Magazine Diplomatie

Gambie : la chute d’un dictateur

Le tournant décisif intervient en 2016, quand la crise sociale trouve une expression politique à l’approche de l’élection présidentielle. En avril, Y. Jammeh pense écarter toute menace électorale en arrêtant son principal opposant, Ousseynou Darboe (United Democratic Party, UDP), à la suite d’une manifestation. C’est l’inverse qui se produit : les partis d’opposition choisissent de présenter un candidat unique à l’élection, offrant ainsi une alternative d’autant plus crédible que les résultats du scrutin sont désormais comptabilisés sur place, ce qui limite considérablement les risques de fraude. C’est le candidat de cette coalition, Adama Barrow, jusque-là inconnu (trésorier de l’UDP, il dirigeait un cabinet immobilier à Londres), qui l’emporte le 1er décembre avec plus de 45 % des voix. Par rapport au précédent scrutin, l’effondrement du dictateur est spectaculaire : il perd plus de la moitié de ses voix, passant de 72 à moins de 37 % des suffrages (4).

Le coup de force

Le plus surprenant dans l’affaire est cependant moins la défaite de Jammeh que son acceptation de la défaite. Tout laisse à penser que c’est parce qu’il ne l’avait pas vue venir et qu’il n’avait pas de plan B : la suite des événements montre que ni lui-même, ni son entourage n’avaient renoncé au pouvoir, non seulement par goût, mais aussi, et peut-être surtout, par crainte de poursuites judiciaires pour atteintes aux droits de l’homme. Certains, dans l’entourage du nouveau président, en ont en effet maladroitement agité la menace, alors que Jammeh était encore en place. Plutôt que de risquer un passage en force, le sortant a attendu une occasion favorable.

Cette occasion, c’est un rectificatif des résultats par la Commission électorale indépendante qui la lui fournit : avec 43,34 % pour Barrow et 39,6 % pour Jammeh, l’écart n’est plus que de 19 000 voix. De quoi permettre au sortant de rebondir : une semaine après les résultats, il les conteste et saisit la Cour suprême pour les annuler. C’est la douche froide ! Après la liesse des premiers jours, la population ne bouge plus, par crainte de la répression. Les arrestations reprennent en effet : la dictature est de retour ! Mais la société civile résiste, par d’autres moyens. Dès le 9 décembre, le hashtag « #GambiaHasDecided » se répand sur les réseaux sociaux et devient le slogan fédérateur des opposants au coup de force. L’université se met aussitôt en grève, et les appels enjoignant à Jammeh de quitter le pouvoir se multiplient dans les jours qui suivent, venant de tous les secteurs de la société civile (avocats, infirmiers…), y compris parmi ceux qui passaient jusque-là pour des soutiens au régime (commerçants, chefs religieux…) : pour beaucoup, la réprobation du coup de force, le risque de paralysie du pays et la crainte de désordres l’emportent sur toute autre considération. Donnant officiellement tous les pouvoirs au chef de l’État, la proclamation de l’état d’urgence à quelques jours de la fin de son mandat n’est cependant pas pour les rassurer. Mais ce sont les pressions extérieures qui vont accélérer la chute du régime.

La pression externe

La condamnation du coup de force du président gambien est quasi unanime, venant notamment des pays occidentaux et des organisations internationales (CEDEAO, Union africaine – UA, ONU). En dépit d’un accord militaire signé peu avant (en septembre), la Russie elle-même lâche Jammeh : la crainte de l’enlisement dans ce qui aurait pu devenir un bourbier l’emporte sur la perspective, pourtant séduisante, d’une base russe sur la côte ouest de l’Afrique.

Ce sont les pressions de la CEDEAO qui vont jouer un rôle déterminant. Les chefs d’État de l’organisation s’engagent en effet à assister le 19 janvier à l’investiture d’Adama Barrow, et montrent leur détermination à faire partir Jammeh par tous les moyens diplomatiques, voire militaires si nécessaire.

La pression diplomatique : Abuja à la manœuvre

Les pays francophones étant a priori suspects de complicité avec le Sénégal aux yeux de Jammeh, ce sont les pays anglophones de l’organisation qui prennent l’initiative, avec tout d’abord la défection de juges nigérians et sierra-léonais pressentis par Banjul pour compléter la Cour suprême gambienne. C’est un échec pour Jammeh, qui ne peut faire invalider les résultats du scrutin. Après quoi, ce sont les présidents Muhammadu Buhari (Nigéria), John Dramani Mahama (Ghana), Ellen Johnson Sirleaf (Libéria) qui multiplient les tentatives de médiation dans la capitale gambienne. Ces tentatives s’avérant infructueuses, ils s’engagent alors dans la voie d’une solution militaire, sans doute pour satisfaire la demande du Sénégal. Ce dernier propose un plan clé en main pour une opération dont l’issue ne fait aucun doute, compte tenu du rapport de forces. Mais aussi la CEDEAO trouve-t-elle là une occasion de conforter son image de seule organisation régionale africaine politiquement crédible dans la défense de l’État de droit, ce qui est susceptible de lui procurer de la part des bailleurs de fonds étrangers (notamment l’UE) des ressources financières qui lui font cruellement défaut pour boucler son budget.

La pression militaire : Dakar à la manœuvre

La menace d’une intervention militaire a été brandie dès le début de la crise. Elle prend corps avec la création d’une Mission de la CEDEAO en Gambie (la MICEGA), forte d’environ 3000 hommes (5) fournis par cinq pays (Sénégal, Nigéria, Ghana, Mali, Togo). Son déploiement est légitimé par l’adoption de la résolution 2337 du Conseil de sécurité des Nations Unies le 19 janvier, jour de l’investiture d’Adama Barrow à l’ambassade de Gambie à Dakar. Elle a pour objectif officiel de « contrôler des points stratégiques en vue de sécuriser les populations et faciliter la prise de fonction du président élu ». Les militaires sénégalais commencent à pénétrer en territoire gambien dans l’après-midi, tandis qu’un avion nigérian survole la capitale et qu’un navire de guerre, également nigérian, croise au large.

Alors que le chef d’état-major gambien annonce que ses hommes ne résisteront pas, les troupes de la MICEGA suspendent leur avancée pour laisser une chance aux dernières tentatives de médiation. Celle du Maroc, en pleine offensive diplomatique pour réintégrer l’Union africaine, est un échec (peut-être parce que Rabat est jugé trop proche de Dakar, notamment sur la question du Sahara occidental). C’est finalement la tentative des présidents mauritanien (Mohamed Ould Abdel Aziz) et guinéen (Alpha Condé), considérés tous deux comme proches de Jammeh, qui réussit, au prix de grosses concessions au dictateur : le 21 janvier au soir, le dictateur accepte de quitter le pays avec une partie de ses proches et de ses biens, à destination de Conakry, puis de Malabo (Guinée équatoriale), où il peut espérer échapper à la justice internationale (le pays n’étant pas signataire de l’accord sur la Cour pénale internationale). Le lendemain, les forces de la CEDEAO achèvent leur progression, atteignant le palais présidentiel à Banjul et le village de Kanilaye, fief de Jammeh, sans rencontrer de résistance. Le 26, le président Barrow peut rentrer à Banjul, où il est accueilli par une foule en liesse.

La stratégie de communication de l’opération militaire est bien huilée : officiellement, il n’y a pas d’intervention militaire sénégalaise en Gambie, mais une mission de la CEDEAO, cautionnée par l’UA et par l’ONU. En réalité, c’est bien au Sénégal que la planification de la mission a commencé. C’est à Dakar que son état-major s’est installé jusqu’au 23 janvier. Et c’est bien l’armée sénégalaise qui est à la manœuvre : non seulement elle assure le commandement de l’opération, mais elle fournit la majorité des effectifs (qui étaient déjà présents près de la frontière et prêts à intervenir). En outre, elle connaît le terrain, et, selon les révélations d’un officier malien à la presse, elle avait des plans dans ses cartons depuis longtemps…

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR