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Lutte antidrogue : la narco-guérilla mexicaine

Enfin, l’usage de la brutalité suit une stratégie de terreur que l’on retrouve au sein de l’État islamique en Syrie et en Irak, avec une surenchère de cruauté incluant la torture et des mises à mort spectaculaires à base de strangulations, pendaisons en public, décapitations, immolations et castrations, régulièrement mises en scène et filmées pour être ensuite diffusées sur les réseaux sociaux. Les opérations de propagande incluent également la présence de bannières dans les rues et sur les routes, ainsi que la diffusion de messages sur leur réseau de radios libres. Les Zetas démontrent ainsi leur capacité à pouvoir tuer qui ils veulent, quand ils le veulent, et en toute impunité. Leurs actions, qui se sont peu à peu étendues au Texas, à l’Arizona, au Tennessee, à la Géorgie et à l’Oklahoma (où leurs équipes d’assassins ont ciblé des adversaires ainsi que des policiers américains) ont fait grimper les statistiques au point de donner à l’Amérique latine le taux d’homicides le plus élevé au monde. La question sécuritaire au Mexique n’avait pas représenté un tel challenge pour les États-Unis depuis la révolution mexicaine de 1910.

Les forces de sécurité mexicaines sont quant à elles moins bien équipées et entraînées que les groupes paramilitaires au service des cartels de la drogue. Elles sont la cible d’une corruption agressive, qui concerne près de 30 % de la police fédérale. Le recrutement des officiers de police est progressivement anesthésié, tandis que les forces de police locales livrent les opposants aux cartels et les préviennent des opérations planifiées par le gouvernement. L’occupation du terrain devient très compliquée, car les forces de police sont incapables de rester indéfiniment sur une zone contrôlée par les cartels et le trafic reprend dès qu’elles repartent.

La corruption de la police mexicaine a déplacé la confiance du président Calderon vers l’armée pour assurer ses opérations de sécurité. Outre la militarisation des opérations de police, cela a eu pour effet d’exposer l’armée à la corruption, dont les membres se voient offrir par les cartels des salaires jusqu’à dix fois supérieurs à leur solde. D’autre part, la lutte antidrogue rencontre maintenant des problèmes de violation des droits de l’homme par l’armée mexicaine, en particulier ses unités spéciales.

Un autre paramètre qui vient compliquer le travail de lutte antidrogue réside dans la versatilité des relations qu’entretiennent les différents acteurs du narcotrafic. Les gangs peuvent changer d’alliance et se retourner contre leurs anciens patrons en fonction de leurs intérêts : les Zetas sont ainsi montés en puissance en travaillant pour le cartel du Golfe, avant de s’allier à partir de 2006 avec la Beltran Leyva, affiliée au cartel de Sinaloa. Ils ont également mené des campagnes d’élimination dans les prisons mexicaines, où ils ont organisé des mutineries lors desquelles des dizaines de membres du cartel du Golfe ont péri et à l’issue desquelles les Zetas incarcérés ont pu s’évader. Ces retournements compliquent d’autant le travail de renseignement effectué par les autorités, ces dernières devant régulièrement mettre à jour leurs informations pour décrypter les actions menées par les cartels.

En 2013, malgré la capture ou l’élimination de plusieurs de leurs leaders et la sécession de certains narcotrafiquants qui voient en leur usage du sadisme un frein aux affaires, les Zetas étaient en mesure de poursuivre leurs activités et continuaient d’attirer de nouvelles recrues. Leurs effectifs se maintiennent à plusieurs centaines de cadres et leur permettent d’être actifs sur 21 des 32 États mexicains tout en pénétrant d’autres pays d’Amérique centrale.

Les commandos recrutés au Guatemala ont également joué un rôle dans l’évolution des Zetas et leur utilisation stratégique de la terreur. Formés de manière très dure au sein des Kaibiles, les forces spéciales guatémaltèques, où ils ont appris à tuer et manger tout ce qui peut l’être dans la jungle et ont été soumis à des rites initiatiques tels que couper la tête d’un poulet avec les dents ou élever un chiot avant de devoir l’abattre, ces spécialistes de la contre-insurrection ont enseigné aux Zetas des techniques de décapitation en s’inspirant des pratiques terroristes d’Al-Qaïda en Irak.

Outre leur adéquation avec les personnalités sadiques de leurs leaders et les rituels sacrificiels précolombiens des Aztèques et des Mayas dont ils se réclament parfois, la torture et les techniques archaïques d’exécution vont de pair avec les objectifs des Zetas : diversification de leurs activités criminelles, optimisation des rançons et de leur capacité d’extorsion, publicité auprès d’employeurs potentiels, attraction de recrues et émulation pour repérer les futurs cadres de l’organisation, maintien de l’esprit de corps et dissuasion d’éventuelles désertions, dissuasion vis-à-vis de leurs adversaires (y compris les criminels tentant de se faire passer pour des Zetas afin d’en tirer bénéfice) et contraction d’alliances pertinentes en lien avec leurs objectifs stratégiques.

Les différentes manières d’éliminer leurs adversaires sont codifiées en fonction du motif de l’exécution (balle dans la tempe pour les rivaux, dans la nuque pour les traîtres, etc.), permettant ainsi de faire passer des messages précis. Les Zetas ont régulièrement fait preuve d’adaptabilité et de réactivité pour prendre leurs adversaires par surprise, y compris lorsqu’ils n’avaient pas l’initiative, comme à Sinaloa où ils échangèrent avec l’organisation Beltran Leyva leurs modes opératoires contre de l’argent, une coopération avec les Mazatlecos, un gang de Sinaloa, et une facilité d’accès au fief de Joaquin Guzman. Ils réitérèrent l’opération avec la Resistencia à Jalisco, là aussi dans le but d’accéder à une zone qui leur était interdite.

À la différence d’autres groupes paramilitaires, les Zetas intègrent une unité de femmes, les Panteras, pour séduire, leurrer, faire chanter ou éliminer des personnalités politiques ainsi que des hauts responsables de la police et de l’armée en mesure de gêner ou d’assister efficacement l’organisation et ses employeurs. Certaines Panteras assument des fonctions de commandement, tandis que d’autres sont spécialisées dans le recueil de renseignement ou l’assassinat (3).

Tout au long de leur montée en puissance, les Zetas se sont ainsi livrés à une surenchère de sadisme et de violence gratuite : torture à mort d’indicateurs, exécution de la famille d’un Marine mexicain tué lors d’un affrontement, quand ce ne furent pas des exécutions en masse de civils innocents comme en 2010 à Taumalipas où 72 migrants en route vers les États-Unis furent tués au marteau de forgeron, ou lors du second massacre de San Fernando entre le 6 avril et le 7 juin 2011, période durant laquelle plusieurs bus furent arrêtés, leurs passagers kidnappés et un total de 193 personnes exécutées pour l’exemple. Parfois, ces exécutions eurent lieu sous forme de combats entre otages sur le modèle des gladiateurs romains, permettant au passage de recruter des hommes capables de tuer pour survivre. Les Zetas ne se soucient pas de l’image qu’ils donnent à la population, leur seule préoccupation est de démontrer leur contrôle absolu des territoires qu’ils revendiquent.

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