Lutte antidrogue : la narco-guérilla mexicaine

Un autre paramètre qui vient compliquer le travail de lutte antidrogue réside dans la versatilité des relations qu’entretiennent les différents acteurs du narcotrafic. Les gangs peuvent changer d’alliance et se retourner contre leurs anciens patrons en fonction de leurs intérêts : les Zetas sont ainsi montés en puissance en travaillant pour le cartel du Golfe, avant de s’allier à partir de 2006 avec la Beltran Leyva, affiliée au cartel de Sinaloa. Ils ont également mené des campagnes d’élimination dans les prisons mexicaines, où ils ont organisé des mutineries lors desquelles des dizaines de membres du cartel du Golfe ont péri et à l’issue desquelles les Zetas incarcérés ont pu s’évader. Ces retournements compliquent d’autant le travail de renseignement effectué par les autorités, ces dernières devant régulièrement mettre à jour leurs informations pour décrypter les actions menées par les cartels.

En 2013, malgré la capture ou l’élimination de plusieurs de leurs leaders et la sécession de certains narcotrafiquants qui voient en leur usage du sadisme un frein aux affaires, les Zetas étaient en mesure de poursuivre leurs activités et continuaient d’attirer de nouvelles recrues. Leurs effectifs se maintiennent à plusieurs centaines de cadres et leur permettent d’être actifs sur 21 des 32 États mexicains tout en pénétrant d’autres pays d’Amérique centrale.

Les commandos recrutés au Guatemala ont également joué un rôle dans l’évolution des Zetas et leur utilisation stratégique de la terreur. Formés de manière très dure au sein des Kaibiles, les forces spéciales guatémaltèques, où ils ont appris à tuer et manger tout ce qui peut l’être dans la jungle et ont été soumis à des rites initiatiques tels que couper la tête d’un poulet avec les dents ou élever un chiot avant de devoir l’abattre, ces spécialistes de la contre-insurrection ont enseigné aux Zetas des techniques de décapitation en s’inspirant des pratiques terroristes d’Al-Qaïda en Irak.

Outre leur adéquation avec les personnalités sadiques de leurs leaders et les rituels sacrificiels précolombiens des Aztèques et des Mayas dont ils se réclament parfois, la torture et les techniques archaïques d’exécution vont de pair avec les objectifs des Zetas : diversification de leurs activités criminelles, optimisation des rançons et de leur capacité d’extorsion, publicité auprès d’employeurs potentiels, attraction de recrues et émulation pour repérer les futurs cadres de l’organisation, maintien de l’esprit de corps et dissuasion d’éventuelles désertions, dissuasion vis-à-vis de leurs adversaires (y compris les criminels tentant de se faire passer pour des Zetas afin d’en tirer bénéfice) et contraction d’alliances pertinentes en lien avec leurs objectifs stratégiques.

Les différentes manières d’éliminer leurs adversaires sont codifiées en fonction du motif de l’exécution (balle dans la tempe pour les rivaux, dans la nuque pour les traîtres, etc.), permettant ainsi de faire passer des messages précis. Les Zetas ont régulièrement fait preuve d’adaptabilité et de réactivité pour prendre leurs adversaires par surprise, y compris lorsqu’ils n’avaient pas l’initiative, comme à Sinaloa où ils échangèrent avec l’organisation Beltran Leyva leurs modes opératoires contre de l’argent, une coopération avec les Mazatlecos, un gang de Sinaloa, et une facilité d’accès au fief de Joaquin Guzman. Ils réitérèrent l’opération avec la Resistencia à Jalisco, là aussi dans le but d’accéder à une zone qui leur était interdite.

À la différence d’autres groupes paramilitaires, les Zetas intègrent une unité de femmes, les Panteras, pour séduire, leurrer, faire chanter ou éliminer des personnalités politiques ainsi que des hauts responsables de la police et de l’armée en mesure de gêner ou d’assister efficacement l’organisation et ses employeurs. Certaines Panteras assument des fonctions de commandement, tandis que d’autres sont spécialisées dans le recueil de renseignement ou l’assassinat (3).

Tout au long de leur montée en puissance, les Zetas se sont ainsi livrés à une surenchère de sadisme et de violence gratuite : torture à mort d’indicateurs, exécution de la famille d’un Marine mexicain tué lors d’un affrontement, quand ce ne furent pas des exécutions en masse de civils innocents comme en 2010 à Taumalipas où 72 migrants en route vers les États-Unis furent tués au marteau de forgeron, ou lors du second massacre de San Fernando entre le 6 avril et le 7 juin 2011, période durant laquelle plusieurs bus furent arrêtés, leurs passagers kidnappés et un total de 193 personnes exécutées pour l’exemple. Parfois, ces exécutions eurent lieu sous forme de combats entre otages sur le modèle des gladiateurs romains, permettant au passage de recruter des hommes capables de tuer pour survivre. Les Zetas ne se soucient pas de l’image qu’ils donnent à la population, leur seule préoccupation est de démontrer leur contrôle absolu des territoires qu’ils revendiquent.

Ces derniers se sont étendus au Guatemala à partir de 2007, où le cartel de Sinaloa est également très présent, ainsi qu’au Honduras où les cartels mexicains concurrencent leurs homologues péruviens, colombiens et honduriens en vendant leurs produits moins chers et grâce à leurs stocks plus importants.

L’Initiative de Merida

Lancée en 2008 par le président George W. Bush, l’Initiative de Merida est un effort militaire visant au renforcement des capacités d’interdiction des forces mexicaines afin de leur permettre d’accroître leur pression sur les cartels : en ce sens, il s’inscrit dans le même paradigme que le Plan Colombie des années 2000 (qui fut d’ailleurs reconduit en 2008 par l’administration Bush), qui visait à la destruction des moyens de production de coca en suivant une approche à 80 % militaire. L’Initiative de Merida portait sur un programme bilatéral d’une durée de trois ans, avec un budget de 1,4 milliard de dollars censé permettre au gouvernement mexicain de reprendre l’initiative dans sa lutte contre les cartels.

Toutefois, comme lors du précédent colombien, l’Initiative de Merida présentait des failles symptomatiques du déséquilibre de la stratégie antidrogue américaine. Au lieu de suivre une approche holistique prenant en compte l’intégralité des paramètres, elle omet de proposer, en marge de l’effort militaire, des initiatives contre la corruption qui gangrène l’appareil sécuritaire mexicain. Elle n’intègre pas les développements socio-économiques requis pour réduire la nécessité de ceux qui se tournent vers les activités illégales pour subvenir à leurs besoins, ni de mesures destinées à renforcer les institutions gouvernementales.

En effet, l’un des problèmes rencontrés par le gouvernement mexicain réside dans la neutralité du système judiciaire, qui résulte de l’absence de lois spécifiques permettant de cibler correctement le crime organisé au Mexique. La législation est si faible que seuls 1 à 2 % des criminels sont punis, ce qui démotive toute coopération citoyenne. De leur côté, les cartels disposent d’une telle masse financière qu’ils peuvent se permettre de fournir de la masse salariale, des prestations de bien-être et de créer de la cohésion sociale auprès des populations. Face à eux, les institutions mexicaines sont démunies pour appliquer une stratégie antidrogue efficace et perdent de leur crédibilité auprès de la population.

Enfin, comme pour le Plan Colombie, deux paramètres essentiels reposent entièrement sur l’action des États-Unis : la demande en drogues dans ce pays, et le flux d’armes américaines vers le Mexique qui permet aux cartels et aux gangs d’augmenter et maintenir leur puissance de feu. Or l’Initiative de Merida ne prévoit rien, ni d’un côté, ni de l’autre de la frontière, pour répondre à ces problématiques.

Le programme se focalise sur le renforcement de l’armée et de la police mexicaines : aide au déploiement rapide et à la mobilité, avec des hélicoptères fournis par Washington, des moyens d’appui aérien, du matériel de communication et de surveillance (ELINT, systèmes FLIR), des jumelles de vision nocturne, de l’armement et des gilets pare-balles au niveau individuel, ainsi que des moyens de détection (notamment avec la formation d’équipes cynophiles spécialisées dans la recherche) et d’entraînement pour le maintien en condition opérationnelle. Les États-Unis partagent également des ressources dans les domaines du renseignement, des opérations psychologiques et de la doctrine d’interopérabilité.

Au sein du NORTHCOM, un état-major de forces spéciales a été créé spécifiquement pour gérer l’assistance militaire fournie au Mexique, afin de conseiller les unités mexicaines dans leur traque des chefs de cartels selon les tactiques utilisées par l’armée américaine dans sa lutte contre Al-Qaïda. Pour autant, les unités de l’USSOCOM ne peuvent pas intervenir directement sous forme d’actions militaires. Il s’agit surtout d’optimiser l’usage du renseignement par les unités mexicaines et de partager des retours d’expériences, comme celui de la localisation d’Oussama ben Laden, entre autres. L’accord négocié entre le Mexique et les États-Unis ne permettant pas aux soldats américains déployés au Mexique d’emporter leurs armes, ils sont donc uniquement présents au niveau du commandement et de la formation, en particulier celle des commandos mexicains. Ces derniers doivent éviter en priorité le risque de désertion de la part d’opérateurs formés afin de ne pas alimenter les groupes paramilitaires qu’ils affrontent. L’autre problème majeur réside dans le respect des droits de l’homme par les forces spéciales mexicaines : une loi américaine baptisée Leahy Provision interdit toute aide militaire américaine auprès d’un gouvernement violant les droits de l’homme.

Déployés sur une base militaire située dans le nord du Mexique depuis 2011, des agents de la DEA et de la CIA ainsi que des contractors américains fournissent aux autorités mexicaines une assistance dans les domaines du recrutement d’informateurs, de l’utilisation de micros et de l’interrogation de suspects, auxquels les États-Unis ont également formé plus de 4 500 agents fédéraux au sein des forces de sécurité mexicaines. Le Pentagone fournit des hélicoptères de transport tactique et conduit des vols de drones dans l’espace aérien mexicain pour traquer les chefs des cartels. Plus de 30 cibles de haute valeur ont été arrêtées ou éliminées entre 2009 et 2011. Le renforcement de cette collaboration bilatérale est intervenu trois ans après le lancement de l’Initiative de Merida et, à cette date, le bilan total de la guerre entre et contre les cartels était de 45 000 morts (4).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

facilisis Donec quis risus libero sed risus. mattis felis
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR