Magazine Diplomatie

La Silicon Valley : un écosystème à bout de souffle ?

De l’ère de l’électronique à celle de l’informatique

Processus d’essaimage et évolutions technologiques

Tout autant que le rôle de l’université Stanford et les crédits du ministère de la Défense, ce processus d’essaimage, par lequel une société ou certains de ses ingénieurs en créent une autre, puis une autre, et encore d’autres, s’avère déterminant dans la dynamique de croissance d’un territoire qui s’étend progressivement à partir de son noyau initial. Entre 1974 et 1984, 18 firmes y sont créées par d’anciens cadres de Hewlett-Packard. En 1980, on y dénombre quelque 3000 entreprises spécialisées dans l’électronique, dont 85 % emploient moins de 100 salariés et 70 % moins de 10 salariés. Le secteur y emploie désormais trois fois plus de salariés que la Route 128 de Boston, autre berceau de l’électronique aux États-Unis. Progressivement, il se diversifie de plus en plus dans les applications civiles, puis dans l’électronique grand public, puis dans l’édition de logiciels. En témoignent l’évolution de Hewlett-Packard – qui s’oriente dans les années 1970 vers la conception, la production et la commercialisation d’ordinateurs de bureau, puis d’ordinateurs personnels, de calculatrices et d’imprimantes – et plus encore peut-être la création d’Apple (1976) ou d’éditeurs de logiciels comme Software Development Laboratories, bientôt rebaptisé Oracle (1977), Sun Microsystems, Adobe, Symantec (tous trois créés en 1982) ou encore Cisco Systems (1984).

Une culture spécifique et des acteurs de plus en plus diversifiés

Au cours des premières décennies de son développement, tiré par l’électronique, puis par l’informatique, l’écosystème de la Silicon Valley se caractérise donc par une concentration d’acteurs du même secteur innovant dans un espace relativement restreint (cluster) au sein duquel se développe une culture spécifique, bien distincte de celle de la côte Est, comme l’a bien montré AnnaLee Saxenian (2). Tout en étant très compétitive, cette culture favorise les échanges entre chercheurs, la mise en commun de ressources et de savoirs, la mobilité professionnelle et un goût pour la prise de risque encadrée par l’expertise des business angels et la montée en puissance du capital-risque à partir des années 1970. Ceux qui financent les start-up de la Silicon Valley sont eux-mêmes issus du monde de l’électronique et, le plus souvent, ils sont déjà implantés dans l’économie locale, ce qui leur permet d’évaluer les projets des entrepreneurs en herbe et de les conseiller utilement. Focalisées sur leur cœur de métier, les start-up sous-traitent une grande partie des fonctions qui sont internalisées par les firmes traditionnelles, ce qui conduit à la prolifération de sociétés spécialisées dans les services à ces entreprises : en plus du capital-risque, le recrutement, le conseil juridique en matière de création d’entreprise et de protection de la propriété intellectuelle, les études de marché, l’aide à la conception et au design du produit puis à sa commercialisation, le contrôle de gestion, les services immobiliers. L’offre de formation s’élargit aussi avec la création de community colleges qui, tout en n’ayant pas, comme Stanford, le statut d’université de recherche, forment d’excellents techniciens dont la spécialisation est en parfaite adéquation avec les besoins des entreprises locales grâce aux liens qui sont cultivés entre le monde des affaires et la communauté éducative.

Les retombées sur l’économie locale, en termes de croissance et de création d’emplois, se traduisent par une attractivité accrue d’un territoire où la qualité de vie est très appréciée par ceux qui s’y installent. La population du comté de Santa Clara passe ainsi de 175 000 habitants en 1940 à 1 000 000 en 1970 et atteint près de 1 500 000 en 1990, ce qui constitue l’un des taux d’accroissement démographiques les plus élevés, nationalement, sur la période. Plus de 70 % de ces nouveaux venus sont originaires d’autres régions des États-Unis ou de l’étranger, la réforme de la législation sur l’immigration adoptée en 1965 favorisant un puissant brain drain qui ajoute une dimension de cosmopolitisme à la culture de la Silicon Valley. L’afflux aux États-Unis, et en particulier en Californie, d’ingénieurs ou de chercheurs d’origine asiatique est incontestablement favorable au développement de start-up technologiques. En 1990, près d’un tiers de la main-d’œuvre de la Silicon Valley est composée d’immigrants, parmi lesquels les deux tiers sont originaires d’Asie, et principalement de Chine et d’Inde. Alors que la Silicon Valley comptait en 1975 le même nombre d’emplois dans les nouvelles technologies que la Route 128 de Boston, elle en crée 150 000 de plus entre 1975 et 1990.

Le modèle économique de la Silicon Valley, fer de lance et moteur du renouveau de la croissance américaine

Ces évolutions qui marquent la Silicon Valley dans les années 1970 et 1980 sont à replacer dans le contexte des transformations qui touchent alors l’économie américaine. Tandis que le pays, frappé par les deux chocs pétroliers et par l’exacerbation de la concurrence étrangère, commence à douter de la supériorité du modèle qu’il incarne, les géants de l’industrie prennent conscience des inconvénients liés à la taille de leurs organisations : lourdeur, bureaucratie, manque de réactivité face aux évolutions du marché ou de la conjoncture, inadaptation du modèle de production de masse à un monde où les marchés sont de plus en plus segmentés, démotivation du personnel face à des hiérarchies trop pesantes. Ces géants commencent à se convertir aux vertus du downsizing et de l’aplatissement des hiérarchies, et le modèle de la petite entreprise légère, flexible, adaptable et entrepreneuriale, où le travail est organisé en équipe, sous l’égide de « chefs de projets », s’impose de plus en plus. C’est bien ce modèle qu’incarnent les start-up de la Silicon Valley qui permettent à l’économie locale de trouver un nouveau souffle au moment même où des firmes établies comme HP ou Intel traversent une période difficile. En plus des évolutions technologiques déjà évoquées, le mouvement de déréglementation enclenché au plan national à partir du milieu des années 1970 facilite l’entrée de nouveaux acteurs dans des pans entiers de l’activité économique, notamment les télécommunications ou l’audiovisuel, au moment où, avec l’accession au pouvoir de Ronald Reagan (1981), l’exaltation des vertus de la libre-entreprise et l’allègement de la pression fiscale contribuent à un renouveau du dynamisme de l’entrepreneuriat. Renouveau qui trouve un soutien institutionnel dans le Small Business Investment Company Program qui permet à la Small Business Administration de financer des sociétés de capital-risque, les SBIC.

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