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Tragédie grecque dans les Grands Lacs 

Élu pour la première fois en avril 2000 à la présidence du Rwanda, Paul Kagame (photo) a depuis été réélu en 2003, en 2010 et plus récemment en 2017 avec 98 % des voix et un taux de participation de 97 %. Visionnaire pour les uns, despote pour les autres, ce dernier déclarait en mai 2017 que ce serait sans doute son dernier mandat, même s’il peut encore briguer un mandat supplémentaire. (© Chatam House)

En dépit des apparences, le problème majeur de l’Afrique du XXe siècle – le kidnapping et la personnalisation du pouvoir – est toujours d’actualité dans l’Afrique des Grands Lacs du XXIe siècle : les régimes des quatre pays de la zone cherchent à peine à cacher, sous un voile institutionnel plus que ténu, leur nature autocratique au service d’un pouvoir corrompu.

Alors que l’Afrique est décrite comme le continent de l’avenir, les pays des Grands Lacs sont toujours prisonniers de leur passé. Comme les personnages de la tragédie grecque, ils semblent irrémédiablement condamnés à la répétition d’un destin tragique. Pour eux, l’histoire tourne en rond. Depuis l’indépendance, ils sont prisonniers d’un fatum politique, qui se manifeste par des identités meurtrières, des dictateurs kleptocrates qui s’accrochent au pouvoir et des guerres longues et cruelles pour les populations qui peuvent culminer dans des massacres de masse.

Quatre événements passés largement inaperçus en Europe en donnent la mesure :

• Le 4 aout 2017, au Rwanda, le président Paul Kagame a été réélu avec 98 % des voix pour son troisième mandat de sept ans après une révision constitutionnelle en 2015.

• Le 26 septembre 2017, une bagarre a éclaté au parlement ougandais entre partisans et opposants de la révision constitutionnelle (1). L’enjeu de cette révision est de supprimer la limite d’âge pour être candidat à la présidence. En vertu de l’article 102 de la Constitution actuelle, le président Yoweri Museveni, qui est né officiellement en 1944 et occupe le pouvoir depuis 1986, serait trop âgé pour être candidat en 2021.

• Le 24 octobre 2017, le gouvernement burundais a adopté un projet de révision de la Constitution qui devrait permettre au président Pierre Nkurunziza de briguer dès 2020 deux nouveaux septennats.

• Le 5 novembre 2017, la commission électorale de la République démocratique du Congo (RDC) a annoncé que les élections présidentielle, législatives et provinciales prévues par la Constitution en décembre 2016 puis en décembre 2017 devraient finalement avoir lieu le 23 décembre 2018, si toutes les conditions sont réunies.

Les quatre régimes des Grands Lacs sont de fausses démocraties, mais de vraies autocraties présidentielles, où le comportement des dirigeants est le même : refus de l’alternance et volonté de présidence à vie. Les quatre présidents concernés ont pris en otage leurs pays respectifs et appauvri la politique nationale au point de la réduire à une alternative simpliste : pour ou contre moi. Cependant, ces similitudes ne doivent pas masquer des différences significatives en termes de concentration du pouvoir et de temporalité du régime.

Un régime pharaonique : le Rwanda

Le Rwanda est depuis 1994 un régime pharaonique où règne un absolutisme présidentiel développementaliste. Si la Constitution rwandaise consacre le multipartisme, il n’existe pratiquement pas d’opposition dans le pays. Le Front Patriotique Rwandais (FPR) contrôle d’une main de fer les sphères politique, sociale et économique et le FPR est lui-même contrôlé d’une main de fer par Paul Kagame.

Il est vrai que le Rwanda est, avec l’Éthiopie, un des seuls régimes africains de despotisme éclairé. La reconstruction du pays après le génocide et sa trajectoire de développement en font un exemple cité dans les forums internationaux et une exception dans une région dominée par la pauvreté. Le fait que le Rwanda soit considéré comme le meilleur élève du continent africain en termes de développement est largement attribué à son président, qui défend publiquement l’idée que le développement prime sur la démocratie et veut transformer son pays en Singapour de l’Afrique. La concentration du pouvoir dans les mains du président est telle que les débats sur le Rwanda se réduisent la plupart du temps à un débat sur Paul Kagame : quelqu’un d’autre que lui peut-il développer le Rwanda ? Le Rwanda peut-il vivre et se développer sans son président ? Le message de la dernière campagne électorale se réduisait à cela.

En 2015, les Rwandais avaient « approuvé » une modification de la Constitution permettant à Paul Kagame de se présenter pour un troisième mandat et de potentiellement diriger le pays jusqu’en 2034 (car il pourra également, s’il le souhaite, se représenter pour deux mandats supplémentaires après le passage au quinquennat, en 2024 et 2031). Paul Kagame a d’abord été vice-président et ministre de la Défense, dirigeant de facto le pays, avant d’être élu président en 2000 par le Parlement. En 2003 et 2010, il a été reconduit au suffrage universel avec plus de 90 % des voix et en 2017 avec 98 % des voix. Lors de ce scrutin, l’indépendant Philippe Mpayimana a obtenu 0,73 % des suffrages exprimés, et Frank Habineza, leader du Parti démocratique vert, le seul parti d’opposition autorisé au Rwanda, a recueilli 0,47 % des voix. L’espace laissé à l’opposition ne va pas plus loin que ça.

Certaines opposantes l’ont appris à leurs dépens. Après Victoire Ingabire Umuhoza, incarcérée depuis 2010, une autre opposante qui avait l’intention de concourir contre le président Kagame a été arrêtée fin aout 2017. La première, présidente des Forces Démocratiques Unifiées – parti d’opposition rwandais actif au Rwanda, en Europe et aux États-Unis –, a tenté de se présenter à l’élection de 2010. Mais elle a été arrêtée et condamnée à 15 ans de prison pour « conspiration contre les autorités par le terrorisme et la guerre, minimisation du génocide de 1994 [contre les Tutsis] et propagation de rumeurs dans l’intention d’inciter le public à la violence », après avoir demandé que les auteurs de crimes contre les Hutus soient aussi jugés. Sept ans plus tard, l’histoire se répète. Diane Rwigara, qui a osé se déclarer candidate à l’élection présidentielle, a été par la suite arrêtée par la police et interdite d’élection – elle se trouve toujours en détention. Son procès est en cours, tandis que sa mère et sa sœur sont accusées de fraude fiscale (pour une somme de 6 millions de dollars) et que leurs propriétés ont été saisies. Âgée de 35 ans, cette femme d’affaires est la fille d’Assinapol Rwigara, un important entrepreneur rwandais. Dans les années 1990, il avait largement financé le FPR et il est mort dans un accident de la route suspect en 2015. Sa famille figure parmi les grandes fortunes du pays. La candidature avortée de Diane Rwigara à la présidentielle se comprend à la fois comme une vengeance familiale (2), une révolte générationnelle et le mécontentement d’une partie de l’élite tutsi contre l’absolutisme de celui qui fut son héros, le président Kagame. La brutalité de la réaction du pouvoir s’explique par ce qu’incarne Diane Rwigara : un défi politique venu de l’intérieur, i.e. de la jeune élite tutsi associée au parti au pouvoir.

À propos de l'auteur

Thierry Vircoulon

Thierry Vircoulon

Chercheur associé au programme Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (IFRI), coordonnateur de l’Observatoire de l’Afrique australe et des Grands Lacs, enseignant à la Paris School of International Affairs (Sciences Po).

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