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L’Asie du Sud-Est, un espace divisé face à Pékin ?

Outre des différences marquées dans les stratégies menées par ces États, il est intéressant de noter que leurs positions ne sont pas figées. Ainsi, en 2015, le gouvernement malaisien a ajusté le tir face à Pékin, adoptant publiquement une approche beaucoup plus ferme que par le passé. Néanmoins, le changement d’orientation le plus marquant a évidemment eu lieu du côté des Philippines, où l’élection du controversé Rodrigo Duterte à la présidence du pays quelques jours seulement avant l’annonce du verdict a bouleversé la donne.

Duterte, qui ne partage pas la vision de son prédécesseur sur l’utilité de la démarche juridique, a initié un rapprochement avec Pékin à l’issue du verdict, appelant à la « séparation » avec les États-Unis et ouvrant la voie à une révision de leur alliance de défense datant de 1951. Si les déclarations fracassantes du nouveau président doivent être reçues avec circonspection, elles signalent tout de même une reconfiguration des relations bilatérales du pays avec les deux puissances, nécessairement à l’avantage de Pékin. La priorité pour Manille en mer de Chine méridionale est de garantir l’accès des pêcheurs philippins aux ressources halieutiques à proximité de Scarborough Shoal, dont la Chine assure le contrôle de facto depuis avril 2012. Une mission diplomatique menée par Duterte en Chine au cours du mois d’octobre 2016 a permis une avancée significative en ce sens. La nouvelle administration doit ainsi opérer un équilibre délicat, qui implique de s’assurer que la décision du tribunal soit respectée tout en évitant d’irriter encore plus la Chine. Or, les craintes initiales que Duterte n’écarte le verdict à la demande de Pékin ont été apaisées depuis l’élection. La décision du 12 juillet, largement considérée par l’opinion publique comme une victoire de David contre Goliath, occupera nécessairement une importance centrale dans la conduite des relations bilatérales de Manille avec la Chine au cours des prochaines années.

Bien que l’Indonésie, Singapour et la Thaïlande ne soient pas parties aux conflits, ces États ont suivi de près la procédure d’arbitrage initiée par les Philippines et ont travaillé activement, au même titre que la Malaisie, à consolider la position commune de l’ASEAN. Le Premier ministre singapourien, Lee Hsien Loong, ne s’est pas privé de faire des déclarations publiques sur la situation en mer de Chine méridionale, suscitant l’ire de Pékin. L’Indonésie maintient quant à elle ne pas être partie aux conflits, et s’abstenait généralement de commentaires, malgré le fait que la « ligne en neuf traits » (2) empiète sur sa ZEE à proximité des îles Natuna. Récemment, des déclarations d’officiels de la défense, puis du président Joko Widodo, et de la ministre des Affaires étrangères, Retno Marsudi, ont donné lieu à la spéculation parmi les analystes, qui y ont vu le signe d’une réorientation. L’ambivalence de la position indonésienne est depuis amplement débattue.

Enfin, le Cambodge, le Laos et le Myanmar sont considérés comme les plus proches alliés de Pékin dans la région. Ces trois États ont été les premiers bénéficiaires des largesses de la Chine en termes d’avantages commerciaux, d’investissements et de projets de développement, en échange d’un appui à l’extension de son influence. Toutefois, le cas birman montre depuis quelques temps que la position de ces États n’est pas immuable. La transition démocratique a permis au Myanmar, jusque-là isolé diplomatiquement, de développer ses relations avec les États-Unis, l’Inde et le Japon. La nécessité pour le gouvernement birman de diversifier ses appuis s’est imposée face à l’expansion de la présence économique chinoise au pays, très mal perçue dans l’opinion publique.

Cette série d’ajustements de leur position par les États d’Asie du Sud-Est dans la période récente montre bien qu’il ne faut pas sous-estimer la possibilité d’une évolution de leurs intérêts et de leurs moyens d’action dans le temps. Ces changements ont par ailleurs des conséquences majeures sur la poursuite des intérêts des puissances régionales en Asie Pacifique. En outre, les impacts sur la position de l’ASEAN et le déroulement des négociations multilatérales avec la Chine quant à l’adoption d’un code de conduite sont considérables.

L’ASEAN : quelle position commune ?

Si l’ASEAN n’a pas vocation à statuer sur la nature des revendications qui opposent directement quatre de ses membres, elle possède tout de même, contrairement à une impression répandue, une position commune sur la mer de Chine méridionale. Celle-ci est fondée sur la promotion de principes encadrant la conduite des parties dans les zones contestées : le rejet de l’usage de la force, l’exercice de la retenue, le respect du droit international, la coopération sur les enjeux non sensibles (sûreté de navigation, protection de l’environnement marin, lutte contre la piraterie et les trafics illicites, recherche et sauvetage en mer, etc.) et la résolution pacifique des différends par le biais de négociations entre les parties concernées. Ces principes guident non seulement les pourparlers entre l’ASEAN et la Chine sur l’adoption d’un code de conduite, mais informent la façon dont l’organisation prend position au gré de l’évolution de la situation sur le terrain. Cet exercice est particulièrement problématique, car il est tributaire de la capacité – et de la volonté – de l’État qui assume la présidence tournante de l’ASEAN à parvenir au consensus nécessaire à la diffusion des documents attendus à l’issue des rencontres. Ainsi, malgré le fait qu’une majorité de membres, entraînée par les Philippines et le Vietnam, soit aujourd’hui en faveur de l’adoption d’une position plus ferme de l’ASEAN face à Pékin, la farouche opposition d’un petit nombre d’États – le Cambodge et le Laos en particulier – empêche aujourd’hui l’organisation de démontrer un front unifié.

La rivalité grandissante entre la Chine et les États-Unis complique grandement la tâche de l’ASEAN à cet égard. D’une part, les États-Unis encouragent l’organisation à condamner ouvertement les actions menées sur le terrain par Pékin et à affirmer la liberté de navigation (et de survol) ainsi que la primauté du droit international. D’autre part, Pékin maintient que les conflits doivent être abordés uniquement dans le cadre de négociations bilatérales entre les parties concernées, et fait pression sur l’organisation afin de bloquer un consensus qui serait contraire à ses intérêts. Dans ce contexte, le contenu des communiqués émis par l’ASEAN à l’issue des rencontres, souvent considéré comme du verbiage rébarbatif sans conséquences, a fait l’objet d’une surveillance accrue. Le langage employé, encadré par une culture diplomatique particulière, reflète en effet très précisément l’état du consensus entre les États membres et forme l’un des meilleurs indicateurs de la capacité des grandes puissances à les influencer pour faire valoir leurs intérêts.

À propos de l'auteur

Stéphanie Martel

Stéphanie Martel

Doctorante en science politique, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal et spécialiste du régionalisme sécuritaire en Asie Pacifique.

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