Magazine DSI

Forces de missiles stratégiques russes (RVSN). Évolutions en demi-teinte

La conclusion logique est la reconnaissance du concept de dissuasion (ustrachenie) qui est intervenue avec le discours de Tula, en 1977, en même temps que celle du concept de suffisance dissuasive. Pour Leonid Brejnev, « le potentiel dissuasif de l’URSS doit être suffisant pour que personne ne se risque à violer notre vie pacifique. Notre politique n’est pas de chercher la supériorité sur le plan de l’armement, mais de chercher à réduire, à affaiblir, la confrontation militaire (16) ». Un an plus tôt, l’URSS avait abandonné sa conception d’emploi en premier de l’armement nucléaire, mais le contexte était particulier : la fin des années 1970 correspondait à une maturation, aux États-Unis, des conceptions « war-winning » fondées sur l’usage préemptif du nucléaire, les logiques de « dissuasion dans la guerre » et l’adoption d’une posture contre-forces. Du point de vue soviétique, les forces devaient donc à la fois être capables de survivre à une première frappe et de mener des représailles, cette fois « contre-démographiques », en dépassant donc le seul palier « contre-forces » de l’escalade. Le principal effet sur les RVSN a été d’accroître la mobilité des missiles, facteur de conservation de la dissuasion.

Dans les années 1990 et 2000, la doctrine n’a que peu évolué : ses postulats de base sont restés identiques, même si la place réservée au nucléaire dans la corrélation générale des forces a changé. De facto, la faiblesse des moyens conventionnels et la décrépitude des forces ont imposé une réévaluation. Pour autant, la doctrine militaire publiée en 1993 a introduit l’idée qu’il n’y aurait pas d’emploi du nucléaire contre les signataires du TNP (Traité de Non-Prolifération) qui n’en seraient pas dotés, Pavel Gratchev faisant, en contrepoint, passer l’idée que le non-emploi en premier pourrait être abandonné. Ces évolutions se sont produites dans un contexte particulier pour les RVSN : leurs équipements étaient chers et les usines produisant les pièces détachées n’étaient plus en Russie. Le sort du SS‑24 en fut scellé, alors que le vieux SS‑19 poursuivait sa carrière. La signature de START II, en 1993, a interdit à la Russie de disposer d’ICBM mirvés (17) : le haut commandement dut donc, à regret, envisager la perspective d’envoyer ses SS‑18 à la casse et se contenter de SS‑27 bien trop chers à produire et à entretenir. In fine, après avoir retardé sa ratification, Moscou a considéré en 2002 ne plus être liée par ce traité après le retrait américain de celui sur les antimissiles, et a conservé ses ICBM mirvés.

La doctrine a ensuite évolué vers une plus grande place réservée au nucléaire. Le concept de 1997 en référait à une riposte à « une agression armée qui apparaîtrait comme une menace à l’existence même de la Russie ». Les intérêts de l’« étranger proche » furent également pris en compte, sans que l’on sût la portée exacte de cette « dissuasion étendue ». Mais la doctrine de 2000 a prévu un retour à la corrélation de toutes les forces, « y compris nucléaires dans le cas où tous les autres moyens pour régler une situation de crise sont épuisés ou se sont révélés inefficaces ». En conséquence, l’armement nucléaire tactique a refait son apparition dans les textes, dans un contexte également marqué par l’affaire du Kosovo. En 2010 et 2014, la place du nucléaire semblait stabilisée, tandis que l’OTAN apparaissait dès le début de la décennie comme la première menace pour la Russie. Ainsi, « la Russie se réserve le droit de se servir de son arme nucléaire en riposte à une attaque à l’arme nucléaire ou à une autre arme de destruction massive, réalisée contre elle et/ou ses alliés, ainsi qu’en cas d’une agression massive à l’arme conventionnelle mettant en danger l’existence même de l’État ».

Les évolutions récentes

Les effets de ces évolutions doctrinales sur les RVSN ont finalement été assez minces. D’ordre technique, l’action des troupes de missiles stratégiques a consisté à entretenir les forces dont elles ont la garde et qui, par traités interposés, n’ont cessé de se réduire. Entré en vigueur en 2011 pour une durée de dix ans, le « Nouveau START » n’autorise les États-Unis comme la Russie à disposer que de 700 missiles et bombardiers en service (800 en incluant les lanceurs non déployés), pour un total de 1 550 charges nucléaires. Au 1er octobre 2015, la Russie déclarait 526 missiles et bombardiers actifs (877 en incluant les systèmes non déployés) et 1 648 charges. Sachant que l’objectif du traité doit être atteint en 2018, Moscou respecte donc ses engagements. Reste que, dans pareil cadre, les RVSN disposent toujours d’une liberté de manœuvre dans leur stratégie des moyens, via une modernisation capacitaire.

Le nouveau traité étant moins restrictif que les précédents sur les caractéristiques des missiles concernés, la Russie cherche un point d’équilibre entre ses ressources, ses capacités industrielles et technologiques, et la réassurance de ses capacités dissuasives. C’est de facto ce qui est en cours depuis plusieurs années, avec la mise en service et la poursuite du déploiement du SS‑29/RS‑24 Yars – une évolution mirvée du SS‑27 Topol‑M. Il équipera également cinq trains BZhRKs Barguzin, annoncés pour 2018, chacun étant capable de tirer six missiles. À plus long terme, les travaux autour d’un nouvel ICBM lourd, le SS‑X‑30/RS‑28 Sarmat, doivent déboucher sur une entrée en service en 2018-2020. Son développement, destiné au remplacement du SS‑18 Satan, semble connaître des retards – l’objectif affiché étant de le déclarer opérationnel en 2020, un premier essai devant intervenir en 2016. L’engin serait doté d’une dizaine de charges et aurait une portée supérieure à 12 000 km. A priori, le missile serait installé en silo.

Un autre ICBM, cette fois mobile sur route, le RS‑26 Rubezh, testé à partir de septembre 2011, doit également entrer en service d’ici là. Ses charges, manœuvrantes, doivent permettre de contrer les systèmes antimissiles. Son statut exact n’est cependant pas clair, les informations étant contradictoires : un temps qualifié de « Yars‑M », il pourrait être doté d’un étage de moins, ce qui réduirait sa portée. Par ailleurs, plusieurs essais récents de Topol‑M montrent des tentatives de réduction de portée. La question est importante : la Russie pourrait être en train de chercher à disposer de missiles officiellement qualifiés d’ICBM, mais qui auraient en réalité une portée intermédiaire ; or les IRBM sont proscrits par le traité INF. La Russie argue pour sa part qu’elle cherche à disposer d’engins ayant des trajectoires dépressives, plus difficilement interceptés par des antimissiles.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR