Remplacement des F-16 belges. Les données politiques d’un débat technique

On s’attend alors à une décision belge annoncée pour le sommet de l’OTAN, des 11 et 12 juillet. De fait, le calendrier belge est serré pour deux raisons. D’une part la fête nationale du 21 juillet marque traditionnellement les vacances du monde politique. La rentrée de septembre augure quant à elle de l’entrée dans une période électorale durant laquelle prendre une décision impopulaire sur un sujet considéré comme politiquement secondaire apparaît difficile. D’autre part, le choix n’est pas le contrat ; ce qui renvoie à la question du timing. Or, jeu électoral faisant, personne n’est certain de la composition de la coalition qui sera formée après les élections et donc d’un achat effectif. In fine, le premier ministre belge tranche : la décision interviendra mi-octobre. Surtout, il accepte de prendre en considération l’offre française. Il répète ainsi devant le secrétaire général Stoltenberg, une semaine avant le sommet de l’OTAN, que seront examinés l’hypothèse d’une prolongation de la durée de vie des F-16 ; les deux candidatures remises dans le cadre de la RFGP – le Typhoon et le F-35 – ; et l’offre française.

Quel avion pour la force aérienne belge ?

Entre-temps, Paris a peaufiné son offre : si une lettre avait été remise le 6 septembre au lieu des 164 réponses, le dossier fait à présent plus de 3 000 pages. Problème cependant : nombre d’éléments s’y trouvant sont confidentiels et la France désire un engagement de non-divulgation de la part du ministre belge de la défense… qui traîne les pieds. Entrepreneur pragmatique plus qu’idéologue, le ministre belge de la défense est évidemment contrarié par la tournure prise par le dossier : mis en cause personnellement, il n’est plus en mesure de tenir le calendrier qui lui était assigné dans le cadre d’une évaluation dont la mise au point de la méthodologie avait été délicate. Sa position se comprend d’autant plus qu’à Bruxelles, la perception est que Paris a loupé le coche et qu’elle tente de se rattraper, au besoin par la saturation. Pratiquement cependant, il a toujours été entendu que la décision finale revenait au gouvernement. Ce qui tend à relativiser les déclarations incendiaires du président de la NVA indiquant qu’il ne voulait pas du Rafale, peu avant les précisions du premier ministre belge à l’OTAN[8]… mais aussi les frasques de Donald Trump, tant à Londres qu’à Bruxelles. 

Si certains estiment que jouer la prolongation donne des chances à la France, la réalité est un peu plus nuancée. D’une part, il n’y a pas intérêt à faire traîner outre mesure les choses au regard du calendrier électoral. Aussi bien la France que la Belgique ont un intérêt bien compris à ce que la Force aérienne – qui couvre le Nord – dispose d’une capacité de combat aérien. D’autre part, la prolongation du processus bénéficie surtout… à celui qui est maintenant susceptible de le remettre en cause. Il n’est pas impossible que tant Londres que Washington cherchent à remettre en cause les dernières décisions belges et poussent à la relance d’un nouvel appel d’offres une fois les élections passées. Or, à suivre la procédure initiale, les Etats-Unis auraient été bien en peine de garantir le prix « fixe » demandé par la Belgique : les coûts du Block 4/C2D2 ne sont même pas encore connus du Pentagone, dans un contexte où tant Londres que Rome s’interrogent à présent sur l’avenir du programme. Autrement dit, la probabilité d’un choix de Lockheed Martin était d’autant plus faible que les possibilités de coopérations économiques sur l’appareil étaient limitées, le schéma industriel de l’appareil étant bétonné de longue date. Comparativement, la position de Dassault a toujours été bien plus forte. In fine, plus le temps passe, plus Lockheed peut espérer crédibiliser son offre. 

En la matière, on peut estimer que la grande erreur française a été, outre de ne pas répondre formellement à la RfGP – qui n’empêchait nullement le partenariat stratégique proposé -, de s’en tenir à une vision limitée des attitudes belges autour du F-35. Certes, le chef d’état-major de la force aérienne belge s’est toujours montré partisan du F-35, tout comme un ancien ministre de la défense[9] ; mais c’est une erreur de penser que la vision de la force aérienne belge est monolithique, tout comme il serait peu pertinent de transformer une bataille commerciale entre le Rafale et le F-35 en une opposition entre le Nord et le Sud du pays. De même, le fait que la RfGP ait été considérée comme ayant un biais « pro-F-35 » est largement discutable : l’argument a souvent été asséné – il a justifié de ne pas participer à la RfGP – mais il reste à démontrer. En ce sens, l’exemple de l’offre française est sans doute un cas d’études fascinant des failles dans la capacité à comprendre la culture et les contraintes d’un prospect commercial, de ce qu’il ne faut pas faire dans une négociation d’Etat à Etat, mais aussi des conséquences qu’elle peut avoir : sans préjuger de la responsabilité de qui que ce soit dans la bronca de mars-avril, on peut s’interroger sur le fait qu’elle ait été déclenchée en réaction à l’offre française et à sa prise en considération par Bruxelles.

A quelles évolutions s’attendre ? Le premier scénario est celui d’un choix effectif en octobre. Mais la question de la date de signature du contrat effectif reste alors posée : avant ou après les élections de juin et la formation d’une nouvelle majorité – évidemment susceptible de ne pas signer ? Un deuxième scénario serait celui d’un nouveau report de la décision, éventuellement au terme du lancement d’un nouvel appel d’offres – si et seulement si la nouvelle majorité entend remplacer effectivement les capacités de combat. Entre-temps, les cartes de l’aviation de combat européenne ont été rebattues[10]. Si la France a intelligemment proposé à la Belgique d’intégrer le développement du Rafale F4 puis du SCAF conduit avec l’Allemagne – offrant donc une option clairement européenne – la Grande-Bretagne a suivi un chemin similaire. Le Typhoon entrait dans les conditions de la RfGP mais, entre-temps, un Typhoon Enhanced a été proposé à l’Allemagne pour le remplacement de ses Tornado. Et surtout, une première maquette du Tempest a été montrée au salon de Farnborough. L’appareil sera construit sous la maîtrise d’œuvre de BAE Systems… avec des sous-traitances italiennes. Des ballons d’essais ont également été lancés en direction de la Suède – qui avait retiré le Gripen de l’offre belge[11] – tandis que BAE travaille avec la Turquie sur le futur appareil d’Ankara. De là à ce que le Tempest finisse par être inclus dans la proposition faite à la Belgique, il n’y a donc qu’un pas… 

Notes

[1] Pour une remise en perspective : Joseph Henrotin, « L’agonie des forces armées belges », Défense & Sécurité Internationale, n°112, mars 2015.

[2] Soit le « noyau » qui rassemble, au sein du Conseil des ministres, les vice-premiers ministres, à raison d’un par parti. Steven Vandeput, actuel ministre belge de la défense, n’est pas vice-premier.

[3] Voir les interviews de Denis Ducarme (actuel ministre de l’agriculture et des classes moyennes, MR) et Christophe Lacroix (PS) dans Défense & Sécurité Internationale n°101, mars 2014.

[4] Un huitième, commandé par le Luxembourg, sera mis en œuvre par le 15ème Wing.

[5] Des 4×4 JLTV ont cependant été évalués en commun avec la Grande-Bretagne et l’Estonie.

[6] Le refus, comme celui de la participation belge au drone Neuron, était lié à des considérations budgétaires bien plus que politiques ou stratégiques.

[7] Cet aspect de la question est essentiel : outre que l’opinion a peu confiance en ses élus notamment du fait des scandales liés à l’armement fréquemment rappelés, 2017 a été marquée par d’autres scandales, cette fois non liés à l’armement, en particulier à Liège. 

[8] En réalité, les déclarations de Bart De Wever sont à lire dans un cadre de politique intérieure : les élections approchant, il peut ainsi flatter une partie de son électorat estimant qu’il s’est montré trop complaisant avec les Francophones durant la législature. 

[9] Il est actuellement secrétaire d’Etat au commerce extérieur. Voir Frédéric Chardon, « Mais à quoi sert donc Pieter De Crem ? : « Il fallait bien que le CD&V le recase » », La Libre Belgique, 10 juin 2015.

[10] Voir Olivier Zajec, « Le système de combat aérien futur franco-allemand : une opportunité stratégique européenne », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n°61, août-septembre 2018, à paraître. Joseph Henrotin, « Redistribution des cartes dans l’industrie aéronautique européenne », Défense & Sécurité Internationale n°137, septembre-octobre 2018, à paraître.

[11] La question la plus problématique pour Stockholm était d’ordre nucléaire : il était impensable pour la Suède de procéder à l’intégration de ce type d’armement.

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