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Panorama du phénomène djihadiste en France

Ce continuum est favorisé par les grandes facultés d’adaptation des djihadistes, capables de combattre là-bas et d’être des terroristes ici. Cette caractéristique a conduit les services de sécurité à accorder une attention particulière aux volontaires partant combattre sur ce qu’on appelle depuis une quinzaine d’années « les terres de djihad » (8). L’inquiétude, ancienne – dès octobre 1995, la DST était officiellement saisie d’une commission rogatoire sur le « recrutement de combattants volontaires dans la zone pakistano-afghane » –, n’a fait que grandir depuis 2003 et l’apparition des filières de combattants à destination de l’Irak. Elle est désormais au cœur des préoccupations des autorités en raison du nombre très élevé de djihadistes partis en Syrie et en Irak depuis 2012 [lire notre tableau de bord p. 51].

Le passage par des terres de djihad est, en effet, essentiel. Les volontaires vont y recevoir une formation militaire et même, le plus souvent, y combattre. Ils vont surtout y acquérir une aura, précieuse à leur retour en Europe, et y intégrer des cercles de vétérans. Depuis 2014, nombre d’attentats ou de projets terroristes commis dans les pays de l’Union européenne ont ainsi été le fait d’individus ayant effectué des séjours plus ou moins longs en Syrie ou en Irak, essentiellement au sein de l’EI ou de l’ex-Jabhat al-Nosra (devenu le 28 janvier 2017 le Hayat Tahrir al-Sham, « Organisation de libération du Sham », OLS), l’ancienne franchise locale d’Al-Qaïda.

Connectés à l’EI, parfois même en mission, les djihadistes observés en France mais aussi en Allemagne, en Suède, en Belgique ou au Royaume-Uni n’ont rien de loups solitaires. Ce constat, établi de longue date par les services spécialisés et par les observateurs, a finalement été pris en compte par la presse dans le courant de l’année 2016. Rarissimes, sinon inexistants, sont en effet les cas d’attaques djihadistes réalisées par des individus n’ayant aucune connexion, d’aucune sorte, avec des organisations, leurs émanations ou des réseaux locaux (9). La nature même de la mouvance djihadiste fait que les terroristes ne sont jamais totalement seuls, même s’ils peuvent avoir été recrutés à distance.

… mais un djihad des sympathisants difficile à maitriser

Les services de sécurité, longtemps habitués à lutter contre des organisations pyramidales, ont éprouvé d’importantes difficultés à s’adapter au fonctionnement des réseaux djihadistes, moins centralisés et laissant à leurs membres une grande autonomie opérationnelle. Il est ainsi apparu que les campagnes militaires conduites contre les groupes terroristes ne produisaient pas rapidement d’effet « retour en sécurité intérieure » – alors qu’il s’agit de l’objectif fixé par les responsables politiques quand ils décident de l’emploi de la force contre des groupes djihadistes. Au Yémen, par exemple, la longue campagne de harcèlement d’AQPA par les États-Unis, déclenchée en 2010, n’a produit ses effets que tardivement et n’a pas empêché le groupe de continuer à innover (10). En Syrie et en Irak, les opérations de la coalition bâtie par Washington (opération « Inherent Resolve »), si elles ont progressivement décimé la hiérarchie de l’organisation et contribué à son recul, n’ont pas fait disparaitre la menace qu’elle représentait. L’interception à Marseille, au mois de mars 2017, d’une cellule opérationnelle a confirmé l’absence de lien direct entre l’état de l’EI sur le champ de bataille et ses capacités d’action en Europe.

Paradoxalement, les victoires militaires remportées contre l’EI ont même de dangereuses conséquences. En premier lieu, face à l’effondrement désormais attendu du groupe, un nombre croissant de djihadistes choisissent de quitter la Syrie et l’Irak et de regagner l’Europe. La défaite de l’EI ne les a pas nécessairement convaincus de l’inanité de son projet politico-religieux et leur attachement au djihadisme n’est pas entamé (voir à ce sujet l’indispensable livre de David Thomson, Les Revenants [présenté en p. 96 de ce numéro]). Ils représentent donc une menace d’autant plus élevée qu’aguerris, ils ont à cœur de venger leur califat, sur le point d’être renversé. Cet effondrement annoncé exaspère par ailleurs les sympathisants du mouvement qui voient dans les opérations occidentales, russes, arabes ou iraniennes contre l’État islamique la plus éclatante démonstration d’un complot mondial contre les « vrais croyants ». Le risque d’actions de représailles, non pas organisées par l’EI mais simplement validées, est donc également en hausse.

La pression militaire et sécuritaire sur les deux rives de la Méditerranée a cependant des conséquences. Les revenants sont traqués et les infiltrations en Europe par les routes migratoires, si elles sont possibles, n’en restent pas moins hasardeuses. L’EI s’appuie donc sur une petite communauté de djihadistes expérimentés mais bénéficie surtout de l’apport de ses sympathisants. Ceux-ci, au sein de petites cellules ou de réseaux périphériques, n’ont qu’à suivre les appels à agir régulièrement lancés sur les réseaux sociaux ou sur les messageries chiffrées et à mettre en application les modes opératoires conseillés aussi bien par l’EI que par AQPA et disponibles sur Internet. Ce djihad des sympathisants, qualifié de « djihad open source » par les idéologues eux-mêmes, suit la stratégie des groupes sans consommer leurs ressources, réservées aux projets plus complexes et plus ambitieux.

Rudimentaire ou sophistiquée, la menace persiste

Le constat n’a rien de rassurant. En France, où le phénomène djihadiste a pris des proportions alarmantes, les diverses mesures prises depuis 2012 n’ont pas eu d’effet décisif. L’état d’urgence, instauré dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015, n’est plus guère pertinent tandis que l’opération « Sentinelle » (11) fait l’objet de critiques récurrentes.

La persistance d’une menace projetée par l’EI et/ou par AQ (qui lançait encore un appel à agir dans une vidéo de début mai), et l’émergence d’actions autonomes, redoutées de longue date, contribuent à saturer les services spécialisés. Il leur est, en effet, désormais impossible de traiter les menaces en fonction de leurs auteurs. Les (plus ou moins) nouveaux modes opératoires conseillés et détaillés par les revues djihadistes – Inspire pour AQPA, Dar al-Islam, Dabiq puis Rumiyah pour l’EI –permettent à presque n’importe quel individu de réaliser un carnage. Il faut impérativement décorréler dangerosité et technicité ou dangerosité et lien direct avec une organisation. Depuis plusieurs années, la technicité n’est d’ailleurs plus un élément central de l’intensité de la menace, et on n’imagine pas attaque plus rudimentaire qu’un égorgement, la ruée d’un camion dans une foule ou une fusillade dans un train.

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