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La Silicon Valley : un écosystème à bout de souffle ?

Après trois années d’embellie, la Silicon Valley est à nouveau frappée de plein fouet à partir de 2007 par la crise la plus sévère que traversent les États-Unis depuis les années 1930. Certes, elle n’en constitue pas, cette fois, l’épicentre, mais l’ampleur de la récession qui s’ensuit, sa propagation bien en dehors des frontières du pays et le coup porté au monde de la finance affectent profondément et durablement son économie. Les financements se tarissant, des centaines de start-up, mais aussi des sociétés de capital-risque, sont contraintes de fermer leurs portes alors que le taux de chômage grimpe jusqu’à 10,5 % en 2009. Si, à partir de 2012, la région renoue avec la croissance, les médias se font périodiquement l’écho de craintes concernant un retournement possible de la conjoncture dans un territoire profondément transformé par les évolutions dont il a été le théâtre au cours des vingt dernières années.

Les innovations des années 2000, réponses à de nouveaux enjeux économiques et sociétaux

Depuis le début des années 2000, l’économie de la Silicon Valley s’est réinventée. Sur le plan technologique, le lancement par Apple de l’iPhone (2007) et de l’iPad (2010) inaugure l’ère des smartphones et des tablettes qui ouvre la voie au développement de milliers d’applications dont le taux de succès commercial est impressionnant. La période est aussi marquée par la réussite phénoménale de réseaux sociaux comme LinkedIn (2003) et Facebook (2004), de Twitter (2006) ou de plateformes comme Airbnb (2008) et Uber (2009), des modèles économiques très lucratifs qui en font rapidement des acteurs locaux de premier plan.

La Silicon Valley est également très réactive à la montée en puissance des enjeux environnementaux au début des années 2000 et à la forte sensibilité de la Californie à ces enjeux, qui s’accompagne de la mise en place par les autorités de l’État de politiques publiques favorables aux économies d’énergie et au développement d’énergies propres (et que viendront renforcer, à partir de 2009, les financements fédéraux à la R&D dans ce domaine). Les « technologies propres » (cleantechs) ont le vent en poupe dans la Silicon Valley qui devient une plaque tournante de l’innovation dans ce secteur. Cependant, les capital-risqueurs s’en détournent lorsqu’ils prennent conscience que les retours sur investissement y sont bien moins rapides que dans le secteur des logiciels, où plus de 50 % des investissements en capital risque sont réalisés en 2015. Mais 30 % des investissements réalisés dans les cleantechs sur le sol des États-Unis (et de 21 % de l’investissement mondial dans ce secteur) ont profité à la Silicon Valley entre 2011 et 2014. Si la faillite retentissante de Solyndra en 2011 et le plan de licenciements annoncé en décembre 2016 par Sun Power illustrent les difficultés de la filière de production des panneaux solaires dans un environnement international très concurrentiel, les montants investis par Google, Apple et Tesla pour développer la voiture électrique du futur et des véhicules sans chauffeur sont à la mesure des enjeux économiques qu’ils représentent et de la santé de ces entreprises. Ces recherches, orientées vers le développement d’innovations industrielles, renouent avec une tradition antérieure à l’essor d’Internet dont le renouveau alimente aussi l’essor de la « biotech » : alors que des dizaines de start-up ont vu le jour dans un cluster qui s’est constitué au sud de San Francisco, la société mère de Google, Alphabet, manifeste son intérêt pour ce secteur innovant.

Le débat actuel sur la thèse de la « stagnation séculaire » qui affecterait la croissance de la productivité américaine ne peut toutefois pas manquer de nourrir des interrogations concernant les retombées sur la croissance intérieure des innovations développées dans la Silicon Valley (3). Même si mesurer la productivité dans une économie largement dominée par les services et la production de biens immatériels pose de redoutables problèmes méthodologiques, il n’en reste pas moins que le tassement de la croissance du PIB et des gains de productivité observés aux États-Unis sur la période 2000-2016 – après le regain de la seconde moitié des années 1990 – apparaît en décalage avec la prolifération d’innovations dont la Silicon Valley a été le théâtre et leur rapide diffusion au sein de l’économie américaine. Ce décalage serait-il imputable à la nature même de ces innovations ? Par ailleurs, les critiques dont font l’objet les pratiques d’optimisation fiscale des « GAFA » (Google, Amazon, Facebook, Apple) ou les conséquences sociales de l’« uberisation » de l’économie nuisent à l’image de ces entreprises et, par voie de conséquence, à celle de la Silicon Valley.

L’écosystème menacé ?

La dynamique entrepreneuriale retrouvée par la Silicon Valley a pourtant des effets positifs sur l’économie locale (4). Elle est d’abord fortement créatrice d’emplois : + 19,6 % depuis 2010, contre + 11,9 % en Californie et + 8,5 % sur l’ensemble des États-Unis. Le chômage, qui avait culminé à 10,5 % au cours de l’été 2009, est tombé à 3,4 % en décembre 2016. La typologie des emplois de la Silicon Valley, qui fait la part belle aux emplois très qualifiés, explique que le niveau des salaires et des revenus y soit très supérieur à la moyenne nationale, le revenu par tête dépassant 79 000 dollars en 2015. En dépit d’un taux de pauvreté plus faible qu’ailleurs (8,1 % contre 16,5 % en Californie et 15,5 % à l’échelle nationale) les écarts de revenus se creusent, et il apparaît que le revenu réel par tête des Afro-Américains et des Hispaniques baisse depuis 2006.

Ce creusement des inégalités n’est que l’une des évolutions récentes qui éloignent la Silicon Valley de l’image idyllique qu’elle a longtemps projetée. L’embellie économique a renforcé l’attractivité du territoire, dont la population s’est accrue de plus de 160 000 personnes de 2010 à 2015. Il attire, plus que jamais, les talents du monde entier : 37,4 % de ses habitants sont nés à l’étranger, la proportion atteignant 50 % pour les jeunes âgés de 25 à 44 ans et 74 % pour les jeunes de cette classe d’âge travaillant dans l’informatique. Si l’espace qu’il occupe s’est fortement étendu depuis les origines, le parc immobilier résidentiel ne s’est toutefois pas suffisamment accru dans les années récentes pour faire face à l’afflux de nouveaux venus et la pénurie a généré une augmentation phénoménale du prix des loyers et des logements. Ceux qui travaillent dans la Silicon Valley n’ont souvent plus les moyens d’y habiter et passent quotidiennement des heures dans les transports. Certains semblent préférer vivre en ville, et participent à une gentrification de San Francisco qui ne fait pas l’unanimité, loin de là, sur place, comme l’ont récemment montré les manifestations organisées contre les navettes affrétées par Google pour faciliter les déplacements de son personnel entre San Francisco et son siège de Mountain View (Googleplex). Le confort et la qualité de vie de beaucoup des salariés qui habitent dans la Silicon Valley sont souvent fort éloignés de ce qu’ils étaient dans les années 1970 ou 1980. Le sentiment d’appartenance à une communauté, si propre à la culture spécifique à ce territoire, est en voie de délitement et, en dépit d’un fort accroissement du nombre des mètres carrés occupés par les entreprises, le prix de l’immobilier de bureau s’y est lui-même fortement apprécié, renchérissant le coût d’une installation – ou de l’extension d’une activité. Dans ce contexte, si les restrictions qu’entend imposer l’administration Trump à l’immigration et à la délivrance de visas permettant le séjour temporaire aux États-Unis de scientifiques ou d’ingénieurs étrangers pourraient porter un coup fatal au modèle qu’incarne la Silicon Valley, on peut aussi s’interroger sur la soutenabilité à long terme d’un modèle reposant sur un écosystème qui a peut-être trouvé ses limites.

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