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Frappes stratégiques : la matrice américaine

Mon cinquième thème est un autre aspect qui, de mon point de vue, est spécifique à la puissance aérienne et notamment à l’attaque stratégique – la collecte et l’analyse du renseignement. Le besoin en renseignement militaire a été admis par les soldats et les marins depuis des siècles – Sun Tsu l’évoquait il y a 2 500 ans. La puissance aérienne exigeait de nouveaux et différents types de renseignement. Les soldats, par exemple, avaient besoin de connaître la position et la taille de l’ennemi, sa trajectoire de progression, ses dispositions défensives, ses armes et leurs capacités, la personnalité du commandant ennemi, etc. Ces questions tactiques et techniques exigeaient des réponses. Toutefois, la puissance aérienne avait besoin de connaître bien plus sur l’économie et la base des ressources de l’ennemi : où se trouvaient les principales usines de munitions, les aciéries, les réseaux routiers et ferroviaires, les installations portuaires, les ressources (pétrole, charbon, électricité) et nombre d’autres choses similaires. Ce type de renseignement stratégique fut propre à la puissance aérienne pour la simple raison que jamais, auparavant, il n’avait été nécessaire au cours d’une guerre de connaître ce type d’information sur un ennemi, parce que ses installations et ressources se trouvaient loin derrière ses lignes et, dès lors, protégées par des armées et des fortifications. La possibilité offerte par la puissance aérienne de voler au-dessus de ces défenses signifiait que les aviateurs devaient donc connaître très précisément la position de ces centres vitaux. De plus, ils devaient connaître le mode de fonctionnement de ces différents réseaux et systèmes – ou, plus précisément, la manière par laquelle on pouvait stopper leur fonctionnement. Autrement dit, si l’objectif de la guerre était de briser la volonté ou la capacité de combattre d’un ennemi, alors, pour pouvoir stopper son fonctionnement, un commandant aérien devait connaître en détail la manière dont le pays ennemi était organisé et dirigé.

Enfin, j’ai abordé l’importance du leadership. Il est difficile d’exagérer l’importance de ce facteur. Les grands leaders peuvent accomplir de grandes choses grâce à leur vision, leur élan et leur courage – physique comme moral. Le SAC et l’US Air Force en général ont eu un certain nombre de grands leaders de la Première guerre mondiale : Billy Mitchell, Hap Arnold, Carl Spaatz, Hoyt Vandenberg et Curtis LeMay, pour n’en citer que quelques uns. Il est difficile d’imaginer le succès de la puissance aérienne américaine au cours de la Deuxième Guerre mondiale ou la création du SAC sans ces hommes. Par ailleurs, en plus de ces figures célèbres, il y eut des dizaines d’officiers d’état-major moins connus et de commandants de niveau intermédiaire en charge de centaines d’autres activités nécessaires au bon fonctionnement d’une grande unité aérienne. Parmi eux, ceux qui ont conçu et rédigé la doctrine, testé et développé des technologies ou encore enseigné et formé des aviateurs à tous les niveaux.

C’est une longue réponse que je vous ai fait ici mais je tenais à expliquer de quelle manière j’ai abordé cette tâche consistant à raconter comment et pourquoi le SAC fut créé au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. J’ai également dû fournir un cadre qui puisse éventuellement être utilisé par d’autres qui seraient aujourd’hui chargés de créer une nouvelle organisation. Ainsi, l’importance des facteurs mission, message, formation, technologie, collecte/analyse du renseignement et leadership semble intemporelle. Ils demeurent, selon moi, extrêmement pertinents aujourd’hui. Les aviateurs ne sont pas parvenus à correctement expliquer ce qu’est la puissance aérienne, ce que sont ses capacités, ce qu’elle peut et ne peut pas faire. Nous avons brouillé notre message et avons été incapables de former efficacement. Alors oui, d’une certaine manière, Bomber était une tentative visant à suggérer comment l’actuelle USAF pourrait s’améliorer.

Est-ce que Curtis LeMay exerce toujours une influence au sein de l’US Air Force ? Comment le situeriez-vous par rapport à d’autres « pères fondateurs » comme Carl Spaatz, Claire Chennault ou Henry Arnold?

C’est une bonne question. LeMay a eu de nombreux détracteurs au cours du temps, y compris au sein de l’USAF. La force de sa personnalité a fait de lui une figure dominante dans notre armée durant plus de deux décennies. Cela n’a pas toujours été bien accueilli ou apprécié au sein de l’USAF, et encore moins au sein des autres services. Le SAC fut le premier commandement au sein de l’US Air Force – bénéficiant de près de la moitié du budget de défense au cours des années 1950 – et les autres spécialités, l’aviation tactique ou le transport aérien par exemple, en ont souvent voulu au pouvoir et à l’influence de LeMay. De la même manière, l’Army et la Navy ont jalousé l’attention accordée à la puissance aérienne.  

Certains civils non plus n’aimaient pas LeMay. Il ne rejetait pas les idées ou les théories des universitaires civils qui ont joué un rôle majeur dans la pensée stratégique au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, mais il a compris que ces derniers n’étaient que de simples conseillers. En tant que commandant du SAC, il était responsable des résultats. Si, à la guerre, les choses tournaient mal, lui et ses hommes allaient souffrir et mourir. Il n’a jamais oublié ce fait simple : la responsabilité était l’essence du commandement et les universitaires n’étaient en rien responsables des résultats. Il a donc demandé des preuves et des résultats, que les chercheurs n’étaient pas toujours en mesure de fournir. Ils avaient de ce fait souvent tendance à s’en moquer en le qualifiant d’officier borné et dépassé, bloqué dans une époque révolue. Une fois en retraite de l’Air Force – poussé par l’administration Kennedy du fait de ses opinions tranchées sur la guerre du Viêtnam – il commit l’erreur de candidater avec George Wallace au poste de vice-président. Cette incursion dans la politique a encore terni son image. De manière générale, je dirais donc que l’aviateur moyen est moins familiarisé avec les accomplissements de LeMay et avec son importance qu’il ne devrait l’être. Mon livre était en partie une tentative visant à corriger ce manque. 

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