Magazine Diplomatie

Perspective indienne sur la Russie

Moscou n’a pu qu’apprécier la grande compréhension affichée par New Delhi concernant l’annexion de la Crimée. L’Inde a même refusé de mêler sa voix à l’Occident qui condamnait l’interventionnisme russe en Ukraine, et adopté une attitude proche de celle de la Russie sur le conflit syrien. La diplomatie indienne y trouvait aussi l’occasion de ne pas paraître alignée sur l’Occident et de donner corps à l’autonomie stratégique revendiquée. Cependant, sur les questions où les intérêts stratégiques indiens sont plus directement concernés, à savoir les ambitions chinoises sur le continent asiatique et sur l’espace maritime indo-pacifique, New Delhi se trouve d’autant plus en phase avec Washington que Moscou ne cesse de multiplier les signes de convergence avec Pékin qui s’accordent mal avec l’actuel climat de défiance entre l’Inde et la Chine. À titre d’exemple, la complémentarité entre le projet russe d’Union économique eurasienne et la Route de la Soie chinoise, lancée lors du sommet Poutine-Xi Jinping en mai 2015, peut paraître plus porteuse de développement des échanges que le corridor de transport international Nord-Sud associant l’Iran, la Russie et les États du Caucase qu’entend promouvoir New Delhi. Il faut rappeler que, historiquement, le rapprochement indo-soviétique s’était construit en partie sur la volonté de Moscou de disputer à la Chine le leadership du monde communiste dans le Tiers-monde en courtisant l’Inde.

Reconfiguration de l’approche russe

Pouvoir compter sur le soutien diplomatique soviétique/russe dans le cadre de la rivalité avec le Pakistan est depuis longtemps un marqueur de la relation bilatérale pour les Indiens. La dénonciation par l’URSS de résolutions jugées pro-pakistanaises au Conseil de sécurité des Nations Unies avait d’ailleurs été à l’origine du processus de rapprochement qui culmina avec l’accord d’amitié et de coopération d’août 1971 qui participa de la disparition du Pakistan oriental. New Delhi est donc particulièrement à l’écoute de tout ce qui apparaît comme une remise en cause de ce primat. Une première alerte survint lorsque le ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou, se rendit à Islamabad en novembre 2014 et qu’il signa avec son homologue pakistanais, Khawaja Asif, un accord de coopération en matière de défense. Ce n’est qu’en avril 2007, seize ans après la fin de l’URSS, que le Premier ministre russe, Mikhaïl Fradkov, fit le déplacement à Islamabad. Le concept de politique étrangère de 2008 reconnut dans le Pakistan une puissance régionale importante avec laquelle il fallait développer des liens aussi bien bilatéraux qu’à une échelle multilatérale.

Si le président russe ne s’est pas encore rendu à Islamabad – un déplacement qui ne manquerait pas d’être suivi avec une attention particulière à New Delhi –, la Russie a mis formellement terme à un embargo sur la vente de matériel militaire au Pakistan en 2014 lorsque des négociations s’ouvrirent sur la fourniture d’hélicoptères d’attaques Mi-35M devant être livrés en 2017. C’est une motorisation russe (Klimov RD-93) qui est utilisée sur les avions de combat chinois JF-17 sortant des chaînes de montage pakistanaises. Au cours des derniers mois, les chefs des trois armées pakistanaises se sont rendus à Moscou. Du 26 septembre au 10 octobre 2016, des forces russes et pakistanaises ont mené leurs premiers exercices conjoints à Cherat (Khyber-Pakhtunkhwa). Malencontreuse concordance de dates, ceux-ci survenaient quelques jours après une attaque terroriste contre le quartier général d’une brigade de l’armée indienne à Uri, près de la ligne de contrôle entre l’Inde et le Pakistan, attribuée par New Delhi au groupe islamiste Jaish-e-Mohammed basé au Pakistan. La seule concession faite par la Russie aux susceptibilités indiennes fut d’obtenir que ces exercices ne se tiennent pas dans le Gilgit-Baltistan, région faisant partie du contentieux indo-pakistanais sur le Jammu-et-Cachemire. La même année, les deux pays se sont entendus sur le prêt russe de 2 milliards de dollars destiné à la construction par la société RT Global Resources d’un pipeline de gaz naturel liquéfié de 1100 kilomètres reliant Karachi à Lahore.

Moscou fait le constat que, d’une part, l’approfondissement des échanges en matière de sécurité entre l’Inde et les États-Unis est un facteur déculpabilisant et que, d’autre part, le Pakistan est un interlocuteur incontournable dans l’endiguement de la menace terroriste et des trafics afférents. Lors du sommet des BRICS à Goa en octobre 2016, Moscou se garda d’abonder, précédé en cela par Pékin, dans le sens de Narendra Modi qui aurait souhaité que, à côté des références à Daech et à Jabhat al-Nusra, les groupes extrémistes basés au Pakistan fassent aussi l’objet d’une condamnation dans la déclaration finale.

Sur l’Afghanistan, l’Inde et la Russie font une analyse divergente du rôle dévolu aux talibans dans la résolution du conflit intérieur. Au cours de la conférence dite du « Cœur sur l’Asie » qui s’est tenue à Amritsar en décembre 2016, Zamir Kabulov, l’envoyé spécial du président Poutine pour l’Afghanistan et ancien ambassadeur de la Fédération de Russie à Kaboul entre 2004 et 2009, qualifia l’opposition talibane au pouvoir de Kaboul de « mouvement politico-militaire essentiellement national » (6). Par ailleurs, la Russie prit l’initiative de réunir à Moscou le même mois des acteurs régionaux (Chine, Iran, Pakistan) afin de discuter d’une sortie de crise en Afghanistan passant par l’ouverture d’un dialogue entre les talibans et le gouvernement d’unité nationale. L’Inde fut invitée, ainsi que l’Afghanistan, pour la seconde rencontre le 15 février 2017, après une requête formulée par Ajit Doval, le conseiller indien à la Sécurité nationale, en visite à Moscou fin janvier 2017. Pour New Delhi, Moscou est aveuglé par la crainte d’une expansion de Daech au nord de l’Amou-Daria et par le désir d’avoir à Kaboul des dirigeants moins inféodés aux Américains. Le gouvernement indien s’inquiète surtout d’un réalignement régional légitimant les talibans, sans que ceux-ci aient renoncé à la violence, et servant finalement les intérêts du Pakistan que les liens étroits entre New Delhi et Kaboul irritent.

En cette année du soixante-dixième anniversaire de leur établissement, les relations diplomatiques indo-russes ont indubitablement perdu de leur allant, conséquence inévitable du fait que les facteurs qui l’avaient portée du temps de l’Union soviétique, à savoir une perception négative des États-Unis et de la Chine, n’existent plus ou avec une moindre intensité. Il n’en demeure pas moins que, aux yeux de New Delhi, la Russie reste un interlocuteur bienveillant dans une relation exempte de contentieux majeurs, un soutien diplomatique non négligeable, malgré les réserves observées plus haut, et un facteur incontournable de la puissance militaire indienne.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR