Frappes stratégiques : la matrice américaine

Est-ce que Curtis LeMay exerce toujours une influence au sein de l’US Air Force ? Comment le situeriez-vous par rapport à d’autres « pères fondateurs » comme Carl Spaatz, Claire Chennault ou Henry Arnold ?

C’est une bonne question. LeMay a eu de nombreux détracteurs au cours du temps, y compris au sein de l’USAF. La force de sa personnalité a fait de lui une figure dominante dans notre armée durant plus de deux décennies. Cela n’a pas toujours été bien accueilli ou apprécié au sein de l’USAF, et encore moins au sein des autres services. Le SAC fut le premier commandement au sein de l’US Air Force – bénéficiant de près de la moitié du budget de défense au cours des années 1950 – et les autres spécialités, l’aviation tactique ou le transport aérien par exemple, en ont souvent voulu au pouvoir et à l’influence de LeMay. De la même manière, l’Army et la Navy ont jalousé l’attention accordée à la puissance aérienne. 

Certains civils non plus n’aimaient pas LeMay. Il ne rejetait pas les idées ou les théories des universitaires civils qui ont joué un rôle majeur dans la pensée stratégique au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, mais il a compris que ces derniers n’étaient que de simples conseillers. En tant que commandant du SAC, il était responsable des résultats. Si, à la guerre, les choses tournaient mal, lui et ses hommes allaient souffrir et mourir. Il n’a jamais oublié ce fait simple : la responsabilité était l’essence du commandement et les universitaires n’étaient en rien responsables des résultats. Il a donc demandé des preuves et des résultats, que les chercheurs n’étaient pas toujours en mesure de fournir. Ils avaient de ce fait souvent tendance à s’en moquer en le qualifiant d’officier borné et dépassé, bloqué dans une époque révolue. Une fois en retraite de l’Air Force – poussé par l’administration Kennedy du fait de ses opinions tranchées sur la guerre du Viêtnam – il commit l’erreur de candidater avec George Wallace au poste de vice-président. Cette incursion dans la politique a encore terni son image. De manière générale, je dirais donc que l’aviateur moyen est moins familiarisé avec les accomplissements de LeMay et avec son importance qu’il ne devrait l’être. Mon livre était en partie une tentative visant à corriger ce manque. 

Vous évoquez Arnold, Spaatz et Chennault. En vérité, la réputation d’Arnold est très solide, tout comme celle de Spaatz, bien que ce dernier ne soit pas aussi connu. On se souvient de Chennault pour ses idées tactiques et pour avoir commandé les Tigres volants au cours de la Deuxième Guerre mondiale. De mon point de vue, son importance dans l’histoire de la puissance aérienne est mineure. Je pense que Jimmie Doolittle est une figure nettement plus importante. Il s’est vu confier un commandement pratiquement lors de tous les moments cruciaux de la guerre : le raid sur Tokyo, le commandement de la 12ème Air Force pour l’invasion de l’Afrique du Nord, ensuite commandant de la 15ème Air Force pour la campagne d’Italie, ensuite en Angleterre pour le commandement de la 8ème Air Force avant le débarquement de Normandie et finalement comme commandant des B-29 dans le Pacifique. C’était un chef de guerre inné. Malheureusement, on se souvient trop souvent de lui pour ses « trente secondes au dessus de Tokyo » et pour ses exploits lors de courses aériennes entre les deux guerres plutôt que pour ses accomplissements très réels et substantiels en tant que grand commandant aérien au combat. Nous attendons toujours sa biographie définitive.

Le bombardement stratégique, tel que pratiqué au cours de la Deuxième Guerre mondiale, a été l’objet de critiques du fait de son inefficacité au regard des théories de Douhet : il n’a pas conduit à de massifs soulèvements des Allemands, des Japonais ou des Britanniques contre leurs gouvernements. Mais il a produit d’autres effets stratégiques. Ces derniers expliquent-ils la résilience de l’ « orientation stratégique » de l’US Air Force ? 

On pourrait écrire un livre sur les effets du bombardement stratégique au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Premièrement, j’avancerai que la prémisse de Douhet selon laquelle le bombardement conduirait à une révolution au sein d’une nation cible n’a pas été acceptée par la majeure partie des aviateurs aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Pour des raisons juridiques, humaines et de simple efficacité militaire, les aviateurs britanniques et américains ont formulé à la place une doctrine du bombardement stratégique axée sur la capacité industrielle d’un ennemi. Les documents de doctrine de chacune des armées de l’air engagées dans la Deuxième Guerre mondiale étaient très clairs sur ce point. Par ailleurs, au début de la guerre, plusieurs messages des commandants des forces aériennes indiquaient que toutes les cibles d’attaques aériennes devaient être clairement définies et de nature strictement militaire. L’idée de Douhet consistant à engager les villes ne fut pas suivie. Mais comme nous le savons, la guerre ne s’est pas déroulée comme prévu. On a rapidement constaté que les bombardiers britanniques, qui ont commencé à combattre en 1939, étaient trop petits, trop lents et trop mal protégés. En conséquence, le Bomber Command s’est vu contraint à la relative sécurité d’une attaque nocturne. La Luftwaffe fit la même expérience et le Blitz contre Londres et d’autres villes britanniques fut également conduit de nuit. Le problème était que les équipages de bombardiers des deux pays n’avaient pas été formés pour des opérations nocturnes et aucune technologie permettant une précision chirurgicale de nuit ou par mauvais temps n’avait été développée. Le résultat fut le bombardement de zone par les Britanniques et les Allemands. Les Américains ont tenté le bombardement de jour et s’y sont tenus en dépit de lourdes pertes en 1943. Finalement, la navigation électronique et les aides au bombardement ont rendu les attaques stratégiques plus précises, tandis que le chasseur d’escorte a rendu le bombardement plus efficace. Néanmoins, c’est la révolution des armes de précision durant l’après-guerre qui allait marquer une avancée décisive en termes d’efficacité et de rendement du bombardement stratégique.

En ce qui concerne les résultats, les chiffres de l’US Strategic Bombing Survey (USSBS) – un imposant projet initié par le président Roosevelt en 1944 – sont difficiles sinon impossibles à réfuter. Les quelques milliers de chercheurs de l’USSBS qui ont parcouru l’Europe et le Japon ont collecté des montagnes de documents, de photographies, de tableaux et d’interviews montrant de manière spectaculaire à quel point le bombardement stratégique avait pratiquement détruit l’ensemble de l’économie allemande à la fin de l’année 1944. Il est également essentiel de se rappeler que 72 % des bombes alliées larguées sur l’Allemagne sont tombées après le Débarquement. Lorsque les bombardements ont réellement commencé à l’été et à l’automne 1944, l’économie allemande s’est effondrée en l’espace de quelques mois. Il suffit simplement de revoir les tableaux de l’USSBS qui montrent non seulement l’intensification des bombardements, mais également les fortes chutes dans la production allemande d’acier, d’aluminium, de pétrole et d’armements. Il faut également se rappeler que ces chutes de production catastrophiques n’étaient pas dues au fait d’avoir envahi le territoire allemand – le Rhin ne fut franchi qu’en mars 1945. En bref, l’offensive par le bombardement stratégique fut décisive dans la défaite de l’Allemagne. Ce fut encore plus vrai dans le Pacifique où le Japon a fait reddition après les deux bombes atomiques – avant que les invasions prévues de l’archipel japonais ne soient nécessaires. Ces invasions auraient été extrêmement sanglantes, tant pour les Alliés que pour les Japonais et aussi bien pour les militaires que les civils.

De mon point de vue, l’attaque stratégique conserve une « résilience » pour la simple raison qu’elle a du sens. Dans tout service, un planificateur est chargé d’atteindre les objectifs politiques fixés par des dirigeants civils avec le moindre coût en termes de sang et d’argent. Traditionnellement, la forme de guerre la plus coûteuse est la guerre terrestre conduite par les armées de terre. Cela a été valable pendant des siècles et le reste aujourd’hui. La puissance aérienne offre une bien meilleure alternative comme nous avons pu le voir dans les opérations Northern Watch et Southern Watch au dessus de l’Irak entre 1991 et 2003, en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan et au nord de l’Irak en 2003. Les effets politiques désirés furent atteints en utilisant la puissance aérienne comme force dominante tout en ayant un très faible coût – pour chacune des deux parties. Ce n’est que lorsque les États-Unis ont insisté pour introduire des centaines de milliers de troupes terrestres – des infidèles – dans des pays musulmans que la situation s’est rapidement détériorée et elle continue de le faire. Les groupes de défense des droits de l’homme confirment que la vaste majorité de victimes civiles en Irak comme en Afghanistan sont le fait de la guerre terrestre.

Les opérations au Vietnam ont été essentielles dans la conception d’une nouvelle manière d’utiliser les bombardiers. Employés dans des opérations conventionnelles, parfois d’une manière plutôt tactique que stratégique, ils ont ouvert la voie aux opérations contemporaines et sont toujours source d’enseignements pour ceux qui étudient la coercition. Avec la perspective d’aujourd’hui, les opérations comme Linebackers auraient-elles pu être plus utiles à la stratégie américaine si elles avaient été conduites plus tôt dans la guerre ?

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