Magazine Diplomatie

Panorama du phénomène djihadiste en France

Il ne faut donc plus opposer simplicité et sophistication opérationnelles mais estimer qu’il s’agit des deux facettes d’une seule menace. Les craintes au sujet d’attaques contre les établissements scolaires (12), vives depuis le mois d’aout 2016, étaient ainsi dues aux projets de véritables « seconds couteaux du djihad ». L’important est, évidemment, ailleurs, puisque le but du terrorisme est de créer des effets politiques, peu importe de quelle façon.

De la réaction tactique à l’anticipation stratégique

L’impossibilité de trancher rapidement entre les deux vecteurs de la menace (des terroristes en mission ou des terroristes simplement « inspirés ») est d’autant plus préoccupante que les attaques, de plus en plus simples, ne demandent ni moyens complexes, ni financement massif. Pour financer leur voyage en Syrie, des djihadistes français ont eu recours à des prêts à la consommation. La nécessité de mieux contrôler les pratiques bancaires a été bien comprise par les autorités, mais elle pose, sans surprise, des problèmes en matière de défense des libertés individuelles et de lutte contre les discriminations. Le faible cout des attentats et l’extrême diversité des profils rendent la détection plus difficile et confrontent les services de sécurité et de renseignement à leurs limites. Le seul renforcement des moyens et l’extension des périmètres, sans parler du recours de plus en plus toléré aux actions illégales loin du territoire national, ne constituent que des solutions tactiques, qui n’apportent aucune véritable réponse.

De plus en plus, les débats s’orientent vers la compréhension du processus de radicalisation et vers les origines du phénomène djihadiste. Les discussions sur ce dernier point, monopolisées par l’affrontement entre la thèse de Gilles Kepel et celle d’Olivier Roy (13), sont, en réalité, anecdotiques. En plus de figer le débat en deux camps en apparence irréconciliables, elles ne proposent aucune piste concrète. Il y a pourtant urgence, et pour au moins deux raisons.

Premièrement, parce que les politiques publiques en matière de déradicalisation ont été marquées par un mélange d’amateurisme et de tâtonnements méthodologiques (14). La démarche elle-même, par la normalisation sociale qu’elle projette, n’est de toute façon pas sans défaut et est vivement critiquée (15).

Deuxièmement, parce que le djihadisme ne cesse de séduire au sein de la très importante population carcérale française. Dès la fin des années 1990, la gestion des djihadistes en milieu carcéral s’est imposée comme un défi essentiel. La capacité des détenus à recruter des sympathisants, et même à générer à l’intérieur des prisons de petites cellules, a contraint l’administration à prendre des mesures dans l’urgence. Placés à l’isolement, les détenus les plus prosélytes sont devenus des martyrs. Déplacés dans d’autres établissements, ils ont étendu leur influence et favorisé l’émergence de nouvelles connexions entre islamistes radicaux. La volonté de déradicaliser est notamment née de l’échec patent des peines de prison qui, sans réelle surprise, sont perçues par les terroristes comme des étapes, voire comme un véritable rite d’initiation. Face au nombre croissant de détenus djihadistes, la France a progressivement – mais tardivement – renforcé ses capacités en matière de recueil de renseignements dans les prisons (16). Celles-ci, de moins en moins isolées du reste de la société, ne peuvent plus être considérées comme des espaces entièrement contrôlés, mais bien comme des zones où se tissent des contacts, où peuvent se concevoir des opérations, et où, même, des connexions avec des djihadistes présents à l’étranger peuvent être établies. Il s’agit, à l’évidence, d’un enjeu opérationnel majeur.

Pays le plus touché, la France n’est pas la seule visée en Europe par le djihadisme, et elle tente de répondre au phénomène selon sa culture politique et administrative. Les attaques meurtrières subies en 2015 et 2016 ne doivent cependant pas faire oublier les attentats commis dans d’autres États de l’Union, sans parler des dizaines de projets déjoués à travers le continent, notamment en Allemagne. Le salut viendra sans nul doute de la capacité des Européens à penser le phénomène dans sa profondeur historique et à concevoir des politiques qui ne soient pas seulement réactives.

Notes

(1) Cf. https://www.buzzfeed.com/davidperrotin/un-an-apres-lattentat-terroriste-de-joue-les-tours-en-etait?utm_term=.vnqzmYXvm#.tfP2GXamG.

(2) Cf. sur ce point Yves Trotignon, La lutte contre Daech d’un point de vue français, Fondation Konrad-Adenauer, 2016 (http://www.kas.de/wf/doc/kas_47060-1522-3-30.pdf?161117104958).

(3) Cf. http://lemonde.fr/police-justice/article/2017/03/21/les-rendez-vous-manques-de-l-affaire-merah_5097950_1653578.html

(4) Sur la question du continuum, voir Le Jihad au quotidien, Bernard Rougier, Paris, PUF, 2004.

(5) Cf. http://aboudjaffar.blog.lemonde.fr/2015/02/06/you-shall-not-pass/

(6) Cf. http://www.liberation.fr/france/2016/04/14/du-caire-au-bataclan-la-meme-nebuleuse_1446307

(7) Sur la genèse de l’EI, voir notamment http://web.stanford.edu/group/mappingmilitants/cgi-bin/groups/view/1

(8) Cf. http://www.liberation.fr/debats/2016/07/18/une-diaspora-imaginee-du-califat-au-service-du-djihad-global_1466874

(9) L’attentat de Nice, le 14 juillet 2016, reste à cet égard un mystère. Cf. http://www.liberation.fr/france/2017/04/05/attentat-de-nice-huit-mois-d-enquete-et-toujours-pas-de-trace-de-l-État-islamique_1560814

(10) Ce qu’a notamment montré l’alerte du mois de mars 2017. Cf. https://theaviationist.com/2017/03/22/yemen-seal-raid-likely-lead-to-new-restrictions-for-electronics-on-flights/

(11) Lire à ce sujet la remarquable étude d’Elie Tenenbaum, « La Sentinelle égarée ? L’armée de Terre face au terrorisme », Focus stratégique no 68, IFRI, juin 2016 : https://www.ifri.org/fr/publications/etudes-de-lifri/focus-strategique/sentinelle-egaree-larmee-de-terre-face-terrorisme et le RETEX officiel de l’armée de terre : Capitaine Paul-Marie, Dynamisation de Sentinelle : la mission d’un capitaine, Lettres du RETEX-Témoignages, no 31, CDEF, mai 2017 : http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/a-la-une/dynamisation-de-sentinelle

(12) Cf. http://www.francetvinfo.fr/societe/education/securite-une-enquete-du-principal-syndicat-de-proviseurs-pointe-des-lacunes-dans-les-colleges-et-les-lycees_2109952.html

(13) Sur ce point, voir la synthèse de Leyla Dakhli in La Revue du Crieur, no 3, mars 2016 : « De Gilles Kepel à Olivier Roy, l’univers impitoyable des experts de l’islam ».

(14) Cf. www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/15/esther-benbassa-contre-la-radicalisation-ddjihadiste-il-faut-plus-que-du-bricolage_5094645_3232.html

(15) Cf. http://mouvements.info/la-lutte-contre-la-radicalisation-ou-deux-formes-de-la-pensee-magique

(16) Au point d’entrainer, enfin, des évolutions de la communauté du renseignement. Cf. http://www.lepoint.fr/societe/prison-comment-urvoas-a-cree-son-propre-service-de-renseignements-25-04-2017-2122480_23.php#xtor=CS2-239

Article paru dans la revue Diplomatie n°87, « Terrorisme : les filières djihadistes en Europe », juillet-août 2017.

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