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En Macédoine, une sortie de crise durable ?

Quant au SDSM, bien qu’il ait ambitionné la victoire, ses 36,66 % des voix marquaient déjà une progression spectaculaire par rapport aux 25 % des élections de 2014. Ils lui ont surtout permis d’obtenir 49 députés au Parlement, soit seulement deux de moins que le VMRO-DPMNE, et ont validé la stratégie de Zoran Zaev et Radmila Sekerinska, vice-présidente du parti. Enfin, au vu de ce que l’on pouvait qualifier de mauvais résultats du VMRO-DPMNE, ils plaçaient le parti dans une position où le pouvoir était accessible.

Le rôle crucial de la minorité albanaise

De leur côté, les partis albanais traditionnels que sont le BDI (Union Démocratique pour l’Intégration) et le PDSH (Parti Démocratique des Albanais) ont enregistré une forte baisse du nombre de leurs électeurs et de leurs députés, passant respectivement de 19 à 10 et de 7 à 2. Ils ont également vu l’émergence d’autres acteurs captant une partie des voix de cette minorité ethnique avec l’apparition du parti erdoganiste BESA (5 députés), et de l’Alliance des Albanais (2 députés).

In fine, le VMRO-DPMNE et le SDSM se retrouvaient tous deux en position de composer une majorité parlementaire. Or le BDI, partenaire de coalition historique du VMRO-DPMNE au sein du gouvernement, a fini par décider de tourner le dos à son ancien partenaire en refusant la coalition, renonçant au passage au principe « vainqueur avec vainqueur » sur lequel ils s’étaient mis d’accord en 2007. Ils ont préféré rejoindre d’autres partis albanais au sein de la plate-forme albanaise (Albanska Platforma) pour négocier leur soutien au SDSM.

L’importance de la minorité albanaise dans ces élections n’est pas seulement liée aux résultats électoraux de ses partis, mais peut-être bien plus à la croissance d’un vote SDSM au sein de ce groupe, motivé par une opposition croissante au gouvernement du VMRO-DPMNE. Le parti social-démocrate cherchait en effet à « désethniciser » le vote et à revenir à une différenciation idéologique et non ethnique des partis. Motivés par la domination du VMRO-DPMNE chez les Macédoniens (au sens ethnique du terme), le SDSM avait notamment décidé d’intégrer des membres de la communauté albanaise impliqués dans l’opposition au régime à des positions électives de leur liste électorale. Leurs bons résultats dans les circonscriptions à majorité albanaise illustrent la pertinence de ce choix, confirmé par les résultats des élections législatives. Ils ont par ailleurs joué un rôle majeur dans la décision du BDI de ne pas renouveler une coalition avec la droite nationaliste macédonienne, qui l’éloignait de sa base électorale et risquait d’avoir des conséquences désastreuses aux élections locales de 2017 (3).

Fruit de ces configurations, le SDSM a obtenu le soutien de plusieurs partis albanais en vue de la constitution d’un gouvernement, non sans s’engager sur des points clés portés par la plate-forme albanaise (voir infra). Cette orientation provoqua l’opposition d’une partie de la population favorable au VMRO-DPMNE et donna au président Gjorgi Ivanov, issu de ce même parti, un argument pour refuser de confier à Zoran Zaev le mandat pour former un gouvernement.

Manifestant leur opposition de façon quotidienne lors de rassemblements organisés par une « initiative citoyenne » issue des rangs du VMRO-DPMNE, ces opposants accusaient Zaev de nuire aux intérêts supérieurs de la République de Macédoine et des Macédoniens en mettant en péril l’unité du pays. Leur mouvement a atteint son paroxysme avec les épisodes du 27 avril 2017 : alors que le Parlement, réuni en session plénière, organisait un vote pour élire un nouveau président de l’Assemblée, étape cruciale dans la constitution d’un gouvernement par le SDSM, les manifestants regroupés devant le Parlement en ont forcé les portes devant une police bienveillante et opportunément peu présente, et avec la complicité de certains députés du VMRO-DPNE. Les scènes de violence qui ont suivi et les accusations de manipulation portées à l’encontre de Nikola Gruevski en lien avec le directeur de la Sécurité intérieure, membre de son parti, ont fini de leur ôter toute crédibilité et contraint le Président à accepter de nommer Zoran Zaev Premier ministre.

L’UE et les USA, médiateurs de la crise

L’ensemble de ce processus a fortement impliqué divers acteurs de la communauté internationale en fonction de leurs intérêts particuliers. Ainsi, si Nikola Gruevski était à l’origine perçu par Européens et Américains comme un facteur de stabilité dans le pays, sa dérive autoritaire et l’éloignement progressif du pays des chemins de l’intégration euro-atlantique les ont conduits à lui retirer leur soutien. Et bien que leur défiance envers une opposition jugée peu sérieuse et mal préparée perdurât, la gestion de la crise par le VMRO-DPMNE a fini de les convaincre de lui retirer leur soutien. Certes, la Russie a fait entendre une voix contradictoire en marquant son soutien à Nikola Gruevski. Mais ses intérêts dans le pays n’étaient pas suffisants pour motiver un engagement supérieur. D’autant que les pays amis de la région, la Grèce et surtout la Serbie, entretiennent avec la République de Macédoine des relations ambigües, voire conflictuelles, avec lesquelles un engagement massif pour la République de Macédoine aurait été en contradiction.

Le soutien des USA et de l’UE s’est alors porté presque par défaut sur le SDSM, qui apparaissait comme la seule alternative possible. Il s’est manifesté au travers de pressions exercées sur le gouvernement de Nikola Gruevski pour accepter de négocier et de faire des concessions en vue d’une sortie de crise. La valse des ambassadeurs se succédant aux sièges des partis politiques à Skopje ainsi que l’implication directe de l’Union européenne ont donc poussé les acteurs vers la table des négociations.

Mais ces pressions ont également servi d’argument au VMRO-DPMNE, qui accusait le SDSM d’être dangereux pour les intérêts supérieurs du pays. Le discours offensif de Nikola Gruevski au soir des élections du 16 décembre 2016, déclarant devant la foule amassée sous les fenêtres de la commission électorale qu’il ne se laisserait pas voler la victoire, dénonçait sans ambages les interventions étrangères (4). Mais, à court d’options pour s’y opposer, il a dû se résigner à reconnaitre le mandat donné à Zoran Zaev pour former le gouvernement.

Quand l’Albanie s’implique

L’Albanie apparait comme un autre acteur majeur de la crise au niveau régional et ce, même si ses interventions n’ont pas été nombreuses. Le fait qu’Edi Rama, Premier ministre du pays alors également en campagne électorale (5), convoque à Tirana les principaux partis albanais pour s’entretenir avec eux et demander leur union, a été interprété comme une ingérence majeure par la population macédonienne. La formation à Tirana de cette « plateforme albanaise » avait en effet abouti à la formulation de revendications communes aux partis ainsi regroupés, fonctionnant comme conditions préalables à toute entrée dans une coalition gouvernementale. Principale de ces revendications, les partis albanais demandaient à ce que l’albanais devienne une langue officielle sur l’ensemble du territoire et pas seulement dans les communes où les individus se déclarant comme tels représentent plus de 25 % de la population. Cette revendication implique également que l’albanais devienne pleinement une langue officielle au sein des institutions, où n’est reconnue pour l’instant que la langue parlée (et non écrite).

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