Magazine Diplomatie

Le Niger, nouvelle zone grise saharo-sahélienne

La carence structurelle des services publics

En plus du décaissement de 17 millions de dollars consenti par le Fonds monétaire international (FMI) au Niger en 2016 (dans le cadre de sa facilité élargie de crédit de 150 millions accordée en mars 2012), la Banque mondiale a débloqué, en juin 2017, 600 milliards de FCFA, sur trois ans, afin d’encourager le développement du pays. De même, l’Union européenne effectuait en juin 2017 un décaissement progressif de près de 57 millions d’euros en direction notamment des secteurs de l’agriculture et de l’éducation. Pour l’instant, les enseignants pâtissent toujours d’un bas niveau de formation. Le taux de scolarisation n’atteint pas 50 % pour les élèves vivant en brousse, souvent éloignés de plus de 20 km de toute école élémentaire, le ramassage scolaire étant inexistant le long d’un réseau routier chaotique et en pointillés. De plus, dès la puberté, une partie des jeunes musulmanes n’ont plus accès à l’éducation en raison de la pratique du mariage précoce, survenant dès l’âge de 13 ans en zones rurales. Par conséquent, l’analphabétisme et l’illettrisme affligent les fillettes puis les femmes, dont à peine 60 % accèdent aux classes primaires et seulement 8 % à l’enseignement secondaire (10).

Quant aux hôpitaux, obsolètes, ils ne répondent pas aux standards de l’Office mondial de la santé (OMS), en termes de matériel, de plateaux chirurgicaux, d’imagerie et de capacité d’accueil : nombre insuffisant de lits, malades couchés dans les couloirs, coupures incessantes de courant, absence de climatisation, conditions d’hygiène et d’asepsie effroyables. Surtout, la formation du personnel médical est défectueuse. Les praticiens témoignent du nombre de patients diabétiques auxquels, diagnostiquant à tort une poussée de fièvre palustre, les infirmières ont administré un sérum glucosé, qui les a plongés dans un coma fatal. Et tandis que les médecins délaissent ces hôpitaux bondés au profit de cliniques privées aux tarifs prohibitifs, au-dehors, les indigents périssent dans le plus complet dénuement, au fond de la brousse ou sous les viaducs de Niamey, où errent les cohortes de lépreux (378 nouveaux cas en 2016) (11), d’infirmes poliomyélitiques et de non-voyants rongés par le paludisme et que guident des jeunes filles déscolarisées, auxquelles la famille confie la tâche quotidienne ingrate de mendier leur pitance.

Enfin, seuls 46 % des Nigériens ont accès à l’eau potable et 13 % au réseau d’assainissement (12), tandis que plus de 12 millions d’entre eux ne disposent pas de latrines (13). Or la pratique de la défécation en plein air contamine l’environnement et les nappes phréatiques et favorise la propagation des affections pathogènes diarrhéiques, qui déciment les nourrissons. En juillet 2016, la Banque mondiale avait pourtant accordé un financement additionnel de 70 millions de dollars à Niamey afin de poursuivre les programmes de distribution d’eau potable et d’assainissement urbain.

Sur le plan politique, à l’absence d’une gouvernance clairvoyante doublée d’une corruption généralisée – conforme à l’adage nigérien : « la chèvre broute là où elle est attachée » –, vient s’ajouter l’incapacité de l’opposition à afficher un front uni cohérent. Dès lors, nous assistons à l’érosion des schémas classiques d’expression démocratique, qui amorce une dynamique de recomposition du paysage politique au bénéfice des groupes extrémistes. Ainsi, les partisans de l’islam sunnite radical, qui demeurent, au Niger comme ailleurs, le fléau et non l’étendard de la religion musulmane, nourrissent une lame de fond politico-religieuse contestataire en prêtant habilement assistance aux plus pauvres (nourriture, soins, éducation) afin de pallier les carences fondamentales de l’État nigérien. Leur tactique reste la déstabilisation des mosquées, dans l’Aïr par le biais de la diaspora libyenne du quartier de Misrata d’Agadez, mais aussi au Sud, dans les villes de Dosso, Tahoua, Diffa, Zinder et, surtout, de Maradi, véritable capitale économique aux portes du Nigéria. Cependant, sans rechercher, pour l’heure, une remise en cause du statu quo ante par la violence, ces acteurs usent d’une stratégie d’influence à long terme, basée sur les sous-champs fédérateurs du sentiment d’abandon de la jeunesse et du ressentiment contre la France, taxée de visées néocolonialistes. En attestent les récriminations récurrentes de la rue nigérienne contre Niger Terminal, une filiale du groupe Bolloré en Afrique, accusé de corruption. Or les jeunes Nigériens, qui constituent cette classe politique en instance, néo-prolétaires, non éduqués, souvent non francophones et dépourvus de conscience politique, restent aisément manipulables et seront, à terme, incapables de proposer une alternance démocratique au sommet de l’État.

Ainsi s’opère une confessionnalisation de la société nigérienne, à défaut d’une radicalisation, associant une perte totale de laïcité à un abandon des coutumes traditionnelles et autres croyances animistes, au profit des seuls préceptes de l’islam, pouvant dégénérer en accès sporadiques de violences interconfessionnelles, comme ce fut le cas les 16 et 17 janvier 2015 après que le président Mahamadou Issoufou, en visite à Paris, a déclaré imprudemment : « Je suis Charlie ! ». La communauté chrétienne assistait alors au saccage et au pillage de ses lieux de culte. La plupart des églises de Niamey étaient incendiées à l’exception de deux paroisses, défendues par leurs fidèles. Dans la ville de Zinder, les religieuses de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus faillirent périr brulées vives tandis que leurs coreligionnaires étaient chassés de leurs demeures. Le lourd bilan de ces troubles graves s’est élevé à 12 morts et 150 blessés parmi la communauté chrétienne.

Une topologie ethno-tribale clivée sur fond de tensions entre Touaregs et Toubous

Depuis le début de son second mandat, Mahamadou Issoufou tente lucidement de calmer ses opposants en formant, pour la première fois de l’histoire politique nigérienne, un gouvernement d’union nationale, que rejoignait opportunément le Mouvement National pour la Société du Développement (MNSD) Nassara d’Abdoul Kadri Tidjani, le 14 aout 2016. Surtout, évitant le contre-exemple malien, il nomme habilement le Touareg Brigi Rafini à la Primature (Premier ministre). Il offre ainsi une représentativité politique à cette communauté nomade irrédentiste, qui représente 11 % de la population, afin de prévenir une nouvelle rébellion nordiste – en 1990, 1991, 1994 et 2007, les Touaregs s’étaient soulevés en représailles au non-respect de l’accord minier passé entre les chefs tribaux, l’ancien président Tandja et AREVA, portant sur la redistribution des dividendes.

De plus, l’abandon en 2009 du tracé africain du rallye automobile Paris-Dakar en raison de la menace globale d’AQMI sur le Sahara prive les Touaregs de leurs subsides tirés du tourisme d’aventure dans la région d’Agadez. Et bien que la création d’une Brigade de protection touristique soit à l’étude sur la réserve naturelle de l’Aïr et l’Erg du Ténéré, son financement demeure improbable. Aussi, à l’instar de leurs cousins maliens de Tombouctou, les Touaregs nigériens se revendiquent artisans maroquiniers ou joailliers, mais leur reconversion s’est opérée principalement vers les trafics de stupéfiants et de cigarettes, dont Niamey s’accommode en ménageant les intérêts des chefferies touaregs Kel Aïr, Imarad et Igdalan, au détriment des nomades de la communauté Toubou.

À propos de l'auteur

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Stéphane Charles Natale

Diplômé de science politique de 3e cycle et ancien auditeur de l’INHESJ (Institut national des hautes études sur la sécurité et la justice), spécialiste des relations internationales et plus particulièrement des zones de conflits.

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