La Chine change-t-elle de posture stratégique ?

Urgence imminente des intérêts outre-mer

Selon le chercheur Chen Xiangmiao, les questions de souveraineté ne représentent qu’un « volet secondaire » de la nouvelle stratégie maritime du pays, car « une marine puissante protégera non seulement le territoire, mais aussi les intérêts maritimes et la réputation internationale de la Chine (31) ». En mai 2015, le Bureau d’information du Conseil d’État publiait un nouveau livre blanc sur la stratégie militaire précisant que les « intérêts à l’étranger [sont devenus] […] un problème imminent ». Le document souligne que « les intérêts nationaux de la Chine » [“中国的国家利益”], sont plus vulnérables outre-mer. En réponse à ces menaces, le document indique que « les forces armées participeront activement à la fois à la coopération régionale et à la sécurité internationale pour sécuriser efficacement les intérêts ultramarins de la Chine(32) ». Parallèlement, Pékin reconnaît la montée en puissance de ses forces. Le livre blanc sur la stratégie militaire de mai 2015 précise que « la constitution de forces armées puissantes est une mission stratégique pour la modernisation de la Chine et une garantie de sécurité pour [son] développement pacifique […] ». Dans le même document, les autorités admettent développer sa puissance maritime : « Il est nécessaire pour la Chine de se doter d’une force navale proportionnelle avec ses intérêts de sécurité […] pour protéger la sécurité de ses routes maritimes stratégiques et de ses intérêts à l’étranger (33) ». Abandonnant l’explication originelle d’assurer la défense aérienne au-delà de la première chaîne d’îles et dans la mer de Chine du Sud, les auteurs chinois justifient le porte-avions pour protéger le « commerce extérieur » du pays (34).

En 2011, Pékin envoyait une frégate en Méditerranée pour escorter les ferries grecs qui évacuaient ses ressortissants de Libye. En 2015, la marine réalisait sa première évacuation de ressortissants au Yémen pour les conduire à Djibouti. Interviewé par Global Times, le capitaine de vaisseau Zhang Junshe en minimisait la signification géostratégique en expliquant que la Chine pratique une politique de non-interférence dans les conflits locaux, que les bâtiments et aéronefs chinois obtiennent d’abord l’assentiment du gouvernement légitime – et dans le cas du Yémen, de l’opposition armée – pour ces missions. Avec la création d’un département des opérations outre-mer au sein du bureau opérations du nouvel état-major interarmées, la Commission militaire centrale se substitue à la marine pour traiter directement ces opérations. En mars 2016, Tan Zhiwei, le directeur du tout nouveau bureau, participait à un exercice de planification avec le Royaume-Uni, anticipant des coopérations futures (35).

Porte-avions et capacités de projection

Depuis plus d’une décennie, les experts chinois évoquent la question de la « puissance maritime », admettant que la protection des intérêts chinois impose le développement d’une flotte de « haute mer » (蓝水). En septembre 2012, le président Hu Jintao et le Premier ministre Wen Jiabao assistaient à la cérémonie de mise en service du premier porte-avions chinois, le Liaoning, l’ancien Varyag soviétique, suivie deux mois plus tard par le premier appontage d’un chasseur J-15 Black Shark, la copie chinoise de l’avion de combat naval soviétique Su-33 Flanker. Le 31 décembre 2015, le ministère de la Défense confirmait la construction du premier porte-avions national, leType-001A. Interrogé sur le nombre de porte-avions dont la Chine aurait besoin, Zhang Junshe a cité l’exemple indien pour répondre qu’« un pays comme la Chine a théoriquement besoin d’au moins trois porte-avions pour s’assurer qu’un d’entre eux est toujours disponible ». Autre confirmation des ambitions océaniques, la marine se dote de huit pétroliers ravitailleurs Type-903 de 20 000 tonnes, et lance la construction des premiers bâtiments de soutien Type-901 de 45 000tonnes, quadruplant ses moyens de ravitaillement en haute mer (36).

Parallèlement, la Chine se dote de six grands bâtiments amphibiesType-071, d’abord conçus pour acheminer des troupes vers Taïwan, mais déployés régulièrement pour les patrouilles antipiraterie dans le golfe d’Aden et pour des escales en Europe. Évoquant des rumeurs sur la conception d’un porte- hélicoptèresType-081, l’expert Shi Bin appelle de ses vœux le développement d’un « navire d’assaut amphibie muni des capacités complètes de combat pour la haute mer, avec des installations aéronautiques spacieuses pour effectuer des opérations anti-sous-marines et de déminage (37) ». Début mars 2016, la marine chinoise admettait au service le dock flottant autopropulsé Huachuan-1, conçu pour porter assistance à un bâtiment en difficultés pouvant déplacer jusqu’à 30 000 tonnes. La marine construit aussi le Donghaidao, sa première barge semi-submersible, capable de transborder des marchandises et des équipements sur un hydroglisseur à coussin d’air pour gagner le rivage. Le contrôle d’un port n’est plus nécessaire pour mettre à terre des matériels lourds.

Des bases à l’étranger ?

La création d’une base navale chinoise à Djibouti était évoquée dès avril 2015 par le président djiboutien, Ismaël Omar Guelleh. Citant le site américain foreignaffairs​.com, Global Times prétend que Washington aurait tenté en vain d’en dissuader l’ancien protectorat français. Citant un travailleur chinois à Djibouti, le journal affirme que les présences française, américaine, japonaise et maintenant chinoise à Djibouti constituent un facteur de stabilité pour le pays, la manne financière des locations d’installations créant de nombreux emplois. Officiellement, la future base doit per- mettre de ravitailler les flottilles antipiraterie. Depuis 2008, la Chine a dépêché 22 flottes et plus de 60 bâtiments dans le golfe d’Aden et dans les eaux somaliennes pour escorter 6000 bâtiments (38). Le capitaine de vaisseau Yang Huawen, du nouveau commandement du « théâtre nord », explique que la base de Djibouti permettra un « ravitaillement régulier et économique (39) ». La base fera partie du port commercial de Doraleh, construit par une société chinoise et l’investissement s’élèverait à 590 millions de dollars. La Chine réalise aussi un aéroport international et un chemin de fer pour relier Djibouti à Addis-Abeba, la capitale de l’Éthiopie, ainsi qu’un gazoduc qui permettra à ce pays d’exporter du gaz vers la Chine via le port de Djibouti. De fait, la présence chinoise apportera un nouveau revenu à la petite république, 100 millions par an pour la location de la base, selon International Business Times (40).

Depuis octobre 2013, la Chine promeut une « route maritime de la soie pour le XXIe siècle » [“21 世纪海上丝绸之路”], qui encourage des investissements dans les ports de l’océan Indien « le long du chemin » [“一路一带”] vers l’Europe. Certains analystes américains, indiens et japonais y voient la matérialisation d’un « collier de perles » [“珍珠链”], qui permettrait à la Chine de constituer un réseau de bases navales autour de l’océan Indien sous le couvert d’entreprises commerciales, notamment en Birmanie, au Bangladesh, au Sri Lanka, au Pakistan, à Djibouti (41). Global Times dénonce cette interprétation, soulignant que la base de Djibouti assurera simplement le ravitaillement de la flottille antipiraterie (42). Zhang Junshe explique que Djibouti ne saurait être comparée aux bases américaines qui constituent « de véritables têtes de pont pour faire pression et intervenir dans les pays avoisinants (43) ». De fait, le choix chinois de s’implanter à Djibouti, à côté de trois bases américaines ou d’alliés des États- Unis, paraît témoigner d’une volonté de transparence, voire d’une intention de coopération.

Une nouvelle stratégie d’alliances ?

Pour autant, les chercheurs de l’université de Jiaotong travaillant en liaison avec la société des chemins de fer chinois appellent à la constitution d’une seconde base navale dans le port pakistanais de Gwadar, bientôt relié à la ville frontalière de Kashgar, au Xinjiang, par une voie ferrée, et à une alliance plus étroite avec le Pakistan pour permettre à ce pays de vaincre le terrorisme, qui menace aussi la Chine. Ces chercheurs pensent que « si la Chine renforce l’intégration de son économie avec celle du Pakistan [par le chemin de fer], Gwadar pourrait devenir le port occidental de la Chine, comparable à Shanghai ou Ningbo ». Les auteurs expliquent qu’en construisant une base navale à Gwadar, « la Chine pourrait apporter une réponse efficace et rapide à toute menace pour ses intérêts émergents au Moyen-Orient ». Enfin, ces chercheurs estiment qu’une base militaire à Gwadar augmenterait considérablement la confiance et la coopération avec les autres partenaires économiques dans la région : le Sri Lanka, le Bangladesh, la Birmanie. En sécurisant le Pakistan et en permettant à l’Inde d’utiliser les chemins de fer pakistanais pour exporter vers l’Iran, l’Asie centrale, la Turquie et l’Europe, Pékin pourrait aussi rallier New Delhi (44).

Faisant écho à cette proposition, Yan Xuetong, le directeur de l’Institut des relations internationales à l’université Tsinghua, suggère que la Chine abandonne sa politique de non-alignement pour former des alliances à l’étranger à l’instar des États-Unis, s’inspirant d’un modèle qui a été très bénéfique pour Washington (45). Publiée dans Global Times, son interview laisse entrevoir que Pékin pourrait réviser sa politique de non-alignement après l’échec de l’alliance soviétique en 1960. Citant le Pakistan, également allié des États-Unis, Yan Xuetong observe que « si la Chine pouvait s’allier avec chaque allié des États-Unis, il y aurait beaucoup moins de difficultés entre les deux [pays] ». Sans citer le partenaire stratégique russe, Yan Xuetong anticipe des difficultés si la Chine décide de s’allier avec des adversaires des États- Unis. Il note que Pékin et Washington tentent de masquer leurs différences en prétendant être amis alors qu’ils sont adversaires. La coopération est alors la seule manière d’empêcher la compétition de devenir plus sévère. Yan Xuetong comprend la réorientation de la stratégie des États-Unisvers le Pacifique, pour préserver l’hégémonie américaine. Le problème naît de la rencontre de leurs intérêts fondamentaux avec ceux de la Chine. Yan Xuetong propose d’admettre la réalité de cette compétition et d’améliorer les relations pour qu’elle soit plus saine. Selon lui, le piège de la guerre est évitable, comme Moscou et Washington l’ont démontré dans leurs relations. Interrogé sur le type d’alliance que la Chine pourrait rechercher, Yan Xuetong évoque la proposition chinoise de former une alliance régionale antiterroriste avec l’Afghanistan, le Pakistan et le Tadjikistan, deux des trois pays étant également allés des États-Unis (46).

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