Le soldat augmenté : concept et réalité opérationnelle

Il reste à évoquer la question des risques. On peut les aborder sous les angles physique et psychologique, éthique et moral, contigu ou postérieur à la mission. Il va de soi que tous ces champs d’analyse se recoupent et ont des répercussions les uns sur les autres. Il serait trop long, voire impossible, de développer tous les risques inhérents à l’augmentation du soldat aujourd’hui mais quelques pistes de réflexion peuvent-être données par thématique :

– Physique et psychologique : l’augmentation physique et/ou des capacités cognitives, le contrôle ou l’annihilation de la peur, du stress rendront peut-être – c’est aussi l’intérêt de ce débat car rien n’est certain– le soldat plus efficace. Il garderait alors le souvenir de son action, de ses actes. Le retour à la normalité, lorsque les effets de l’amélioration seront dissipés, risquent de laisser des séquelles psychologiques. Le soldat aura repoussé ses limites mais de manière artificielle. Une augmentation des capacités dans le combat, et donc des actions menées de manière plus intenses n’entrainera-t-elle pas en parallèle une augmentation des traumas psychologiques ?

– Ethique et moral : L’augmentation du soldat passe-t-elle par une modification de son corps ou par l’implant de technologies diverses ? Peut-on ou doit-on l’autoriser même pour le bien de la mission, ou pour l’efficacité de l’action ? On peut concevoir le port d’une lentille qui décuple la vue et permet la vision nocturne, mais peut-on implanter sous la peau une puce de géolocalisation qui permettra de suivre le soldat pas à pas, en mission comme au repos ?

– Contigu ou postérieure à la mission : un soldat transformé en surhomme le temps d’une mission, ne voudra-t-il pas conserver ses capacités une fois rentré sur le sol national ? L’augmentation n’agira-t-elle pas comme une drogue dont le soldat deviendra dépendant ? Certaines améliorations au contraire sont réalisables au vu de ce découpage temporel. Par exemple, un soldat acceptera qu’on lui implante une puce sous la peau en mission à condition qu’elle soit retirée de retour au pays.

…A condition de conserver un cadre a l’innovation

L’imagination et les innovations permettent de penser que tout est possible. Il faut néanmoins conserver à l’esprit un fil rouge ou tout du moins un certain nombre de constats qui paraissent essentiels et qui doivent servir de guide ou de cadre au développement du « soldat augmenté ». Les sentiments sont des indicateurs. La peur, la fatigue, la douleur sont des signes qui servent au chef pour commander ses hommes. Ce sont donc des éléments primordiaux pour éviter toute cassure physiques, psychologiques. Les annihiler pose un vrai problème au chef.

Le soldat évolue dans une sphère professionnelle mais aussi familiale. La famille, l’épouse souffrent déjà de l’absence et des risques encourus par le militaire. Si l’on considère que les risques liés à l’augmentation du soldat auront des effets négatifs sur ce dernier ou ne serait-ce « que » des effets amplificateurs alors on peut admettre que l’inquiétude du noyau familial soit également décuplée. Sachant que l’efficacité du soldat en opération est aussi liée en partie au bien-être de la famille, cet aspect est à prendre en compte dans les conséquences liées à une augmentation du soldat.

La préservation de la capacité de réversibilité est primordiale

Le général Krulak évoque ce point dans la « guerre des trois blocs ou des trois volets »[2] : sur une même mission, dans un rayon de trois quartiers de maisons, un soldat peut-être confronté à une action de coercition, puis une action de maintien de la paix et enfin à une mission d’aide à la population. Cela nécessite une réversibilité matérielle, physique et psychologique.

Conservation d’une capacité de décision lucide et d’empathie pour le chef et ses hommes.

La complexité des affrontements et l’évolution des conflits rendent ce point primordial. Le but d’une intervention n’est plus uniquement la destruction de l’ennemi mais vise au rétablissement des pouvoirs régaliens de l’état secouru tout en gagnant « le cœur de la population ». Ce dernier point restera valable en cas de résurgence des guerres symétriques car la population restera un enjeu et les centres urbanisés le lieu principal des combats comme on peut le constater en Syrie ou en Ukraine.

Les impacts psychologiques et stress post-traumatiques peuvent être décuplés par l’efficacité du matériel utilisé.

Le fantassin au combat risque sa vie et n’a qu’une vision parcellaire du combat et de l’impact de ses tirs ou de son action. Mais un tireur en tourelle de VBCI (Véhicule Blindé de Combat d’Infanterie, utilisé dans l’armée française) verra très précisément les impacts de ses tirs et les dégâts causés tout comme le pilote de drone américain lorsqu’il largue ses missiles bien qu’il n’y ait pas de danger immédiat pour eux. Et pourtant ces catégories de personnel développent statistiquement plus de syndromes post traumatiques.

En conclusion, nous pouvons constater que les projets actuellement en développement sont nombreux et répondent ou répondront aux besoins des combattants en opération. La science permettra même de proposer des solutions qui dépasseront l’imagination du combattant. Mais gardons à l’esprit que le soldat reste un homme sur qui la guerre laisse des traces physiques et psychologiques, tant sur le court que le long terme. « Le soldat augmenté » représente une nouvelle étape du développement technologique ou plutôt une rupture : on ne cherche plus seulement à améliorer le véhicule ou l’armement mais aussi l’utilisateur, l’homme. Il semble donc nécessaire à terme que le législateur s’empare du sujet afin de fixer les barrières éthiques, morales et légales à l’augmentation du soldat, laquelle pourrait changer la nature de l’homme et bousculer ainsi les canons de rationalité et de morale qui prévalaient jusqu’à maintenant.

Article publié dans DSI hors-série n°45, décembre 2015-janvier 2016

[1] En janvier 1999, le général Charles Krulak, ancien commandant de l’USMC écrivait un article développant la notion de caporal stratégique : Charles C. Krulak, “The Strategic Corporal : Leadership in the Three Block War” Marines Magazine, Vol. 83, n°1, January 1999.

[2] “…whether humanitarian assistance, peace-keeping, or traditional warfighting, is that their outcome may hinge on decisions made by small unit leaders, and by actions taken at the lowest level…”. Charles C. Krulak, art. cit.

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