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Théorie, processus et organisation de la manœuvre des capteurs

Elle souffre pourtant d’un certain nombre de faiblesses inhérentes au renseignement, qui, sinon amoindrit sa capacité d’action réelle, du moins limite son potentiel de maximisation de l’emploi des capteurs en théorie sous sa responsabilité. En effet, dans le cadre de l’OTAN ou en coalition, les nations rechignent à placer la totalité de leurs moyens SA2R sous la coupe d’une structure supranationale. Ceci, au-delà des aspects de souveraineté et des questions juridiques liées à l’échange du renseignement, repose très largement sur une culture du partage qui n’est pas intrinsèquement naturelle chez les animateurs du cycle du renseignement. Ainsi, l’OTAN étant une alliance de nations souveraines, le moyen de contourner ces contraintes se fait selon deux axes, le portail BICES (Battlefield Information Collection Exploitation System) dédié à l’échange du renseignement de niveau surtout politico-militaire et une séparation géographique par nations des zones de responsabilités. Dans les faits, à moins d’une communauté de vue parfaite sur les objectifs de la campagne et des moyens d’y parvenir, une ségrégation géographique par nationalité sera généralement opérée sur le théâtre, sans que celle-ci constitue un absolu. Ainsi, les nations disposent de la responsabilité du recueil dans cette zone, ce qui préserve leur souveraineté en matière de gestion des capteurs. A cela, la notion de Battle Space Owner (BSO) est venue renforcer les aspects de déconfliction des opérations mais pas forcément de celle des capteurs.

En Afghanistan et en Libye le contexte d’emploi des capteurs est particulier. Il convient de garder cela à l’esprit au moment de tirer les leçons de ces conflits pour préparer l’avenir : les alliés ou coalisés disposent de la supériorité aérienne quasiment immédiatement. Cela ne sera pas toujours le cas, loin s’en faut, notamment avec la prolifération des “double digit SAMs” (missiles sol-air modernes longue portée, ou/et de technologie supérieure). Ces systèmes de défense antiaérienne modernes de fabrication russe ou chinoise complexifient la conduite des opérations aériennes et nécessitent de disposer de moyens pour les supprimer. Cela souligne d’abord l’importance de la préservation de l’aptitude des aviateurs à conduire des opérations aériennes sans les drones, au moins le temps d’acquérir un niveau suffisant de supériorité aérienne. Cela démontre la nécessité de disposer d’autre part de capteurs stand-off performants afin de pouvoir, en complément des satellites, effectuer un recueil persistant du renseignement permettant d’amorcer les opérations avec une connaissance suffisante ; cette capacité ouvre la voie aux possibilités d’« entrée en premier ».

L’enjeu reste donc l’aboutissement d’un processus où – dans un monde idéal – tous les capteurs concourent au plan de recueil élaboré au niveau opératif et mis à jour quotidiennement au sein du DARB. Ce dernier est le pendant de ceux traitant du ciblage (JTWG/JTB) et des APEO (JIOWG/JIOB). Il vise à obtenir la meilleure optimisation des capacités de recueil mises à la disposition du « pot commun » de la coalition. Globalement, sont gérés à son niveau les moyens mis pour emploi par les composantes, pour l’essentiel placés au niveau du JFACC, afin de soutenir les besoins des autres composantes.

Plusieurs temps régulent cette manœuvre.

La manœuvre des capteurs est donc planifiée, organisée et conduite de manière homothétique à la manœuvre de ciblage. Le tempo de la seconde influe sur le tempo de la première. Ainsi, quand les besoins en ciblage s’accélèrent en conduite (Time Sensitive Targeting – TST et Dynamic Targeting – DT) ou en planification (Dynamic Deliberate Targeting – DDT), la manœuvre des capteurs en fait de même. Il est généralement admis qu’une composante tentera de satisfaire d’abord ses propres besoins en matière de recueil ISRSA2R, qu’ils soient planifiés ou immédiats, au moyen de ses capteurs organiques avant de faire appel au niveau supérieur pour les satisfaire. C’est tout simplement l’application du principe de subsidiarité et un mode de fonctionnement normal des opérations militaires. Ce principe est fondamental dans la mesure où tous les besoins ne peuvent être satisfaits simultanément et le niveau opératif ne peut et ne doit pas tout gérer. Il est de son ressort d’intervenir quant survient un manque et d’affecter le moyen disponible le plus adapté afin de prendre en compte ce besoin en fonction du déroulement de la campagne.

Ce cheminement de demande de soutien renseignement s’inscrit dans le processus CCIRM décrit supra. Ce dernier vise à recueillir les demandes, leur affecter une priorité et déterminer quel est le capteur le plus adapté pour lui apporter une réponse qui est assujettie aux priorités du moment. En fonction du déroulement des phases et sous-phases de l’opération, telles que définies dans l’OPLAN et les différents documents corollaires (Joint Coordination Order, Supplementary Plan, Air Operations Directive), les capteurs seront orientés en fonction des priorités de l’instant, et de l’axe d’effort du moment. Ainsi, au gré du déroulement de la campagne, telle ou telle composante sera tantôt «supportant/supporting» ou « supportée /supported ». Elle assurera alternativement ou concomitamment, de manière principale ou secondaire, le soutien renseignement à son profit et/ou celui des autres composantes. Les axes d’efforts et de répartition des moyens (apportionment) sont définis dans le document qui cadre et rythme le déroulement de la campagne : le Joint Coordination Order (JCO). Ces directives n’ont pas vocation à satisfaire les besoins de tous car il est rare que les capteurs soient en nombre suffisant pour le faire. En effet, comme c’est souvent le cas, la génération de force n’aura pas permis de fournir au chef opératif ou des composantes tactiques, tous les capteurs nécessaires à la conduite des différentes manœuvres de leurs niveaux respectifs. Il s’agit dans ce cas de gérer les priorités au gré des contingences du plan et des réactions de l’adversaire. Ainsi, des arbitrages qui seront réalisés en planification ne manqueront pas d’avoir des conséquences en matière de conduite des opérations.

En Libye, la modification des modes d’action des troupes pro-Kadhafi pour se soustraire à la redoutable efficacité des frappes aériennes a conduit à leur basculement des casernes vers le milieu urbain. La conséquence immédiate de cette adaptation a été le ralentissement du tempo des frappes aériennes en raison du rallongement de la boucle Observation Orientation Décision Action (OODA) dans ses dimensions observation et orientation. En effet, il devenait de plus en plus difficile de les localiser, de les identifier et d’assurer une discrimination certaine avec la population civile et les forces rebelles. Ici, la manœuvre des capteurs atteint ses limites tout comme celle de ciblage. Les priorités ont donc été redéfinies pour prendre en compte le besoin de ségrégation des cibles d’intérêt militaire au sein d’un environnement civil dans le cadre d’une accélération du cycle de ciblage. Cette accélération visait à reprendre l’initiative et ainsi réintroduire une insécurité chez l’adversaire en l’obligeant à bouger plus rapidement et ainsi se découvrir. Une adaptation du cycle de ciblage dont l’explication dépasse le cadre de cet article n’a pu produire les effets escomptés qu’en raison d’une part, de la capacité d’OUP (Operation Unified Protector) à disposer d’Orbites Permanentes de Surveillance (OPSAM) dont certaines étaient multicapteurs et armées, et d’autre part, par les délégations dont disposaient la quasi totalité des représentants des nations contributrices en moyens offensifs.

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