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La Silicon Valley : un écosystème à bout de souffle ?

L’université Stanford, située au cœur de la Silicon Valley, est devenue l’une des universités les plus renommées, mais aussi les plus sélectives au monde. Si la réputation des universités américaines n’est plus à faire, les entreprises américaines de hautes technologies sont contraintes de recruter leurs ingénieurs à l’étranger pour faire face à la pénurie récurrente d’ingénieurs dans certains domaines et pour répondre aux besoins grandissants des entreprises de la Silicon Valley. (© Shutterstock)

La vague de protestations qu’ont suscitée dans la Silicon Valley les annonces de l’administration Trump concernant les restrictions qu’elle entend imposer à l’immigration est à la mesure des craintes qu’y a fait naître l’élection du 45e président des États-Unis. L’enjeu est de taille : l’avenir de ce territoire, qui s’est largement construit en attirant vers lui les talents du monde entier, serait-il compromis par un tel changement de cap ?

Paradis de l’innovation, berceau de start-up dont la croissance fulgurante leur a rapidement permis de conquérir la planète, écosystème aujourd’hui encore sans équivalent dans le monde, l’histoire de la Silicon Valley est une success-story qui a largement profité à la croissance américaine et a permis aux États-Unis d’asseoir leur leadership dans un monde où la connaissance est un enjeu majeur de compétitivité économique. Pourtant, si sa santé reste florissante, les défis auxquels la Silicon Valley doit aujourd’hui faire face laissent planer des incertitudes sur son avenir, car ils risquent de l’atteindre au cœur même de son écosystème dans un contexte où sa capacité à dynamiser la croissance nationale est mise en cause.

Aux origines de l’écosystème de la Silicon Valley

Si le terme de « Silicon Valley » n’est apparu qu’en 1971, ses origines sont bien antérieures (1). À la fin du XIXe siècle, l’espace qu’elle couvre aujourd’hui est une région agricole peu peuplée. L’université Stanford, qui ouvre ses portes en 1891, va rapidement jouer un rôle important dans la formation d’ingénieurs et l’encouragement du développement d’entreprises innovantes autour de Palo Alto. Si l’on y fait généralement remonter l’essor de l’industrie électronique à l’action de Frederick Terman, futur provost (recteur) de Stanford, force est de constater que cet essor ne se produit pas ex nihilo. Avec la fondation, en 1909, de la société Federal Telegraph Company (FTC) grâce au soutien financier personnel du président de Stanford, une industrie de la radiotélégraphie y voit le jour. Enrichie grâce aux commandes que lui passe la marine nationale pendant la Première Guerre mondiale, la FTC évolue dans les années 1920 vers la conception et la commercialisation de tubes qui permettront l’essor de la radiodiffusion, tandis que de nombreuses inventions issues de recherches menées en son sein sont commercialisées par des entreprises nouvelles (spin-offs) créées localement dans l’entre-deux-guerres. Dans les années 1940, la guerre du Pacifique stimule l’essor de centres technologiques et industriels en Californie – et notamment dans la baie de San Francisco. L’État fédéral accorde à l’université Stanford des crédits destinés à financer la recherche et le développement de matériel électronique à usage militaire et l’US Navy implante sur le site de l’aéroport de Moffett Field un centre de développement d’avions anti-sous-marins qui deviendra par la suite l’un des principaux centres de recherches aérospatiales de la NASA au niveau national.

Le rôle de l’université Stanford et de Frederick Terman

Nommé professeur à Stanford en 1925, Frederick Terman est un visionnaire qui va jouer un rôle de catalyseur dans le développement de ce milieu préexistant. Ingénieur en électronique, il ne se contente pas d’enseigner et de faire des recherches, mais encourage ses collègues et ses étudiants à créer des entreprises à proximité de l’université. Les premiers à se lancer sont William Hewlett et David Packard, et le garage dans lequel ils fondent en 1939 une entreprise initialement spécialisée dans la conception, la fabrication et la commercialisation d’instruments d’essais et de mesure fait aujourd’hui partie du folklore local, une plaque commémorative le désignant très officiellement comme « lieu de naissance » de la Silicon Valley. Après avoir été appelé, pendant la Seconde Guerre mondiale, à diriger à Harvard un énorme laboratoire travaillant au développement du radar, Frederick Terman regagne Stanford en 1945 et y est promu doyen de la faculté d’ingénierie, ce qui lui permet d’exercer une influence déterminante dans la décision que prend l’université de créer un parc d’activité, le Stanford Industrial Park, en 1949. En divisant la plus grande partie de l’immense domaine dont elle avait été dotée par son fondateur en parcelles qu’elle louera à des entreprises, Stanford enclenche alors un processus qui va transformer un espace encore principalement rural en territoire de l’innovation et de la high-tech. Outre qu’il constitue une source de revenus substantiels pour l’université elle-même, ce parc génère en effet de puissantes retombées (spillovers) technologiques et des effets d’agglomération pour les entreprises qui s’y installent et dont la plupart sont fondées par d’anciens professeurs de Stanford ou par leurs étudiants (university spin-offs).

La politique fédérale de soutien à la recherche scientifique

Terman perçoit aussi très tôt que les enjeux de la recherche scientifique pour les États-Unis sont tout autant stratégiques qu’économiques. Avant même de s’engager personnellement dans des recherches menées à des fins militaires pendant la guerre, sa proximité avec Vannevar Bush, qui sera son directeur de thèse, ne peut que favoriser cette prise de conscience. Celui-ci est en effet le conseiller scientifique de Franklin Roosevelt, qui le charge en 1940 de mettre sur pied le National Research Defense Committee pour coordonner toute la recherche scientifique nationale et la mettre au service de l’effort de guerre. Il joue ainsi un rôle déterminant dans la mise en place d’une politique nationale de recherche scientifique dont il estime qu’elle doit se prolonger dans l’après-guerre. Le rapport Science, the Endless Frontier, qu’il publie en 1945 a un retentissement considérable et convainc le gouvernement fédéral de continuer à financer massivement la recherche scientifique. Dans le complexe militaro-industrialo-universitaire qui se développe pendant la guerre froide, Frederick Terman actionne les contacts qu’il a noués avec le Pentagone pendant les années 1940 pour obtenir le financement des recherches menées au sein du département qu’il dirige à Stanford, financement souvent prolongé par des contrats entre le ministère de la Défense et les entreprises installées dans le Stanford Industrial Park.

L’intérêt de ce dispositif pour l’attractivité de Stanford, de sa pépinière d’entreprises et, au-delà, pour le comté de Santa Clara, ne se fait pas attendre. En 1956, William Shockley, qui vient de recevoir le prix Nobel de physique pour l’invention du transistor, convainc la société Beckman Instruments de financer la création du Shockley Semiconductor Laboratory, dont il prend la direction, à Mountain View, à une dizaine de kilomètres de Stanford et à proximité du site de la NASA à Moffett Field – désormais spécialisé dans l’électronique militaire – et de Lockheed Missiles and Space, qui s’implante à Sunnyvale la même année et ne tarde pas à remporter l’appel d’offres de la NASA pour développer le missile Polaris. Un an plus tard, huit jeunes ingénieurs recrutés par William Shockley quittent son laboratoire pour s’installer à San José et y fonder Fairchild Semiconductor, société qui sera pionnière dans la fabrication en série des transistors et le développement des circuits intégrés et à laquelle la NASA fera appel dans le cadre du programme Apollo. En 1968, deux de ses fondateurs historiques, le chimiste Gordon Moore et le physicien Robert Noyce, créent à leur tour Intel, l’inventeur du microprocesseur, et l’installent à Santa Clara.

De l’ère de l’électronique à celle de l’informatique
Processus d’essaimage et évolutions technologiques

Tout autant que le rôle de l’université Stanford et les crédits du ministère de la Défense, ce processus d’essaimage, par lequel une société ou certains de ses ingénieurs en créent une autre, puis une autre, et encore d’autres, s’avère déterminant dans la dynamique de croissance d’un territoire qui s’étend progressivement à partir de son noyau initial. Entre 1974 et 1984, 18 firmes y sont créées par d’anciens cadres de Hewlett-Packard. En 1980, on y dénombre quelque 3000 entreprises spécialisées dans l’électronique, dont 85 % emploient moins de 100 salariés et 70 % moins de 10 salariés. Le secteur y emploie désormais trois fois plus de salariés que la Route 128 de Boston, autre berceau de l’électronique aux États-Unis. Progressivement, il se diversifie de plus en plus dans les applications civiles, puis dans l’électronique grand public, puis dans l’édition de logiciels. En témoignent l’évolution de Hewlett-Packard – qui s’oriente dans les années 1970 vers la conception, la production et la commercialisation d’ordinateurs de bureau, puis d’ordinateurs personnels, de calculatrices et d’imprimantes – et plus encore peut-être la création d’Apple (1976) ou d’éditeurs de logiciels comme Software Development Laboratories, bientôt rebaptisé Oracle (1977), Sun Microsystems, Adobe, Symantec (tous trois créés en 1982) ou encore Cisco Systems (1984).

Une culture spécifique et des acteurs de plus en plus diversifiés

Au cours des premières décennies de son développement, tiré par l’électronique, puis par l’informatique, l’écosystème de la Silicon Valley se caractérise donc par une concentration d’acteurs du même secteur innovant dans un espace relativement restreint (cluster) au sein duquel se développe une culture spécifique, bien distincte de celle de la côte Est, comme l’a bien montré AnnaLee Saxenian (2). Tout en étant très compétitive, cette culture favorise les échanges entre chercheurs, la mise en commun de ressources et de savoirs, la mobilité professionnelle et un goût pour la prise de risque encadrée par l’expertise des business angels et la montée en puissance du capital-risque à partir des années 1970. Ceux qui financent les start-up de la Silicon Valley sont eux-mêmes issus du monde de l’électronique et, le plus souvent, ils sont déjà implantés dans l’économie locale, ce qui leur permet d’évaluer les projets des entrepreneurs en herbe et de les conseiller utilement. Focalisées sur leur cœur de métier, les start-up sous-traitent une grande partie des fonctions qui sont internalisées par les firmes traditionnelles, ce qui conduit à la prolifération de sociétés spécialisées dans les services à ces entreprises : en plus du capital-risque, le recrutement, le conseil juridique en matière de création d’entreprise et de protection de la propriété intellectuelle, les études de marché, l’aide à la conception et au design du produit puis à sa commercialisation, le contrôle de gestion, les services immobiliers. L’offre de formation s’élargit aussi avec la création de community colleges qui, tout en n’ayant pas, comme Stanford, le statut d’université de recherche, forment d’excellents techniciens dont la spécialisation est en parfaite adéquation avec les besoins des entreprises locales grâce aux liens qui sont cultivés entre le monde des affaires et la communauté éducative.

Les retombées sur l’économie locale, en termes de croissance et de création d’emplois, se traduisent par une attractivité accrue d’un territoire où la qualité de vie est très appréciée par ceux qui s’y installent. La population du comté de Santa Clara passe ainsi de 175 000 habitants en 1940 à 1 000 000 en 1970 et atteint près de 1 500 000 en 1990, ce qui constitue l’un des taux d’accroissement démographiques les plus élevés, nationalement, sur la période. Plus de 70 % de ces nouveaux venus sont originaires d’autres régions des États-Unis ou de l’étranger, la réforme de la législation sur l’immigration adoptée en 1965 favorisant un puissant brain drain qui ajoute une dimension de cosmopolitisme à la culture de la Silicon Valley. L’afflux aux États-Unis, et en particulier en Californie, d’ingénieurs ou de chercheurs d’origine asiatique est incontestablement favorable au développement de start-up technologiques. En 1990, près d’un tiers de la main-d’œuvre de la Silicon Valley est composée d’immigrants, parmi lesquels les deux tiers sont originaires d’Asie, et principalement de Chine et d’Inde. Alors que la Silicon Valley comptait en 1975 le même nombre d’emplois dans les nouvelles technologies que la Route 128 de Boston, elle en crée 150 000 de plus entre 1975 et 1990.

Le modèle économique de la Silicon Valley, fer de lance et moteur du renouveau de la croissance américaine

Ces évolutions qui marquent la Silicon Valley dans les années 1970 et 1980 sont à replacer dans le contexte des transformations qui touchent alors l’économie américaine. Tandis que le pays, frappé par les deux chocs pétroliers et par l’exacerbation de la concurrence étrangère, commence à douter de la supériorité du modèle qu’il incarne, les géants de l’industrie prennent conscience des inconvénients liés à la taille de leurs organisations : lourdeur, bureaucratie, manque de réactivité face aux évolutions du marché ou de la conjoncture, inadaptation du modèle de production de masse à un monde où les marchés sont de plus en plus segmentés, démotivation du personnel face à des hiérarchies trop pesantes. Ces géants commencent à se convertir aux vertus du downsizing et de l’aplatissement des hiérarchies, et le modèle de la petite entreprise légère, flexible, adaptable et entrepreneuriale, où le travail est organisé en équipe, sous l’égide de « chefs de projets », s’impose de plus en plus. C’est bien ce modèle qu’incarnent les start-up de la Silicon Valley qui permettent à l’économie locale de trouver un nouveau souffle au moment même où des firmes établies comme HP ou Intel traversent une période difficile. En plus des évolutions technologiques déjà évoquées, le mouvement de déréglementation enclenché au plan national à partir du milieu des années 1970 facilite l’entrée de nouveaux acteurs dans des pans entiers de l’activité économique, notamment les télécommunications ou l’audiovisuel, au moment où, avec l’accession au pouvoir de Ronald Reagan (1981), l’exaltation des vertus de la libre-entreprise et l’allègement de la pression fiscale contribuent à un renouveau du dynamisme de l’entrepreneuriat. Renouveau qui trouve un soutien institutionnel dans le Small Business Investment Company Program qui permet à la Small Business Administration de financer des sociétés de capital-risque, les SBIC.

Le boom de l’Internet

L’avènement d’Internet, dont la genèse doit tout au projet DARPA développé par le Pentagone à partir des années 1960, vient rappeler le rôle que celui-ci a pu jouer dans l’essor de l’économie locale. Il conduit aussi la Silicon Valley à se réinventer en entrant dans l’ère de l’information et du numérique.

La Silicon Valley, territoire emblématique de la nouvelle économie

De fait, elle s’impose très vite comme le fer de lance de la nouvelle économie qui se développe alors aux États-Unis et qui conduit à une accélération du rythme de la croissance à partir de 1993, sous l’effet combiné de l’accélération de la mondialisation et de l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC). Le « boom de l’Internet » dynamise le marché des micro-ordinateurs, des logiciels et du multimédia, dont les prix baissent fortement et les ventes s’envolent, conduisant à une appréciation spectaculaire de la capitalisation boursière des sociétés de ces filières. La valeur de l’indice du NASDAQ (National Association of Securities Dealers Automated Quotation System, créé en 1971) est ainsi multipliée par dix entre octobre 1990 et mars 2000, progression qui apparaît presque modeste au regard de celle des titres des sociétés phares de la Silicon Valley : le cours de l’action d’Oracle est multiplié par vingt entre 1986 et 2000 et celui de Sun Microsystems atteint en 2000 plus de cent fois sa valeur de 1994.

L’entrée dans cette nouvelle vague d’innovation, largement portée par la progression des montants investis dans le capital-risque entraîne aussi la création de centaines de start-up dans la Silicon Valley. Yahoo (1994), eBay (1995), Google et Netflix (1997), ou PayPal (1998) sont les plus emblématiques d’entre elles et d’une époque où l’innovation ne réside plus tant dans le produit que dans le service, comme dans le cas du commerce électronique, des moteurs de recherche ou de l’édition électronique. Au fur et à mesure qu’elles se diffuseront, ces innovations transformeront radicalement l’organisation du travail au sein des entreprises, mais aussi la nature des emplois et la vie quotidienne d’un nombre croissant d’individus aux quatre coins de la planète. Beaucoup d’entre elles émanent de start-up créées par des étrangers (29 % entre 1995 et 1998, contre seulement 13 % entre 1980 et 1984) venus s’installer dans la Silicon Valley pour bénéficier de ce qui la rend unique au monde, et 35 % des programmeurs et des ingénieurs en informatique employés localement en 1998 sont nés à l’étranger.

Les effets sur la croissance américaine

La croissance de la Silicon Valley est deux fois plus forte que la croissance nationale dans les années 1990, décennie au cours de laquelle la relation entre progrès technologique, innovation et croissance se modifie, près d’un tiers de la croissance apparaissant imputable aux nouvelles technologies. Les auteurs qui étudient la relation entre croissance et innovation mettent aussi en avant le rôle de la structure des marchés et de la concurrence entre firmes, se démarquant ainsi de la perspective schumpetérienne dans laquelle c’est l’action innovante d’entrepreneurs agissant de façon autonome qui dynamise l’évolution économique. Dans une économie dans laquelle les performances sont de plus en plus déterminées par la connaissance, la circulation de l’information, la coopération et la formation de réseaux jouent en effet un rôle fondamental, et l’innovation ne peut en aucun cas résulter de l’action individuelle d’entrepreneurs isolés. Ainsi, dans la « nouvelle économie », les TIC développées par les entreprises innovantes apportent un soutien déterminant aux entreprises des autres secteurs en réduisant considérablement leurs coûts d’externalisation et de coopération. Dans le secteur de la high-tech, une relation de complémentarité et une nouvelle forme de division du travail s’instaurent entre start-up et grandes entreprises plus généralistes, ces dernières pouvant soit acheter aux start-up leurs produits ou leurs services, et ainsi alimenter leur croissance en développant leur chiffre d’affaires, soit les pourvoir en capital-risque ou entrer à leur capital, soit en faire l’acquisition après que le marché a fait un premier tri des projets innovants. L’accélération des gains de productivité observée dans la seconde moitié des années 1990 vient confirmer les effets bénéfiques de cette dynamique de croissance dont la Silicon Valley est à la fois l’épicentre et l’emblème.

L’entrée dans le XXIe siècle : évolutions contrastées et nouveaux enjeux
De la crise des dot-coms à la crise de 2007-2008 : les périls de la financiarisation

Le déclenchement de la « crise des dot-coms » au printemps 2000 porte un coup d’arrêt brutal à l’euphorie suscitée par les développements ayant marqué les années 1990. Le krach du NASDAQ ouvre une période marquée par une chute inexorable des cours qui ampute sévèrement la capitalisation boursière des entreprises de la Silicon Valley qui survivent à la tempête et, au même titre que la disparition de centaines de start-up, l’effondrement des investissements dans le capital-risque et la disparition de 85 000 emplois (soit près de 17 % de l’emploi total, le taux de chômage passant de 3 % à 7 % entre janvier et décembre 2001) permettent de mesurer les effets dévastateurs de cette première crise que traverse l’économie locale. Nationalement, la croissance du PIB, qui avait atteint 3,8 % de moyenne annuelle de 1994 à 2001, tombe à 1 % en 2001 avant de se redresser sous l’effet d’une politique monétaire accommodante. Mais la purge est plus sévère dans la Silicon Valley puisqu’il faudra attendre 2005 pour qu’une reprise significative s’y fasse jour et qu’en 2008 l’emploi dans la high-tech n’y avait toujours pas retrouvé son niveau de 2001. Cette évolution reflète ainsi dans un miroir grossissant celle de l’économie américaine au cours de cette période.

Cette crise révèle aussi les excès d’une croissance largement alimentée par une spéculation financière déconnectée de l’économie réelle. Certes, si la nouvelle vague technologique a bien des effets positifs sur la croissance américaine pendant la seconde moitié des années 1990, la spéculation dont elle s’accompagne, et qui est alimentée par l’écart de rentabilité entre investissements dans les TIC et investissements dans les autres secteurs, conduit à une survalorisation des entreprises de la Silicon Valley. Il en résultera une bulle financière dont le gonflement sera amplifié par la mondialisation et qui conduira à générer des surcapacités de production, la crainte du « bug de l’an 2000 » alimentant, jusqu’en 1999, de fortes dépenses d’équipement des entreprises. Lorsque ces dépenses se tarissent, le décalage entre l’offre et la demande ne peut que déclencher l’éclatement de la bulle.

Après trois années d’embellie, la Silicon Valley est à nouveau frappée de plein fouet à partir de 2007 par la crise la plus sévère que traversent les États-Unis depuis les années 1930. Certes, elle n’en constitue pas, cette fois, l’épicentre, mais l’ampleur de la récession qui s’ensuit, sa propagation bien en dehors des frontières du pays et le coup porté au monde de la finance affectent profondément et durablement son économie. Les financements se tarissant, des centaines de start-up, mais aussi des sociétés de capital-risque, sont contraintes de fermer leurs portes alors que le taux de chômage grimpe jusqu’à 10,5 % en 2009. Si, à partir de 2012, la région renoue avec la croissance, les médias se font périodiquement l’écho de craintes concernant un retournement possible de la conjoncture dans un territoire profondément transformé par les évolutions dont il a été le théâtre au cours des vingt dernières années.

Les innovations des années 2000, réponses à de nouveaux enjeux économiques et sociétaux

Depuis le début des années 2000, l’économie de la Silicon Valley s’est réinventée. Sur le plan technologique, le lancement par Apple de l’iPhone (2007) et de l’iPad (2010) inaugure l’ère des smartphones et des tablettes qui ouvre la voie au développement de milliers d’applications dont le taux de succès commercial est impressionnant. La période est aussi marquée par la réussite phénoménale de réseaux sociaux comme LinkedIn (2003) et Facebook (2004), de Twitter (2006) ou de plateformes comme Airbnb (2008) et Uber (2009), des modèles économiques très lucratifs qui en font rapidement des acteurs locaux de premier plan.

La Silicon Valley est également très réactive à la montée en puissance des enjeux environnementaux au début des années 2000 et à la forte sensibilité de la Californie à ces enjeux, qui s’accompagne de la mise en place par les autorités de l’État de politiques publiques favorables aux économies d’énergie et au développement d’énergies propres (et que viendront renforcer, à partir de 2009, les financements fédéraux à la R&D dans ce domaine). Les « technologies propres » (cleantechs) ont le vent en poupe dans la Silicon Valley qui devient une plaque tournante de l’innovation dans ce secteur. Cependant, les capital-risqueurs s’en détournent lorsqu’ils prennent conscience que les retours sur investissement y sont bien moins rapides que dans le secteur des logiciels, où plus de 50 % des investissements en capital risque sont réalisés en 2015. Mais 30 % des investissements réalisés dans les cleantechs sur le sol des États-Unis (et de 21 % de l’investissement mondial dans ce secteur) ont profité à la Silicon Valley entre 2011 et 2014. Si la faillite retentissante de Solyndra en 2011 et le plan de licenciements annoncé en décembre 2016 par Sun Power illustrent les difficultés de la filière de production des panneaux solaires dans un environnement international très concurrentiel, les montants investis par Google, Apple et Tesla pour développer la voiture électrique du futur et des véhicules sans chauffeur sont à la mesure des enjeux économiques qu’ils représentent et de la santé de ces entreprises. Ces recherches, orientées vers le développement d’innovations industrielles, renouent avec une tradition antérieure à l’essor d’Internet dont le renouveau alimente aussi l’essor de la « biotech » : alors que des dizaines de start-up ont vu le jour dans un cluster qui s’est constitué au sud de San Francisco, la société mère de Google, Alphabet, manifeste son intérêt pour ce secteur innovant.

Le débat actuel sur la thèse de la « stagnation séculaire » qui affecterait la croissance de la productivité américaine ne peut toutefois pas manquer de nourrir des interrogations concernant les retombées sur la croissance intérieure des innovations développées dans la Silicon Valley (3). Même si mesurer la productivité dans une économie largement dominée par les services et la production de biens immatériels pose de redoutables problèmes méthodologiques, il n’en reste pas moins que le tassement de la croissance du PIB et des gains de productivité observés aux États-Unis sur la période 2000-2016 – après le regain de la seconde moitié des années 1990 – apparaît en décalage avec la prolifération d’innovations dont la Silicon Valley a été le théâtre et leur rapide diffusion au sein de l’économie américaine. Ce décalage serait-il imputable à la nature même de ces innovations ? Par ailleurs, les critiques dont font l’objet les pratiques d’optimisation fiscale des « GAFA » (Google, Amazon, Facebook, Apple) ou les conséquences sociales de l’« uberisation » de l’économie nuisent à l’image de ces entreprises et, par voie de conséquence, à celle de la Silicon Valley.

L’écosystème menacé ?

La dynamique entrepreneuriale retrouvée par la Silicon Valley a pourtant des effets positifs sur l’économie locale (4). Elle est d’abord fortement créatrice d’emplois : + 19,6 % depuis 2010, contre + 11,9 % en Californie et + 8,5 % sur l’ensemble des États-Unis. Le chômage, qui avait culminé à 10,5 % au cours de l’été 2009, est tombé à 3,4 % en décembre 2016. La typologie des emplois de la Silicon Valley, qui fait la part belle aux emplois très qualifiés, explique que le niveau des salaires et des revenus y soit très supérieur à la moyenne nationale, le revenu par tête dépassant 79 000 dollars en 2015. En dépit d’un taux de pauvreté plus faible qu’ailleurs (8,1 % contre 16,5 % en Californie et 15,5 % à l’échelle nationale) les écarts de revenus se creusent, et il apparaît que le revenu réel par tête des Afro-Américains et des Hispaniques baisse depuis 2006.

Ce creusement des inégalités n’est que l’une des évolutions récentes qui éloignent la Silicon Valley de l’image idyllique qu’elle a longtemps projetée. L’embellie économique a renforcé l’attractivité du territoire, dont la population s’est accrue de plus de 160 000 personnes de 2010 à 2015. Il attire, plus que jamais, les talents du monde entier : 37,4 % de ses habitants sont nés à l’étranger, la proportion atteignant 50 % pour les jeunes âgés de 25 à 44 ans et 74 % pour les jeunes de cette classe d’âge travaillant dans l’informatique. Si l’espace qu’il occupe s’est fortement étendu depuis les origines, le parc immobilier résidentiel ne s’est toutefois pas suffisamment accru dans les années récentes pour faire face à l’afflux de nouveaux venus et la pénurie a généré une augmentation phénoménale du prix des loyers et des logements. Ceux qui travaillent dans la Silicon Valley n’ont souvent plus les moyens d’y habiter et passent quotidiennement des heures dans les transports. Certains semblent préférer vivre en ville, et participent à une gentrification de San Francisco qui ne fait pas l’unanimité, loin de là, sur place, comme l’ont récemment montré les manifestations organisées contre les navettes affrétées par Google pour faciliter les déplacements de son personnel entre San Francisco et son siège de Mountain View (Googleplex). Le confort et la qualité de vie de beaucoup des salariés qui habitent dans la Silicon Valley sont souvent fort éloignés de ce qu’ils étaient dans les années 1970 ou 1980. Le sentiment d’appartenance à une communauté, si propre à la culture spécifique à ce territoire, est en voie de délitement et, en dépit d’un fort accroissement du nombre des mètres carrés occupés par les entreprises, le prix de l’immobilier de bureau s’y est lui-même fortement apprécié, renchérissant le coût d’une installation – ou de l’extension d’une activité. Dans ce contexte, si les restrictions qu’entend imposer l’administration Trump à l’immigration et à la délivrance de visas permettant le séjour temporaire aux États-Unis de scientifiques ou d’ingénieurs étrangers pourraient porter un coup fatal au modèle qu’incarne la Silicon Valley, on peut aussi s’interroger sur la soutenabilité à long terme d’un modèle reposant sur un écosystème qui a peut-être trouvé ses limites.

Notes

(1) Thierry Weil, « Des histoires de la Silicon Valley », Entreprises et histoire, no 58, 2010, p. 129-149.

(2) AnnaLee Saxenian, Regional Advantage, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1996.

(3) Voir notamment Robert J. Gordon, The Rise and Fall of American Growth, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 2016.

(4) Voir Joint Venture Silicon Valley, 2016 Silicon Valley Index.

Article paru dans la revue Diplomatie n°85, « Politique étrangère. La France dans le monde », mars-avril 2017.

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