Théorie, processus et organisation de la manœuvre des capteurs

L’enjeu reste donc l’aboutissement d’un processus où – dans un monde idéal – tous les capteurs concourent au plan de recueil élaboré au niveau opératif et mis à jour quotidiennement au sein du DARB. Ce dernier est le pendant de ceux traitant du ciblage (JTWG/JTB) et des APEO (JIOWG/JIOB). Il vise à obtenir la meilleure optimisation des capacités de recueil mises à la disposition du « pot commun » de la coalition. Globalement, sont gérés à son niveau les moyens mis pour emploi par les composantes, pour l’essentiel placés au niveau du JFACC, afin de soutenir les besoins des autres composantes.

Plusieurs temps régulent cette manœuvre.

La manœuvre des capteurs est donc planifiée, organisée et conduite de manière homothétique à la manœuvre de ciblage. Le tempo de la seconde influe sur le tempo de la première. Ainsi, quand les besoins en ciblage s’accélèrent en conduite (Time Sensitive Targeting – TST et Dynamic Targeting – DT) ou en planification (Dynamic Deliberate Targeting – DDT), la manœuvre des capteurs en fait de même. Il est généralement admis qu’une composante tentera de satisfaire d’abord ses propres besoins en matière de recueil ISRSA2R, qu’ils soient planifiés ou immédiats, au moyen de ses capteurs organiques avant de faire appel au niveau supérieur pour les satisfaire. C’est tout simplement l’application du principe de subsidiarité et un mode de fonctionnement normal des opérations militaires. Ce principe est fondamental dans la mesure où tous les besoins ne peuvent être satisfaits simultanément et le niveau opératif ne peut et ne doit pas tout gérer. Il est de son ressort d’intervenir quant survient un manque et d’affecter le moyen disponible le plus adapté afin de prendre en compte ce besoin en fonction du déroulement de la campagne.

Ce cheminement de demande de soutien renseignement s’inscrit dans le processus CCIRM décrit supra. Ce dernier vise à recueillir les demandes, leur affecter une priorité et déterminer quel est le capteur le plus adapté pour lui apporter une réponse qui est assujettie aux priorités du moment. En fonction du déroulement des phases et sous-phases de l’opération, telles que définies dans l’OPLAN et les différents documents corollaires (Joint Coordination Order, Supplementary Plan, Air Operations Directive), les capteurs seront orientés en fonction des priorités de l’instant, et de l’axe d’effort du moment. Ainsi, au gré du déroulement de la campagne, telle ou telle composante sera tantôt « supportant/supporting » ou « supportée /supported ». Elle assurera alternativement ou concomitamment, de manière principale ou secondaire, le soutien renseignement à son profit et/ou celui des autres composantes. Les axes d’efforts et de répartition des moyens (apportionment) sont définis dans le document qui cadre et rythme le déroulement de la campagne : le Joint Coordination Order (JCO). Ces directives n’ont pas vocation à satisfaire les besoins de tous car il est rare que les capteurs soient en nombre suffisant pour le faire. En effet, comme c’est souvent le cas, la génération de force n’aura pas permis de fournir au chef opératif ou des composantes tactiques, tous les capteurs nécessaires à la conduite des différentes manœuvres de leurs niveaux respectifs. Il s’agit dans ce cas de gérer les priorités au gré des contingences du plan et des réactions de l’adversaire. Ainsi, des arbitrages qui seront réalisés en planification ne manqueront pas d’avoir des conséquences en matière de conduite des opérations.

En Libye, la modification des modes d’action des troupes pro-Kadhafi pour se soustraire à la redoutable efficacité des frappes aériennes a conduit à leur basculement des casernes vers le milieu urbain. La conséquence immédiate de cette adaptation a été le ralentissement du tempo des frappes aériennes en raison du rallongement de la boucle Observation Orientation Décision Action (OODA) dans ses dimensions observation et orientation. En effet, il devenait de plus en plus difficile de les localiser, de les identifier et d’assurer une discrimination certaine avec la population civile et les forces rebelles. Ici, la manœuvre des capteurs atteint ses limites tout comme celle de ciblage. Les priorités ont donc été redéfinies pour prendre en compte le besoin de ségrégation des cibles d’intérêt militaire au sein d’un environnement civil dans le cadre d’une accélération du cycle de ciblage. Cette accélération visait à reprendre l’initiative et ainsi réintroduire une insécurité chez l’adversaire en l’obligeant à bouger plus rapidement et ainsi se découvrir. Une adaptation du cycle de ciblage dont l’explication dépasse le cadre de cet article n’a pu produire les effets escomptés qu’en raison d’une part, de la capacité d’OUP (Operation Unified Protector) à disposer d’Orbites Permanentes de Surveillance (OPSAM) dont certaines étaient multicapteurs et armées, et d’autre part, par les délégations dont disposaient la quasi totalité des représentants des nations contributrices en moyens offensifs.

C’est bien d’une part la latitude laissée au commandant tactique air de Poggio Renatico par le niveau opératif qui lui permettra d’adapter le cycle de ciblage (moins de 12 heures) pourtant institutionnalisé ou “stanaguisé à 72 heures”[3], pour permettre à la coalition de reprendre l’initiative. La composante aérienne a démontré son aptitude à produire une accélération du tempo des opérations et à valoriser l’emploi des capteurs dans toute la profondeur du théâtre. Cela n’a été possible qu’en raison des caractéristiques de persistance des drones MALE (Predator, Harfang, Reaper), HALE (Global Hawk) et plateformes SA2R à grande endurance (RC 135 RJ, E8 JSTARS, U2 S, …) et de la flexibilité des autres capteurs « non traditionnels (NTISR) » avec l’utilisation des pods de désignation laser des avions de chasse. Ainsi, les besoins dans les domaines devenus prioritaires en matière de Pattern of Life (POL) et en Battlefield Damage Assessment (BDA) qu’impliquait la mise en œuvre de Deliberate Dynamic Targeting (DDT) ont pu être satisfaits tout en préservant à un niveau le plus bas possible celui des dégâts collatéraux.

La technologie permet d’introduire le temps réel au plus haut niveau de l’appareil décisionnel. Les capteurs couplés aux réseaux via des liaisons satellites permettent ainsi techniquement, de voir, percevoir, diriger à distance et commander. L’enjeu permanent reste bien d’éviter au maximum les effets pervers du micro management. En effet, une utilisation centralisée des nouvelles possibilités offertes par le temps quasi réel est particulièrement tentante. Mais elle ne peut qu’être préjudiciable aux opérations, elle peut obérer la capacité du chef militaire d’adapter, de réguler le tempo opérationnel en fonction des modes d’action de l’adversaire. De ces contractions de la boucle décisionnelle, peut découler un risque non négligeable consistant, de manière paradoxale, en une accélération du cycle de fonctionnement des étages décisionnels dont ce n’est pas la fonction. La prise de décision ainsi remontée à des niveaux peu ou pas habitués à ces rythmes de temps réel peut entraîner à terme, une désorganisation de toute la chaîne de commandement. Le danger est au mieux un ralentissement de l’action et au pire sa paralysie.

Dans ce domaine comme dans bien d’autres, l’intelligence du système de commandement de niveau stratégico-opératif, doit se placer dans le respect de la règle de la subsidiarité, autrement dit, celle de la délégation. Dans la plupart des cas, le bon sens impose, face à cette capacité de plongée numérique dans l’action, une délégation au plus bas niveau possible : le niveau de commandement tactique, celui du lieu de l’action. Dans d’autres, il faudra l’envisager jusqu’au cockpit de l’avion de chasse, de l’hélicoptère de combat ou celui du drone.

L’efficience de la manœuvre des capteurs est C4I dépendante

La mise en place d’une structure SIC adaptée aux ambitions de cette manœuvre des capteurs, en particulier pour la transmission et la mise à disposition des informations ou des renseignements recueillis en général, est donc le corollaire de toute ambition dans le domaine du renseignement notamment temps réel.

Un flux non contrôlé/fusionné d’informations diffusées sans processus robuste et éprouvé au travers de Système d’Information Opérationnel et de Commandement (SIOC) de fusion du renseignement peut mener à noyer la chaine décisionnelle d’un surplus d’informations, voire mener à sa paralysie. C’est la raison pour laquelle une organisation spécifique (CCIRM), des procédures clairement établies, connues et respectées de tous, ainsi que des Système d’Informations et de Communication (SIC) optimisés reliés à des SIOC adaptés pour assurer la gestion de la manœuvre des capteurs, la fusion et la diffusion du renseignement au travers de la structure C2, sont fondamentaux. Cette organisation est d’ailleurs valable quelle que soit la structure de commandement (Nationale ou type OTAN) ou la qualité du demandeur (pion de théâtre, escadron, GTIA, Task Force, Commandement de Composante ou COMANFOR). Les éléments qui vont dimensionner les débits nécessaires à la transmission du renseignement sont l’urgence de la satisfaction du besoin (décision du chef, TST, CSAR, appui aux actions en cours, …) et la nature plus ou moins élaborée du renseignement ou de l’information demandé (FMV, Pattern Of Life, Dossier d’Objectif, images, données brutes). Ici, tout l’enjeu vise à prioriser ce qui relève du temps réel, du temps contraint, du temps long liés à la planification, bref du court, moyen ou long terme.

Dans le cadre de l’emploi de drones MALE ou HALE, la disponibilité en bande passante satellitaire au – dessus de la zone d’opérations est la première condition en vue d’un déploiement. Il s’agit de pouvoir non seulement récupérer les images mais aussi pouvoir piloter les drones dans toute la profondeur du théâtre sur lequel ils sont engagés. En ce qui concerne l’aspect diffusion, une approche mixant mutualisation du renseignement obtenu et décentralisation pour son accès, est à privilégier. Il s’agit de capitaliser sur les enseignements tirés des projets Multi-sensor Aerospace/ground Joint ISR Interoperability Coalition (MAJIIC) conduite dans le cadre de l’OTAN. L’enjeu est de créer un portail accessible à tous ceux qui nécessitent un soutien SA2R ou de soutien en produits géographiques liés au renseignement – Geographical Intelligence (GEOINT). Ainsi, en planification, chaque “client” peut consulter un portail avant d’effectuer une demande et consulter les données disponibles, voire en cours de recueil. De la même manière, en conduite, une consultation des données en cours de recueil permet de capitaliser sur le recueil en cours et éviter une demande de retasking dont la satisfaction restera dépendante de nombreux facteurs extérieurs pas toujours compatibles des délais et de la réactivité demandés. Cette architecture fonctionne grâce à des serveurs informatiques temps réels spécifiques et dédiés. Et elle a donc un coût. Cette capacité nécessite il est vrai d’énormes moyens informatiques et de réseaux. Cela s’avère souvent le point faible de ces architectures info centrées. C’est particulièrement le cas lors des déploiements extérieurs sur des territoires où les réseaux sol ne sont pas toujours disponibles, voire inexistants.

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