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Au sultanat d’Oman, de nouveaux défis pour une fin de règne

Aujourd’hui pourtant, un clivage se creuse entre les tenants de l’ibadisme, qui se sentent dépositaires de l’identité historique du sultanat et constituent la moitié de la population, et les sunnites, un peu moins nombreux, la différence étant constituée par la minorité chiite des ports. Mais ces crispations ethno-religieuses ne sont que l’expression des différences d’accès à la pleine « omanité » : celle-ci se décline de façon descendante à partir des tribus les plus respectées, jusqu’à la citoyenneté parfois contestée des originaires du Baloutchistan et des rapatriés d’Afrique de l’Est. Elles sont par ailleurs exacerbées aujourd’hui sous l’effet des difficultés économiques.

Une monarchie absolue aux prises avec la récession économique

Le sultan Qabous, qui règne sans partage depuis 1970, a judicieusement utilisé les modestes ressources pétrolières et gazières du pays, qui fournissent 84 % des ressources budgétaires, pour donner à chaque Omanais l’accès à l’éducation et à la santé, à un logement et à un emploi, tout en maintenant les liens tribaux et familiaux.

Mais la diversification économique et la politique d’omanisation des emplois n’ont pas donné les fruits attendus. La main-d’œuvre omanaise reste peu qualifiée et surtout peu motivée, et nécessairement plus couteuse et moins docile que la main-d’œuvre en provenance du sous-continent indien, qui représente 45 % de la population totale, mais 60 % de la population active. Le chômage ne peut plus être absorbé par les emplois publics, largement fictifs, alors que le taux d’accroissement naturel reste élevé (32,8 pour mille en 2016) et que la population se concentre dans le « Grand Mascate » et les chefs-lieux de province. Les jeunes cherchent désormais du travail dans les pays « frères » plus riches du Golfe, où ils affrontent la concurrence humiliante des originaires du sous-continent indien.

Le lointain écho des printemps arabes

Ces frustrations ont pris un tour politique à l’occasion des printemps arabes. Les manifestations qui eurent lieu à Sohar, la grande cité industrielle de la Batinah (région côtière du Nord), violentes même si elles ne firent qu’une victime, furent un coup de semonce qui a été entendu. Les salaires ont immédiatement été augmentés, accompagnés d’autres mesures sociales. Mais la magie du Sultan n’opère plus sur cette jeunesse qui rêve des lumières de la ville, c’est-à-dire de Dubaï. Ces mesures ponctuelles n’apportent pas de solution durable et ne peuvent faire oublier l’usure d’un système politique suranné. Derrière une fiction de participation populaire largement mise en scène, le pays est dirigé par une étroite élite, inamovible, autour du Sultan. En dépit d’un culte de la personnalité omniprésent, à travers le portrait affiché dans tous les lieux publics et privés, et dans la dénomination de multiples sites et édifices (l’université, le port, la grande mosquée…), la personnalité du Sultan est celle d’un homme équilibré, réfléchi, qui tranche sur nombre de dirigeants arabes de sa génération, comme Mouammar el Kadhafi ou Saddam Hussein. En cela, le souverain incarne parfaitement la réputation de son pays, tout à la fois affirmée et discrète. Mais l’institutionnalisation du pouvoir apparait aujourd’hui très déficiente. C’est une source d’inquiétude pour l’avenir, alors que le souverain fêtera en octobre prochain ses 77 ans, sans successeur désigné. La question de la succession est d’autant plus préoccupante pour l’avenir de l’Oman, pour ses alliés et voisins comme pour son peuple, que le Sultan a toujours dédaigné de se marier et de laisser une descendance : une preuve de son obstination à vivre selon ses convictions, quitte à bousculer préjugés et tabous. Un Conseil de la famille royale est chargé de choisir son successeur au sein de la famille, et en cas d’échec au bout de trois jours, ce rôle sera transféré au Conseil de défense (6). Mais à ce jour, personne n’a été associé aux affaires du pays.

Un système politique figé face aux tensions sociales grandissantes…

Une Loi fondamentale n’a été promulguée qu’en 1996, puis modifiée en 2011 par décret royal. Le souverain y est en même temps Premier ministre, et fait fonction de ministre de la Défense et de l’Économie. Cette autocratie n’est qu’à peine tempérée par les hauts personnages qui l’entourent, aussi fidèles qu’inamovibles à l’instar du ministre des Affaires étrangères, Youssef bin Alawi bin Abdullah, et par les deux assemblées chargées de faire le lien avec la population : le Conseil de l’État (majlis ed dawla) se compose de 85 membres nommés par le sultan, tandis que le Conseil Consultatif (majlis ech-Choura), institué en 1991, comprend également 85 membres, seule institution élue par les citoyens, pour 4 ans renouvelables (7). Mais les partis politiques sont interdits, et ces assemblées ne permettent pas de débat contradictoire autour des options qui s’offrent au pays ou sur la solution à apporter aux difficultés rencontrées.

Aujourd’hui, ce système paternaliste a atteint ses limites et ne répond plus aux attentes de la population ni aux défis de l’heure. Les difficultés économiques, tout comme la situation régionale périlleuse, imposent de laisser à la population d’exercer un droit de regard sur les affaires de l’État. La rente ne suffit plus à assurer le maintien du niveau de vie d’une population largement oisive. Or la corruption, liée au mode de développement choisi (par de grands projets dont la réalisation est confiée à des compagnies étrangères) et à la concentration de la richesse entre quelques mains, dont celles du sultan lui-même, ainsi que certaines dépenses somptuaires, comme la construction de la gigantesque mosquée Sultan Qabous, peuvent être l’objet de critiques de moins en moins voilées. De plus, les dépenses militaires atteignent 13 % du PIB, contre 5 % seulement pour l’éducation, et cette proportion ne semble pas destinée à se réduire, au vu de la croissance des menaces externes qui pèsent sur le sultanat.

Une course de vitesse est donc ouverte entre ceux qui, dans l’appareil d’État, sont conscients des enjeux et souhaitent faire évoluer le système, et l’impatience de la jeunesse comme d’une part croissante de la population.

Dans l’œil du cyclone, entre des nationalismes rivaux sous la bannière de l’islam radical

Ces difficultés d’ordre interne ne peuvent que rejaillir sur la position de l’Oman sur la scène diplomatique régionale et internationale. Or on sait à quel point celle-ci est délicate : le voisinage immédiat du sultanat est en état de guerre ouverte ou larvée, et l’Oman est sommé de façon de plus en plus comminatoire de prendre parti dans ces disputes, ce qu’il a toujours voulu éviter. La politique étrangère de l’Oman repose sur les mêmes préceptes que ses relations sociales : la choura, le ta’âqd et l’ijma’. C’est-à-dire que la concertation, le dialogue, la recherche de solutions pacifiques et mutuellement profitables sont toujours privilégiés. L’Oman n’exprime aucune agressivité à l’égard de ses voisins, et il est souvent sollicité pour jouer le rôle de facilitateur ou de médiateur dans leurs querelles, rôle classique de la tierce partie qui est un élément fondamental de régulation de la vie des tribus bédouines.

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