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Remplacement des F-16 belges. Les données politiques d’un débat technique

La manœuvre informationnelle va réussir. Faute de s’appuyer sur une expertise ou de prendre en compte les messages que notre rédaction lui adresse, la presse ne comprend pas que le document – rendu public par le ministre sommé de se présenter à la Chambre – porte sur la résistance structurelle des F-16B de conversion opérationnelle. Et qu’outre qu’il ne s’agit pas des machines engagées au combat, que la question de la structure n’est pas seule en cause. C’est le cas pour les mises à jour des systèmes, historiquement menées avec les autres pays du « marché du siècle » (Pays-Bas, Danemark, Norvège et payées en bonne partie par les Etats-Unis) mais entre-temps interrompues. Comble de l’ironie, le document indique que les appareils ne sont pas tous dotés d’enregistreurs de vol et que leur résistance structurelle prospective ne peut donc être qu’estimée. La presse comme l’opposition ne comprennent pas non plus que ces documents sont légalement nécessaires : tout constructeur aéronautique assure un suivi des flottes d’appareils qu’il a vendu, dans les secteurs civils comme militaires. Elle ne comprend pas non plus l’incohérence à ce que des documents prétendument « cachés » ne fassent l’objet d’aucune classification.

La charge médiatique sur les forces sera sévère, contribuant à polariser une opinion publique peu au fait des questions de défense.

La bronca va durer plus d’un mois, impliquant la suspension de plusieurs officiers dont le chef d’état-major de la force aérienne – certains parlementaires utiliseront les figures, injurieuses, du « quarteron d’officiers » et de la « traîtrise » – en attendant la parution de deux expertises ordonnées par le gouvernement et une série d’auditions à la Chambre. Sans surprise, les expertises démontrent que rien n’a été caché et qu’il n’était pas anormal que le ministre ne soit pas au courant de leur existence. Mais, entre-temps, la pression ne faiblit pas. Le programme des drones est suspendu, l’opposition évoque la nécessité de revoir le programme SCORPION et d’autres achats, comme les capacités de guerre des mines, où la France est bien placée. Une note interne sur le F-35 est évoquée, puis un courrier – manifestement truqué – sont apportés comme preuve. A ce moment, le gouvernement reprend la main : les officiers suspendus sont réintégrés et la procédure reprend son cours fin avril. Entre-temps, le mal est fait : la perception que des malversations ont eu lieu se diffuse dans l’opinion, renforcée par des informations mal cadrées. La figure d’un achat de 15 milliards d’euros est ainsi fréquemment évoquée, alors que cette somme porte sur les coûts d’achat, de possession et d’utilisation durant la vie des appareils, l’achat ne représentant « que » 3,4 milliards.

On s’attend alors à une décision belge annoncée pour le sommet de l’OTAN, des 11 et 12 juillet. De fait, le calendrier belge est serré pour deux raisons. D’une part la fête nationale du 21 juillet marque traditionnellement les vacances du monde politique. La rentrée de septembre augure quant à elle de l’entrée dans une période électorale durant laquelle prendre une décision impopulaire sur un sujet considéré comme politiquement secondaire apparaît difficile. D’autre part, le choix n’est pas le contrat ; ce qui renvoie à la question du timing. Or, jeu électoral faisant, personne n’est certain de la composition de la coalition qui sera formée après les élections et donc d’un achat effectif. In fine, le premier ministre belge tranche : la décision interviendra mi-octobre. Surtout, il accepte de prendre en considération l’offre française. Il répète ainsi devant le secrétaire général Stoltenberg, une semaine avant le sommet de l’OTAN, que seront examinés l’hypothèse d’une prolongation de la durée de vie des F-16 ; les deux candidatures remises dans le cadre de la RFGP – le Typhoon et le F-35 – ; et l’offre française.

Quel avion pour la force aérienne belge ?

Entre-temps, Paris a peaufiné son offre : si une lettre avait été remise le 6 septembre au lieu des 164 réponses, le dossier fait à présent plus de 3 000 pages. Problème cependant : nombre d’éléments s’y trouvant sont confidentiels et la France désire un engagement de non-divulgation de la part du ministre belge de la défense… qui traîne les pieds. Entrepreneur pragmatique plus qu’idéologue, le ministre belge de la défense est évidemment contrarié par la tournure prise par le dossier : mis en cause personnellement, il n’est plus en mesure de tenir le calendrier qui lui était assigné dans le cadre d’une évaluation dont la mise au point de la méthodologie avait été délicate. Sa position se comprend d’autant plus qu’à Bruxelles, la perception est que Paris a loupé le coche et qu’elle tente de se rattraper, au besoin par la saturation. Pratiquement cependant, il a toujours été entendu que la décision finale revenait au gouvernement. Ce qui tend à relativiser les déclarations incendiaires du président de la NVA indiquant qu’il ne voulait pas du Rafale, peu avant les précisions du premier ministre belge à l’OTAN[8]… mais aussi les frasques de Donald Trump, tant à Londres qu’à Bruxelles. 

Si certains estiment que jouer la prolongation donne des chances à la France, la réalité est un peu plus nuancée. D’une part, il n’y a pas intérêt à faire traîner outre mesure les choses au regard du calendrier électoral. Aussi bien la France que la Belgique ont un intérêt bien compris à ce que la Force aérienne – qui couvre le Nord – dispose d’une capacité de combat aérien. D’autre part, la prolongation du processus bénéficie surtout… à celui qui est maintenant susceptible de le remettre en cause. Il n’est pas impossible que tant Londres que Washington cherchent à remettre en cause les dernières décisions belges et poussent à la relance d’un nouvel appel d’offres une fois les élections passées. Or, à suivre la procédure initiale, les Etats-Unis auraient été bien en peine de garantir le prix « fixe » demandé par la Belgique : les coûts du Block 4/C2D2 ne sont même pas encore connus du Pentagone, dans un contexte où tant Londres que Rome s’interrogent à présent sur l’avenir du programme. Autrement dit, la probabilité d’un choix de Lockheed Martin était d’autant plus faible que les possibilités de coopérations économiques sur l’appareil étaient limitées, le schéma industriel de l’appareil étant bétonné de longue date. Comparativement, la position de Dassault a toujours été bien plus forte. In fine, plus le temps passe, plus Lockheed peut espérer crédibiliser son offre.  

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