La Silicon Valley : un écosystème à bout de souffle ?

L’université Stanford, située au cœur de la Silicon Valley, est devenue l’une des universités les plus renommées, mais aussi les plus sélectives au monde. Si la réputation des universités américaines n’est plus à faire, les entreprises américaines de hautes technologies sont contraintes de recruter leurs ingénieurs à l’étranger pour faire face à la pénurie récurrente d’ingénieurs dans certains domaines et pour répondre aux besoins grandissants des entreprises de la Silicon Valley. (© Shutterstock)

La vague de protestations qu’ont suscitée dans la Silicon Valley les annonces de l’administration Trump concernant les restrictions qu’elle entend imposer à l’immigration est à la mesure des craintes qu’y a fait naître l’élection du 45e président des États-Unis. L’enjeu est de taille : l’avenir de ce territoire, qui s’est largement construit en attirant vers lui les talents du monde entier, serait-il compromis par un tel changement de cap ?

Paradis de l’innovation, berceau de start-up dont la croissance fulgurante leur a rapidement permis de conquérir la planète, écosystème aujourd’hui encore sans équivalent dans le monde, l’histoire de la Silicon Valley est une success-story qui a largement profité à la croissance américaine et a permis aux États-Unis d’asseoir leur leadership dans un monde où la connaissance est un enjeu majeur de compétitivité économique. Pourtant, si sa santé reste florissante, les défis auxquels la Silicon Valley doit aujourd’hui faire face laissent planer des incertitudes sur son avenir, car ils risquent de l’atteindre au cœur même de son écosystème dans un contexte où sa capacité à dynamiser la croissance nationale est mise en cause.

Aux origines de l’écosystème de la Silicon Valley

Si le terme de « Silicon Valley » n’est apparu qu’en 1971, ses origines sont bien antérieures (1). À la fin du XIXe siècle, l’espace qu’elle couvre aujourd’hui est une région agricole peu peuplée. L’université Stanford, qui ouvre ses portes en 1891, va rapidement jouer un rôle important dans la formation d’ingénieurs et l’encouragement du développement d’entreprises innovantes autour de Palo Alto. Si l’on y fait généralement remonter l’essor de l’industrie électronique à l’action de Frederick Terman, futur provost (recteur) de Stanford, force est de constater que cet essor ne se produit pas ex nihilo. Avec la fondation, en 1909, de la société Federal Telegraph Company (FTC) grâce au soutien financier personnel du président de Stanford, une industrie de la radiotélégraphie y voit le jour. Enrichie grâce aux commandes que lui passe la marine nationale pendant la Première Guerre mondiale, la FTC évolue dans les années 1920 vers la conception et la commercialisation de tubes qui permettront l’essor de la radiodiffusion, tandis que de nombreuses inventions issues de recherches menées en son sein sont commercialisées par des entreprises nouvelles (spin-offs) créées localement dans l’entre-deux-guerres. Dans les années 1940, la guerre du Pacifique stimule l’essor de centres technologiques et industriels en Californie – et notamment dans la baie de San Francisco. L’État fédéral accorde à l’université Stanford des crédits destinés à financer la recherche et le développement de matériel électronique à usage militaire et l’US Navy implante sur le site de l’aéroport de Moffett Field un centre de développement d’avions anti-sous-marins qui deviendra par la suite l’un des principaux centres de recherches aérospatiales de la NASA au niveau national.

Le rôle de l’université Stanford et de Frederick Terman

Nommé professeur à Stanford en 1925, Frederick Terman est un visionnaire qui va jouer un rôle de catalyseur dans le développement de ce milieu préexistant. Ingénieur en électronique, il ne se contente pas d’enseigner et de faire des recherches, mais encourage ses collègues et ses étudiants à créer des entreprises à proximité de l’université. Les premiers à se lancer sont William Hewlett et David Packard, et le garage dans lequel ils fondent en 1939 une entreprise initialement spécialisée dans la conception, la fabrication et la commercialisation d’instruments d’essais et de mesure fait aujourd’hui partie du folklore local, une plaque commémorative le désignant très officiellement comme « lieu de naissance » de la Silicon Valley. Après avoir été appelé, pendant la Seconde Guerre mondiale, à diriger à Harvard un énorme laboratoire travaillant au développement du radar, Frederick Terman regagne Stanford en 1945 et y est promu doyen de la faculté d’ingénierie, ce qui lui permet d’exercer une influence déterminante dans la décision que prend l’université de créer un parc d’activité, le Stanford Industrial Park, en 1949. En divisant la plus grande partie de l’immense domaine dont elle avait été dotée par son fondateur en parcelles qu’elle louera à des entreprises, Stanford enclenche alors un processus qui va transformer un espace encore principalement rural en territoire de l’innovation et de la high-tech. Outre qu’il constitue une source de revenus substantiels pour l’université elle-même, ce parc génère en effet de puissantes retombées (spillovers) technologiques et des effets d’agglomération pour les entreprises qui s’y installent et dont la plupart sont fondées par d’anciens professeurs de Stanford ou par leurs étudiants (university spin-offs).

La politique fédérale de soutien à la recherche scientifique

Terman perçoit aussi très tôt que les enjeux de la recherche scientifique pour les États-Unis sont tout autant stratégiques qu’économiques. Avant même de s’engager personnellement dans des recherches menées à des fins militaires pendant la guerre, sa proximité avec Vannevar Bush, qui sera son directeur de thèse, ne peut que favoriser cette prise de conscience. Celui-ci est en effet le conseiller scientifique de Franklin Roosevelt, qui le charge en 1940 de mettre sur pied le National Research Defense Committee pour coordonner toute la recherche scientifique nationale et la mettre au service de l’effort de guerre. Il joue ainsi un rôle déterminant dans la mise en place d’une politique nationale de recherche scientifique dont il estime qu’elle doit se prolonger dans l’après-guerre. Le rapport Science, the Endless Frontier, qu’il publie en 1945 a un retentissement considérable et convainc le gouvernement fédéral de continuer à financer massivement la recherche scientifique. Dans le complexe militaro-industrialo-universitaire qui se développe pendant la guerre froide, Frederick Terman actionne les contacts qu’il a noués avec le Pentagone pendant les années 1940 pour obtenir le financement des recherches menées au sein du département qu’il dirige à Stanford, financement souvent prolongé par des contrats entre le ministère de la Défense et les entreprises installées dans le Stanford Industrial Park.

L’intérêt de ce dispositif pour l’attractivité de Stanford, de sa pépinière d’entreprises et, au-delà, pour le comté de Santa Clara, ne se fait pas attendre. En 1956, William Shockley, qui vient de recevoir le prix Nobel de physique pour l’invention du transistor, convainc la société Beckman Instruments de financer la création du Shockley Semiconductor Laboratory, dont il prend la direction, à Mountain View, à une dizaine de kilomètres de Stanford et à proximité du site de la NASA à Moffett Field – désormais spécialisé dans l’électronique militaire – et de Lockheed Missiles and Space, qui s’implante à Sunnyvale la même année et ne tarde pas à remporter l’appel d’offres de la NASA pour développer le missile Polaris. Un an plus tard, huit jeunes ingénieurs recrutés par William Shockley quittent son laboratoire pour s’installer à San José et y fonder Fairchild Semiconductor, société qui sera pionnière dans la fabrication en série des transistors et le développement des circuits intégrés et à laquelle la NASA fera appel dans le cadre du programme Apollo. En 1968, deux de ses fondateurs historiques, le chimiste Gordon Moore et le physicien Robert Noyce, créent à leur tour Intel, l’inventeur du microprocesseur, et l’installent à Santa Clara.

De l’ère de l’électronique à celle de l’informatique

Processus d’essaimage et évolutions technologiques

Tout autant que le rôle de l’université Stanford et les crédits du ministère de la Défense, ce processus d’essaimage, par lequel une société ou certains de ses ingénieurs en créent une autre, puis une autre, et encore d’autres, s’avère déterminant dans la dynamique de croissance d’un territoire qui s’étend progressivement à partir de son noyau initial. Entre 1974 et 1984, 18 firmes y sont créées par d’anciens cadres de Hewlett-Packard. En 1980, on y dénombre quelque 3000 entreprises spécialisées dans l’électronique, dont 85 % emploient moins de 100 salariés et 70 % moins de 10 salariés. Le secteur y emploie désormais trois fois plus de salariés que la Route 128 de Boston, autre berceau de l’électronique aux États-Unis. Progressivement, il se diversifie de plus en plus dans les applications civiles, puis dans l’électronique grand public, puis dans l’édition de logiciels. En témoignent l’évolution de Hewlett-Packard – qui s’oriente dans les années 1970 vers la conception, la production et la commercialisation d’ordinateurs de bureau, puis d’ordinateurs personnels, de calculatrices et d’imprimantes – et plus encore peut-être la création d’Apple (1976) ou d’éditeurs de logiciels comme Software Development Laboratories, bientôt rebaptisé Oracle (1977), Sun Microsystems, Adobe, Symantec (tous trois créés en 1982) ou encore Cisco Systems (1984).

Une culture spécifique et des acteurs de plus en plus diversifiés

Au cours des premières décennies de son développement, tiré par l’électronique, puis par l’informatique, l’écosystème de la Silicon Valley se caractérise donc par une concentration d’acteurs du même secteur innovant dans un espace relativement restreint (cluster) au sein duquel se développe une culture spécifique, bien distincte de celle de la côte Est, comme l’a bien montré AnnaLee Saxenian (2). Tout en étant très compétitive, cette culture favorise les échanges entre chercheurs, la mise en commun de ressources et de savoirs, la mobilité professionnelle et un goût pour la prise de risque encadrée par l’expertise des business angels et la montée en puissance du capital-risque à partir des années 1970. Ceux qui financent les start-up de la Silicon Valley sont eux-mêmes issus du monde de l’électronique et, le plus souvent, ils sont déjà implantés dans l’économie locale, ce qui leur permet d’évaluer les projets des entrepreneurs en herbe et de les conseiller utilement. Focalisées sur leur cœur de métier, les start-up sous-traitent une grande partie des fonctions qui sont internalisées par les firmes traditionnelles, ce qui conduit à la prolifération de sociétés spécialisées dans les services à ces entreprises : en plus du capital-risque, le recrutement, le conseil juridique en matière de création d’entreprise et de protection de la propriété intellectuelle, les études de marché, l’aide à la conception et au design du produit puis à sa commercialisation, le contrôle de gestion, les services immobiliers. L’offre de formation s’élargit aussi avec la création de community colleges qui, tout en n’ayant pas, comme Stanford, le statut d’université de recherche, forment d’excellents techniciens dont la spécialisation est en parfaite adéquation avec les besoins des entreprises locales grâce aux liens qui sont cultivés entre le monde des affaires et la communauté éducative.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

justo elit. luctus ipsum efficitur. vel, consequat. ut adipiscing
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR