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Équateur : la « Révolution Citoyenne » entre ombre et lumière

Les effets de la récession mondiale de 2008 ont été un premier moment critique pour le gouvernement de Correa. À l’époque tout comme aujourd’hui, il a fait preuve d’une gestion hétérodoxe et contracyclique de l’économie. Ainsi, malgré certaines inflexions significatives, la politique fiscale a été principalement expansionniste. Les dépenses ont augmenté de 2700 millions de dollars de 2013 à 2014 et ont ensuite été réduites de 7800 millions de dollars entre 2014 et 2016 (3,3 % du PIB annuel). Ces coupes ont toutefois surtout affecté les investissements, ce qui a permis de soutenir la quasi-totalité du budget social. Parallèlement, usant d’une mesure innovante pour un pays sans souveraineté monétaire, le gouvernement a mis en œuvre « l’assouplissement quantitatif » (quantitative easing en anglais, ou QE) en accordant des crédits au secteur financier, les banques appartenant à l’État émettant des obligations vendues à la Banque centrale sur le marché primaire. Cela vise à donner plus de crédits au secteur réel et à financer la dépense publique. Le QE a aussi pris la forme d’émission d’obligations liées à la dette publique par le gouvernement, achetées directement par la Banque centrale. Cela a débuté en 2014 avec 833 millions de dollars et a augmenté, passant à 2400 millions, soit environ 2,5 % du PIB, en 2016. Il s’agit de montants significatifs qui ont aidé le gouvernement à payer les arriérés cumulés auprès de ses fournisseurs. Finalement, la mesure la plus importante a été l’adoption, en mars 2015, de mesures temporaires de sauvegarde pour protéger la balance des paiements en pleine chute du cours du pétrole et appréciation du dollar. Cette décision, qui a permis d’imposer des taxes à une vaste gamme de produits d’importation, a provoqué la première grande mobilisation des classes moyennes contre Correa. En tout état de cause, la contraction des importations a élevé de manière proportionnelle et automatique le PIB annuel. Ainsi, Weisbrot (op. cit. note 13) estime que, grâce aux mesures tarifaires, la diminution des importations ajoute au PIB de 5,4 % à 7,6 % entre 2014 et 2016. L’effet contracyclique des mesures de sauvegarde fut providentiel pour faire face à la crise. À cet ensemble de mesures doit s’ajouter l’importante croissance de la dette extérieure à cause des déficits budgétaires des dernières années. Même si l’opposition insiste sur le fait que l’endettement – en particulier vis-à-vis de la Chine – est très onéreux, le paiement des intérêts de la dette représente seulement 1,4 % du PIB.

La convalescence économique a favorisé les résultats électoraux d’AP. Le rendement de la gestion publique pour promouvoir le développement et l’égalité avait déjà forgé une solide base de soutien populaire au gouvernement, même si ses objectifs concernant la diversification de la production et la sortie des industries extractivistes ne sont pas encore atteints. Cependant, avec des prix du pétrole à peine redressés, il parait peu probable que sous le nouveau gouvernement d’AP, l’économie ne connaisse pas un virage vers l’austérité accompagnée d’une certaine perte d’influence de l’État dans l’économie. Une grande partie des citoyens, néanmoins, attend surtout un président plus tolérant et disposé à écouter la société tout comme un système politique transparent et ouvert au contrôle public. Le « décisionnisme corréiste », au-delà de ses succès relatifs, semble épuisé.

Notes

(1) Anne-Aël Durand, « Revers en série pour la gauche en Amérique latine », Le Monde, 2 septembre 2016.

(2) Steve Ellner, « Latin America’s Radical Left in Power: Complexities and Challenges in the Twenty-first Century », Latin American Perspectives, vol. 40, n° 3, 2013, p. 5-25.

(3) Carlos de la Torre, « Technocratic populism in Ecuador », Journal of Democracy, vol. 24, no 3, juillet 2013, p. 33-46.

(4) Franklin Ramírez Gallegos, « Political Change, State Autonomy, and Post-Neoliberalism in Ecuador, 2007-2012 », Latin American Perspectives, vol. 43, no 1, janvier 2016, p. 143-158.

(5) CEPAL, Desafíos para impulsar el ciclo de inversión con miras a reactivar el crecimiento, Santiago de Chile, ONU, 2015.

(6) Bernard Duterme, « Équateur : du pétrole pour atteindre le “buen vivir” ? », CETRI, 15 septembre, 2014

(7) G. Mauricio León, Diagnóstico y perspectiva de la economía ecuatoriana en 2016, Quito, ILDIS-FES, juin 2016.

(8) Pour tous les chiffres : Encuesta nacional de empleo, desempleo, y subempleo. Indicadores de pobreza y desigualdad, INEC, décembre 2016

(9) Le taux de chômage sur la période de 2007 à 2016 a été de 4,9 % en moyenne.

(10) Le salaire minimum a augmenté de 48 % en valeur réelle entre 2007 et 2016. Banco Central del Ecuador (BCE) 2017. Información Estadística Mensual, no 1978, décembre 2016.

(11) Forme de revenu de base attribué sous condition de ressources.

(12) Sur l’ensemble, la dépense sociale a grimpé de 4,3 % du PIB en 2006 à 8,6 % en 2016.

(13) Pour tous les chiffres employés par la suite : Mark Weisbrot et. al., « Decade of Reform: Ecuador’s Macroeconomic Policies, Institutional changes, and Results », Washington, CEPR, février 2017.

(14) Le prix du baril est passé de 87 $ au troisième trimestre 2014, à 24 $ au premier trimestre 2016.

Article paru dans la revue Diplomatie n°86, « Poutine : cap vers l’Asie ? », mai-juin 2017.

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