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Équateur : la « Révolution Citoyenne » entre ombre et lumière

Sur la base de ce large soutien populaire, le gouvernement a entrepris ensuite un ensemble de réformes visant à redonner à l’État ses capacités institutionnelles d’agent principal de la coordination économique. Pour ce faire, cinq grands types de politiques ont été lancés (4) :

a) la renégociation des contrats avec un certain nombre de firmes transnationales (pétrole, télécommunications, sociétés de construction, etc.) en vue d’augmenter la participation de l’État dans l’appropriation de ressources à haute valeur ajoutée ;

b) le renforcement de la régulation des banques pour faire baisser les taux d’intérêt, rapatrier les réserves de l’État placées à l’étranger et soutenir la banque publique et coopérative ;

c) la reprise en main de la Banque centrale par le pouvoir exécutif afin d’avoir la maitrise complète de la politique monétaire et financière ;

d) la réduction du poids de la dette extérieure sur le budget public : après avoir réalisé un audit intégral de la dette et déclaré illégitimes certains tronçons d’endettement, l’État a proclamé un moratoire technique et est rentré en défaut de paiement pour une partie significative de celle-ci ;

e) le renforcement de la capacité de recouvrement de l’État – pour éviter la révolte fiscale des élites – dans le cadre d’une réforme fiscale progressive (entre 2007 et 2016, les rentrées fiscales ont augmenté de 126 %). Une des taxes les plus efficaces a été « l’impôt sur les flux sortants » (5 %) conçu pour décourager la fuite de capitaux et retenir les dollars dans le pays.

Dans un contexte marqué par les prix élevés du pétrole brut, un tel ensemble de mesures, qualifiées de « post-néolibérales », a largement renfloué les caisses de l’État et a permis de faire de nouveau de l’investissement public le principal levier pour dynamiser l’économie et soutenir les dépenses sociales. Contrairement à la vision néolibérale, qui considère l’investissement étranger comme le principal mécanisme de financement du développement, Correa accorde à l’épargne et aux capitaux nationaux un rôle central. Ainsi, le gouvernement relance le secteur de la construction (logements) et des infrastructures publiques – autoroutes, écoles, hôpitaux –, et finance des grands travaux dans des secteurs clés de la production : centrales hydroélectriques, gazoduc et raffinerie de pétrole (bien qu’il s’agisse d’un pays pétrolier, l’Équateur n’avait jamais pris d’initiative pour traiter son brut).

De cette façon, si, en 2005, l’investissement public par rapport au PIB était de 4,7 %, en 2013, il atteint 15,3 % – le plus élevé d’Amérique latine. Il diminue toutefois aussitôt autour de 11 % en 2016 en raison de la baisse du prix du pétrole. Selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), malgré ce ralentissement, l’Équateur garde un atout par rapport au reste de la région puisque l’investissement est orienté pour combler des lacunes d’infrastructure et produire dans des secteurs à forte rentabilité – en particulier l’hydroélectrique – à moyen terme (5). L’investissement public aura ainsi été le moteur de l’économie tout au long de la décennie. Le point faible du modèle est la chute de l’investissement privé.

Le développement et la réduction des inégalités

Dans un contexte d’accélération de la globalisation, les gouvernements progressistes de la région se sont réconciliés avec les marchés tout en refusant de rendre les États impuissants. Avec un certain degré de collaboration avec le secteur privé, ces gouvernements ont réussi à bâtir des projets nationaux de développement en mettant l’accent sur la justice sociale. Cette avancée a été possible grâce à l’essor des exportations des « commodities » [surtout le pétrole et l’exploitation minière] dans un cadre d’intensification des conflits environnementaux (6). Il n’en reste pas moins que les rendements socio-économiques de la décennie sont significatifs.

Même si l’Équateur ne s’est pas développé à un rythme très élevé, avant le ralentissement économique de 2015, il avait atteint une croissance moyenne (2007-2015) de 4,38 % du PIB (7). Cette croissance s’est accompagnée d’une forte diminution de la pauvreté et, simultanément, d’une diminution des inégalités. Les chiffres de l’Institut de statistique national montrent qu’entre 2007 et 2015, la pauvreté selon les revenus a chuté de 36,7 % à 23,3 % de la population et l’extrême pauvreté de 16,5 % à 8,5 %. Par ailleurs, le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, est passé de 0,551 en 2007 à 0,476 en 2015 (8). Combinés au dynamisme du marché et de l’emploi (9), de tels résultats sont révélateurs de l’élan donné par un ensemble de politiques redistributives comme l’augmentation du salaire réel (10), le soutien des transferts directs (semblables à la « Bolsa Familia » brésilienne (11)) et des subventions aux ménages pauvres, et le renforcement de politiques à tendance universaliste comme l’élimination des barrières d’accès (gratuité) à l’éducation, la santé publique, l’université (12). L’application dans la durée de cet agenda favorable à l’équité a ainsi enclenché une dynamique d’inclusion sociale avec un élargissement des droits qui a permis l’amélioration du niveau de vie de catégories sociales de plus en plus importantes.

L’empreinte de la redistribution effectuée par le gouvernement d’AP s’apprécie mieux en la comparant avec ce qui s’était passé lors de la décennie néolibérale de 1996-2006. Pendant cette période, l’économie mesurée par le PIB nominal a augmenté de 85 % (celui-ci est passé de 25,214 millions de dollars à 46,802), alors qu’entre 2006 et 2016, il gagné 105,6 % (production estimée à 96,217 millions de dollars). À quels secteurs et classes sociales ont profité ces niveaux de croissance ?

Le graphique ci-dessus est éloquent. Entre 1996 et 2006, la croissance des revenus personnels a bénéficié 5,6 fois plus aux 10 % les plus riches de la population qu’au 10 % les plus pauvres (« croissance pro-riches »). Dans la décennie suivante, même si toutes les couches ont profité du dynamisme économique, les revenus des 10 % les plus pauvres ont augmenté trois fois plus que ceux du décile ayant les plus forts revenus (« croissance pro-pauvres »). Même si l’effort de redistribution aurait pu être encore meilleur, étant donné la croissance historique de l’économie équatorienne au début du XXIe siècle, il semble clair que l’orientation politique d’AP a eu un impact sur la diminution du fossé social.

La Révolution Citoyenne face à la crise

Dans quelle mesure ces tendances se sont-elles modifiées avec la crise économique de ces dernières années ? (13) Correa a surnommé cette crise « la tempête parfaite » : non seulement le produit principal d’exportation du pays a souffert une chute retentissante sur les marchés internationaux (14), mais le dollar – monnaie officielle du pays depuis 2000 – a également été surévalué, rendant plus chères les exportations non pétrolières et affectant les industries qui sont en concurrence avec des produits d’importation. Au même moment, l’État a dû honorer des obligations financières envers deux grandes multinationales du pétrole – Occidental (1067,7 millions de dollars) et Chevron (112 millions de dollars). De plus, un tremblement de terre de magnitude 7,8 a été enregistré en avril 2016, avec un coût humain et matériel très élevé (0,7 % du PIB). Cet ensemble de facteurs externes a conduit à un ralentissement de la croissance en 2015 et à une contraction de celle-ci en 2016 (-1,7 %). Cette année, les revenus pétroliers sont tombés à 4,6 % du PIB après s’être situés à 12,1 %, en 2013. À lui seul, cet aspect aurait pu amener l’économie à une récession plus profonde et prolongée, comme celle traversée par le Brésil depuis 2014. Au dernier trimestre 2016 toutefois, on observe déjà une légère amélioration. Dans le même temps, les niveaux de pauvreté et d’inégalité n’ont pas réaugmenté. Comment un petit pays, économiquement parlant, et sans monnaie propre, a-t-il réussi à ne pas se laisser emporter dans une spirale si négative ? Dans la réponse à cette question, on trouve un autre facteur qui explique le solide ancrage populaire d’AP.

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