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Frappes stratégiques : la matrice américaine

C’est donc de la responsabilité d’un commandant de soutenir les quelques-uns qui sont des penseurs véritablement originaux et créatifs, de les protéger contre eux-mêmes et contre l’institution, d’évaluer leurs idées (toutes ne sont pas bonnes) et de mettre en œuvre celles qui s’avèrent utiles. LeMay était très doué pour cela. Une étude l’a surnommé le « parrain de la RAND Corporation » du fait de son important soutien à ce think tank situé en Californie. Il n’était peut-être pas toujours d’accord avec les idées nouvelles ou insolites, mais il était toujours à l’écoute. En somme, je pense que LeMay aurait étudié avec attention les idées que vous suggérez et les aurait probablement épousées comme une stratégie solide.

L’US Air Force veut un bombardier de nouvelle génération. De votre triple point de vue d’historien, de stratège et de pilote, quel serait votre « nouveau bombardier idéal » ?    

De mon point de vue, un nouveau bombardier doit avoir quatre caractéristiques : longue portée, furtivité, connectivité et charge utile. Cette dernière, de manière surprenante, est probablement la moins importante du simple fait de la révolution des munitions guidées de précision (PGM). Parce que l’on peut avoir une extrême confiance dans le fait qu’une PGM classique frappera la cible avec une précision de quelques mètres, le nombre d’armements de ce type nécessaires pour neutraliser une cible a considérablement diminué par rapport à ce qui était nécessaire à l’époque des « bombes bêtes ». Cela étant dit, compte tenu du fait qu’un nouveau bombardier sera sans aucun doute très onéreux, il sera en réalité probablement construit en quantité très limitée. Par conséquent, il devrait donc disposer d’une importante charge utile – même si celle-ci est constituée de douzaines de petites PGM à ciblage individuel.

Une grande distance franchissable est fondamentale pour un nouveau bombardier. Les États-Unis ont très peu de bombardiers à longue portée et seulement vingt B-2 pouvant survivre en environnement hostile fait de missiles surface-air modernes (SAM). Si nous devions combattre face à une puissance continentale majeure, nous devons être en mesure de pénétrer en profondeur dans le pays pour éliminer des cibles clé. Les chasseurs furtifs n’ont pas l’allonge nécessaire et, de manière évidente, ne pourraient pas être accompagnés de ravitailleurs extrêmement vulnérables. De la même manière, bien qu’ils aient une allonge suffisante, les bombardiers non-furtifs ne pourraient pas pénétrer la ceinture défensive de SAM. Peut-être que des missiles de croisière furtifs tirés à distance de sécurité par les B-1 ou les B-52 pourraient rencontrer un certain succès, mais un véritable bombardier à longue portée et furtif est essentiel. 

La connectivité est également cruciale. Les aéronefs furtifs actuels ne sont pas en mesure de communiquer avec d’autres appareils tout en conservant leurs caractéristiques furtives. Compte tenu du fait que tous les aéronefs font partie intégrante d’un plan plus vaste incluant des centaines d’appareils, furtifs comme non-furtifs, et pouvant provenir de plusieurs pays, cette défaillance est stupéfiante. Oui, l’USAF travaille pour résoudre ce manque flagrant – tout comme la Navy et les Marines puisque leurs F-35 rejoindront bientôt l’inventaire et souffriront de ce même problème. Mais cela me surprend que le problème soit resté aussi longtemps sans solution. Un nouveau bombardier doit donc être conçu en ayant la capacité de communiquer avec d’autres aéronefs, ainsi qu’avec des dispositifs spatiaux et des bases au sol, sans compromettre ses caractéristiques de furtivité. Cette nouvelle plateforme ne doit pas nécessairement être habitée. Je peux envisager un grand bombardier, à longue portée et furtif qui soit inhabité. 

En somme, cette réponse sur la forme d’un nouveau bombardier nous ramène à votre première question et à la réponse que j’y ai apportée. La puissance aérienne, et j’inclus ici les dispositifs spatiaux, a toujours fourni une capacité stratégique unique que les forces de surface traditionnelles ne peuvent simplement pas reproduire. C’est la mission qui doit être réalisée parce qu’elle offre l’opportunité de combattre de manière plus intelligente – d’atteindre des résultats politiquement désirables au moindre coût. Les planificateurs, quelque soit leur uniforme, doivent trouver des solutions à des problèmes politiques dont la prémisse n’est pas que nous devons mettre des milliers de nos fils et de nos filles à portée des armes ennemies. Malheureusement au cours de ces dernières décennies, les aviateurs ont, de mon point de vue, négligé la tâche consistant à formuler un message cohérent et logique et à former ensuite des aviateurs et autres personnels à ce que la puissance aérienne peut offrir à la défense nationale. Nous devons faire mieux.

Interview réalisée par Joseph Henrotin, 21 octobre 2014.

Entretien publié dans DSI HS n°39, décembre 2014-janvier 2015

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