des ressources non découvertes mondiales. Le potentiel gazier est tout aussi important. La Russie contrôle près de 60 % des ressources connues dans la région, en matière de pétrole et de gaz. Moscou a déjà pris l’initiative pour commencer à exploiter de premiers gisements. Dès 2011, une première station pétrolière de Gazprom commençait à extraire l’or noir au milieu des glaces de la mer de Pechora. Elle devenait réellement opérationnelle en 2013 avec, selon les premiers résultats publiés par Gazprom, une production quotidienne de 5000 barils. Un résultat modeste, résultant largement des sanctions internationales contre la Russie : une grande partie des équipements de cette plateforme sont en effet de fabrication étrangère. Les spécialistes notent que le pétrolier russe pourrait raisonnablement viser un objectif de 120 000 barils par an à l’horizon 2020.

Les enjeux arctiques sont particulièrement complexes et d’actualité. La plupart des pays concernés ont longtemps laissé le sujet sur le côté. L’évolution environnementale, en faisant bouger les réalités géographiques, ouvre une multitude d’opportunités qui font bouger les lignes. Moscou a fait preuve de sagacité en multipliant les revendications depuis 2001, en envisageant l’Arctique comme un espace mouvant, en plusieurs dimensions. A l’époque, le planté de drapeau sur les bas-fonds glacés, à l’aide d’un sous-marin, insistait beaucoup plus sur l’aspect symbolique de la revendication territoriale. Ces dernières années, l’approche s’est faite beaucoup plus concrète et administrative, avec notamment la revendication de 1,2 millions de kilomètres carrés de territoires directement reliés à la Russie.

A long terme, le Nord pourrait surtout offrir une précieuse route navigable susceptible de désengorger certains axes logistiques. De nombreux consultants étudient le potentiel de ce chemin, dont on estime qu’il réduirait le temps de transit entre l’Europe et l’Est asiatique de 60 %. L’économie en temps ne balance pour l’instant pas le coût technique, seuls des brise-glaces particulièrement onéreux étant pour l’instant capables de circuler par ces espaces polaires toute l’année. Pour Moscou, l’intérêt d’ouvrir cette route est également stratégique : si quelqu’un souhaitait bloquer leur transit et leurs approvisionnements circulant par le canal de Suez ou de Panama, il leur serait difficile d’en assurer la protection. A l’inverse, avec une route au Nord, ils seraient capables de garantir leur propre transit, tout en contrôlant celui des autres.

Quelle guerre dans l’Arctique ?

Le développement militaire russe inquiète, nous l’avons vu plus haut, un certain nombre d’acteurs. Les manœuvres à grande échelle donnent l’impression d’une volonté impérialiste. Couplée aux revendications territoriales, certain n’hésitent pas à y voir des logiques de conquêtes de nouveaux territoires. La majeure partie des réformes dans l’organisation de l’armée russe dans le nord du pays vise à l’adapter à ces nouveaux enjeux stratégiques.

Il est ainsi intéressant de se pencher sur la nature de deux des principales installations, les bases militaires de Terre d’Alexandra et de l’île de Kotelny. Dans les deux cas, elles s’avèrent très différentes des bases utilisées par le reste des forces, sur le continent. Leur taille n’est pas adaptée à l’accueil de gros contingents mécanisés. Rien ne laisse penser que ces postes aient une vocation de combat. Il reste pourtant difficile de bien comprendre le rôle donné à ces bases, Moscou ayant évoqué aussi bien des missions de surveillance, d’étude, de surveillance frontalière ou encore de secours. Le symbolisme est d’ailleurs poussé jusque dans le choix des peintures sur les murs : pas de kaki ou de gris, mais du bleu blanc rouge rappelant les couleurs du drapeau de la Fédération de Russie.

Plus que des mouvements de troupes impliquant plusieurs dizaines de milliers d’hommes, c’est en effet un travail de surveillance et de sécurisation des espaces qui est primordial à court terme pour les Russes. L’un des principaux freins à la mise en place d’une voie maritime par le nord est en effet le coût des assurances dans une région difficile où il n’existe que très peu de moyens de venir au secours d’un navire en détresse. Permettre le déploiement de ces moyens devient ainsi un argument clef pour rendre viable une solution logistique dont l’intérêt économique et stratégique est plus que conséquent.

La question de la lutte sous-marine est par contre une autre paire de manches. On sait d’ores et déjà que ces régions sont l’objet d’une forte activité dans ce domaine. L’espace polaire est en effet une zone clef en matière de dissuasion nucléaire : la forme de la planète facilite les tirs balistiques passant à proximité du pole Nord. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les sous-marins lanceurs d’engins se sont régulièrement positionnés dans cette région afin de profiter de la portée vers l’adversaire. Pour les Russes, sécuriser cette zone implique donc également de pouvoir mettre en place une domination dans le domaine de la guerre sous-marine. Il s’agit à la fois d’habituer ses bâtiments à circuler le long de cet axe, et de permettre à ses navires et avions de lutte anti-sous marine de détecter la moindre intrusion. Un sous-marin russe, depuis ces régions, peut se retrouver à portée des Etats-Unis… à peine sortie de son port d’attache[2].

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Chercheur spécialiste dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek est doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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