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Équateur : la « Révolution Citoyenne » entre ombre et lumière

Le 4 avril 2017, le socialiste Lenin Moreno (à droite), candidat du parti au pouvoir, est officiellement désigné comme le vainqueur de l’élection présidentielle, ayant obtenu 51,16 % des suffrages exprimés lors du scrutin tenu deux jours auparavant. Il succède ainsi à Rafael Correa (à gauche), dont il est très proche. Certains estiment d’ailleurs que l’ex-leader charismatique continuera de tirer les ficelles en coulisses. (© Xinhua/ANDES)

Alors que Rafael Correa avait bénéficié d’un contexte économique favorable pour mettre en œuvre un ensemble de réformes sociales au bilan globalement positif pour le développement du pays, son successeur, Lenin Moreno, entame son mandat sous le signe du ralentissement de l’activité économique et d’une contestation plus forte de l’orientation du régime.

L’Équateur est arrivé aux élections générales de 2017 dans un climat d’antagonisme politique, avec son économie en convalescence après la chute retentissante des prix du pétrole et secoué par une série d’allégations de corruption dans les hautes sphères gouvernementales. Cela ne semblait pas être le scénario le plus propice pour qu’Alianza País (AP) – mouvement politique qui gouverne le pays depuis une décennie – réitère les succès électoraux de 2009 et de 2013 lorsque son chef, Rafael Correa, fut élu président avec des résultats historiques dès le premier tour. La montée récente de la droite au sein des divers pays du continent où, jusqu’à il y a peu, le populisme de gauche gouvernait confortablement, nourrissait, en plus, un sentiment de fin de cycle régional (1).

Dans le pays et le sous-continent, les résultats des dernières élections (législatives et 1er tour de la présidentielle en février 2017, second tour en avril) étaient donc attendus avec impatience, non seulement pour savoir ce qu’il en serait de la continuité de la « Révolution Citoyenne » – comme est officiellement désigné le processus politique conduit par Correa –, mais aussi pour l’incidence des résultats sur l’échiquier géopolitique latino-américain. Avec la calamiteuse situation du Venezuela, un échec d’AP aurait laissé Evo Morales comme seul représentant de la gauche radicale sud-américaine (2) au XXIe siècle.

Les leçons des élections de 2017

Les résultats du premier tour électoral, qui avait lieu le 19 février, ont cependant montré un tableau paradoxal. Bien que le candidat présidentiel d’AP, Lenin Moreno, soit arrivé en tête, en devançant son poursuivant immédiat de 11 points (39,36 % contre 28,20 %) – le banquier Guillermo Lasso, du parti droitiste CREO –, il n’a pas réussi à atteindre le seuil des 40 % de voix valides que la loi électorale fixe comme condition pour qu’un candidat soit proclamé président sans ballotage. Le vaste mouvement anti-corréisme a célébré comme un triomphe politique la tenue d’un deuxième tour, même si Lasso a tout juste progressé de cinq points par rapport aux résultats obtenus lors de sa participation électorale en 2013.

À l’Assemblée nationale, quoi qu’il en soit, le bloc majoritaire reste celui d’AP (qui a conservé 55 % de sièges lors du scrutin législatif qui a eu lieu le même jour). Le parti au pouvoir continue ainsi à être la force politique la plus importante du pays.

Pour compléter le tableau, Correa a remporté une autre victoire le même jour, en obtenant l’appui de 55 % des citoyens en faveur de son projet d’interdiction pour les fonctionnaires de posséder des capitaux dans des paradis fiscaux. Ce référendum faisait partie de la réponse politique du Président au scandale des Panama Papers qui éclabousse plusieurs de ses hauts responsables, ainsi que d’autres personnalités politiques. La lutte contre l’évasion fiscale a été l’une des priorités du gouvernement d’AP. Peu avant les élections, cette priorité a trouvé un écho favorable dans la campagne menée par des ONG telles qu’OXFAM contre la corruption fiscale internationale.

Bien que, par rapport à 2013, les résultats d’AP au premier tour montrent un net recul (Moreno a obtenu 17 points de moins que Correa, et son bloc parlementaire est passé de 100 à 74 députés), la capacité de résilience du parti n’en est pas moins surprenante au regard de son score très élevé après une décennie au gouvernement. De plus, Lenin Moreno l’a finalement emporté au second tour de la présidentielle, le 2 avril. Quels sont les facteurs en mesure d’expliquer cette solidité électorale ? Une explication du phénomène qui souligne non pas la dimension politique partisane du processus, mais l’orientation de la gestion publique et de l’action gouvernementale d’AP est développée dans les pages qui suivent. Cet angle d’analyse n’est pas du tout arbitraire : contrairement à ses « partenaires bolivariens », Hugo Chávez et Evo Morales, le président Correa a toujours consacré plus d’efforts à une gestion efficace des affaires publiques qu’à la mobilisation populaire de ses bases. On est bien loin de l’image des populismes latino-américains comme étant purement dépendants de la capacité de légitimation politique de chefs charismatiques. Même les cercles académiques libéraux ont dû créer le néologisme « techno-populisme » (3) pour rendre compte de cette sorte d’anomalie politique.

Le retour de l’État et les nouvelles frontières de l’action publique

« Faire les choses extrêmement bien et extraordinairement vite » (sic), tel est le leitmotiv de Correa auprès de son cabinet ministériel. À gauche, et même au sein d’AP, cela était considéré comme une façon de donner la priorité aux logiques technocratiques de gestion sur les impératifs de mobilisation populaire que demande tout processus de changement. Sceptique à propos des demandes de démocratie participative des mouvements sociaux et conscient de la fragilité de son propre parti, Correa a vu dans l’efficacité de l’action publique le principal instrument pour gagner du terrain politique, par la prise en compte d’un clair ensemble de demandes sociales non satisfaites. La bonne gouvernance des affaires collectives revêtait donc une valeur politique dans la lutte pour la transformation sociale.

Ce pari en faveur de l’action publique a ainsi marqué la rupture entre un passé tortueux de gouvernements élitistes et soumis à une inertie certaine, et le singulier présent d’un appareil d’État actif au service du plus grand nombre. Cette rupture a influé sur les attentes citoyennes, les orientant rapidement vers un profond attachement à la Révolution Citoyenne. Si, en 2006, Correa était passé au deuxième tour avec 23 % des voix, trois ans plus tard – après l’adoption de la nouvelle Constitution –, il est élu Président sans ballotage avec un soutien populaire de 52 % des voix.

Au-delà de la volonté du Président, un tel décollage de la cote de popularité du mouvement au pouvoir est la résultante d’une série de réformes pour reconfigurer l’environnement politique qui permettait jusqu’alors la capture d’institutions publiques par un ensemble d’intérêts particuliers. L’entrée en fonction de l’Assemblée nationale constituante (2007-2008) a ouvert la voie politique à ces transformations et permis d’accélérer le processus de reconstruction de l’État que Correa avait promis en campagne. Le lien entre cet agenda et les attentes sociales s’est vérifié avec l’important score d’AP aux élections pour les représentants à l’Assemblée. Les partis traditionnels – dominants depuis le retour à la démocratie en 1979 – ont été décimés. Cela a permis aux idées qui ont émergé au sein de la résistance au néolibéralisme d’être largement influentes pendant la Convention. Le modèle de l’économie de marché comptait, au contraire, très peu des partisans, certains d’entre eux en provenance d’ailleurs du même parti au pouvoir. AP a toujours été une coalition de factions où cohabitent révolutionnaires, centristes, libéraux et conservateurs.

En tout état de cause, divers principes ont été inscrits dans la Constitution, établissant le retour de l’État au centre de la planification de l’économie et la régulation des marchés ; l’interdiction de privatiser les « ressources stratégiques » (pétrole, eau, énergie, etc.) de la nation ; la possibilité de reprendre une politique fiscale expansionniste ; le renforcement des contrôles environnementaux autour des activités productives (« droits de la nature et bien vivre ») ; l’élargissement de droits sociaux et des droits collectifs des peuples indigènes ainsi que la reconnaissance de l’État équatorien comme un État plurinational ; l’impératif de mettre en fonctionnement divers dispositifs de participation et délibération publique ; entre autres aspects. À contre-courant des demandes de nombreux pans de la société, cependant, le projet constitutionnel a renforcé le caractère présidentiel du régime politique, affaibli la place des partis politiques dans le jeu institutionnel, et bloqué certains progrès importants en matière de droits sexuels et reproductifs (dépénalisation de l’avortement, mariage pour tous). Malgré cela, et dans un contexte d’intense conflictualité avec les grands groupes économiques (rejetant l’étatisme économique d’AP), le 28 septembre 2008, 63 % des citoyens approuvent par référendum la Constitution.

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