Magazine DSI

Le soldat augmenté : concept et réalité opérationnelle

Il s’agit donc plutôt d’aborder des questions subsidiaires à l’utilisation de ces innovations : pour qui ? Quelles unités ? Quels risques ? Il convient de se pencher sur la question du niveau hiérarchique d’emploi : doit-on faire un soldat augmenté, un chef augmenté ? Doivent-ils disposer des mêmes atouts, des mêmes capacités ? La réponse peut sembler évidente : les contraintes de stress, de fatigue, de mobilité sont des constantes. En revanche, le chef doit voir ses capacités de décision augmentées et le soldat celles d’observation et de tir. Mais la notion de « caporal stratégique » développée par le général Krulak[1] en 1999 remet en cause cette réponse trop basique. Les difficultés liées aux engagements actuels, la rapidité des décisions à prendre, la complexité d’un ennemi insurrectionnel fondu dans la population rendent la réponse plus ardue et plus nuancée. Chaque combattant doit conserver ou augmenter ses capacités physiques mais aussi intellectuelles qui doivent emmener à une meilleure compréhension de la situation en vue d’une prise de décision la plus juste et la plus rapide possible. 

Au-delà du filtre hiérarchique, il s’agit de savoir s’il convient de discriminer les sexes : fait-on une distinction entre homme et femme dans le développement de ces technologies. La réponse doit être à mon sens, négative. En effet, les innovations médicales ou techniques doivent apporter des solutions liées à une contrainte opérationnelle inhérente à une fonction, et ce sans distinction de sexe quant au titulaire du poste. Une réponse positive à cette question reviendrait à définir des postes réservés aux hommes ou aux femmes ce qui serait contraire aux politiques développées par l’institution militaire. En revanche, si les innovations technologiques me paraissent « asexuées », je nuancerai mon propos concernant les substances d’ordre chimique. Les effets physiologiques pourraient être dangereux pour l’un mais pas pour l’autre. On ne parle plus de condition humaine mais de natures intrinsèquement différentes. Cela justifierait une différenciation.

Ces filtres structurels étant franchis, il est légitime de se demander quels types d’unités (caractérisées par les actions qui leurs sont spécifiques plus que par leur organisation ou le nombre de leurs soldats) doivent être augmentés ? Au-delà de la taille de l’unité ou de sa spécialisation, j’envisagerai la question sous un prisme temporel. Ainsi les forces spéciales ont des modes d’action limités et répétés dans le temps, à la différence des unités plus lourdes telles que les régiments d’infanterie et de cavalerie dont la mission est permanente pendant toute la durée d’une projection. On peut donc priver de sommeil une unité sur trois jours pour une action spécifique mais pas les unités de contrôle du milieu sur six mois. Si les innovations technologiques sont transverses, l’augmentation du combattant par modification ou renforcement physiologiques et psychiques doit être discriminée au regard des missions confiées aux différents types d’unités. Plus précisément, il s’agit de planifier un temps de récupération ou de pause opérationnelle suite à une action ayant privé les soldats d’un besoin primaire tel que le sommeil par l’absorption de médicaments ou de « drogues douces ». Or, cette prévision peut s’envisager pour des unités spécifiques mais pas pour des unités ayant une mission permanente sur la durée en opération.

Il reste à évoquer la question des risques. On peut les aborder sous les angles physique et psychologique, éthique et moral, contigu ou postérieur à la mission. Il va de soi que tous ces champs d’analyse se recoupent et ont des répercussions les uns sur les autres. Il serait trop long, voire impossible, de développer tous les risques inhérents à l’augmentation du soldat aujourd’hui mais quelques pistes de réflexion peuvent-être données par thématique :

– Physique et psychologique : l’augmentation physique et/ou des capacités cognitives, le contrôle ou l’annihilation de la peur, du stress rendront peut-être – c’est aussi l’intérêt de ce débat car rien n’est certain– le soldat plus efficace. Il garderait alors le souvenir de son action, de ses actes. Le retour à la normalité, lorsque les effets de l’amélioration seront dissipés, risquent de laisser des séquelles psychologiques. Le soldat aura repoussé ses limites mais de manière artificielle. Une augmentation des capacités dans le combat, et donc des actions menées de manière plus intenses n’entrainera-t-elle pas en parallèle une augmentation des traumas psychologiques ?

– Ethique et moral : L’augmentation du soldat passe-t-elle par une modification de son corps ou par l’implant de technologies diverses ? Peut-on ou doit-on l’autoriser même pour le bien de la mission, ou pour l’efficacité de l’action ? On peut concevoir le port d’une lentille qui décuple la vue et permet la vision nocturne, mais peut-on implanter sous la peau une puce de géolocalisation qui permettra de suivre le soldat pas à pas, en mission comme au repos ?

– Contigu ou postérieure à la mission : un soldat transformé en surhomme le temps d’une mission, ne voudra-t-il pas conserver ses capacités une fois rentré sur le sol national ? L’augmentation n’agira-t-elle pas comme une drogue dont le soldat deviendra dépendant ? Certaines améliorations au contraire sont réalisables au vu de ce découpage temporel. Par exemple, un soldat acceptera qu’on lui implante une puce sous la peau en mission à condition qu’elle soit retirée de retour au pays.

…A condition de conserver un cadre a l’innovation

L’imagination et les innovations permettent de penser que tout est possible. Il faut néanmoins conserver à l’esprit un fil rouge ou tout du moins un certain nombre de constats qui paraissent essentiels et qui doivent servir de guide ou de cadre au développement du « soldat augmenté ». Les sentiments sont des indicateurs. La peur, la fatigue, la douleur sont des signes qui servent au chef pour commander ses hommes. Ce sont donc des éléments primordiaux pour éviter toute cassure physiques, psychologiques. Les annihiler pose un vrai problème au chef.

Le soldat évolue dans une sphère professionnelle mais aussi familiale. La famille, l’épouse souffrent déjà de l’absence et des risques encourus par le militaire. Si l’on considère que les risques liés à l’augmentation du soldat auront des effets négatifs sur ce dernier ou ne serait-ce « que » des effets amplificateurs alors on peut admettre que l’inquiétude du noyau familial soit également décuplée. Sachant que l’efficacité du soldat en opération est aussi liée en partie au bien-être de la famille, cet aspect est à prendre en compte dans les conséquences liées à une augmentation du soldat.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR