Magazine Diplomatie

Tragédie grecque dans les Grands Lacs 

Un régime fatigué et fatiguant : l’Ouganda de Yoweri Museveni

En Ouganda, le président Museveni, parvenu au pouvoir huit ans avant Kagame, en 1986, fait figure de doyen des autocrates. Âgé de 73 ans, il a réussi à rester en place malgré la montée progressive d’une opposition qui se fait plus pressante à chaque élection. Le dernier scrutin présidentiel, en février 2016, a consacré la « victoire » de Museveni avec 60,8 % des voix contre 35,4 % au principal opposant Kizza Besigye, leader du Forum for Democratic Change (FDC).

Toutefois, cette victoire a été critiquée par les observateurs internationaux présents. Pour gagner cette élection, Museveni a dû recourir à tout le répertoire de la domination politique : intimidation des opposants (Kizza Besigye a été arrêté deux fois pendant la période électorale), constitution d’une milice électorale avec les « crime preventers » (des jeunes recrutés avant l’élection, prétendument pour lutter contre la criminalité), mise à disposition des moyens d’État pour le parti au pouvoir (la radio nationale ougandaise a accordé respectivement 44 % de temps d’antenne au président Museveni, 24 % à Mbabazi et 4 % à Besigye), etc.

Les techniques de la manipulation électorale ont été nécessaires pour contrer le double mécontentement qui travaille le régime ougandais : celui des aspirants à la succession du président et celui de la jeunesse. Le vieillissement du président exacerbe les appétits de pouvoir et les velléités de succession chez les barons ou ex-barons du régime. Le parti au pouvoir (National Resistance Movement, NRM) étant la matrice de la classe politique ougandaise, le défi vient de l’intérieur, i.e. des dignitaires du NRM. Kizza Besigye, qui a participé aux élections en 2001, 2006 et 2011, était le médecin personnel de Museveni durant la guerre, un compagnon de route qui a rompu avec le NRM en 2001. De même, Amama Mbabazi est un ancien Premier ministre écarté par Museveni en 2014 et un membre fondateur du NRM. En outre, les frustrations des dignitaires du NRM augmentent à chaque rumeur d’un plan de succession dynastique au profit du fils de Museveni,

Muhoozi Kainerugaba. À 42 ans, le fils ainé du président Yoweri Museveni est déjà le plus jeune major-général de l’armée ougandaise, grâce à des promotions éclairs, et il a été nommé conseiller spécial à la présidence au début de l’année 2017. Tout ceci concourt à la fragmentation du NRM, dans un contexte de déconnexion croissante entre le régime et la jeunesse.

En effet, il y a une véritable fatigue de la population à l’égard d’un président qui a certes mis fin à la guerre civile et reconstruit le pays, mais qui n’a pas le bilan de développeur d’un Paul Kagame. Cette désaffection à l’égard du régime est particulièrement forte parmi la jeunesse. Entre 62 et 83 % des jeunes Ougandais sont au chômage (3) et les « Museveni babies », i.e. ceux qui sont nés après son accession au pouvoir, ne se reconnaissent pas dans leur vieux président et son entourage. Selon un sondage effectué en décembre 2016, 74 % des personnes interviewées souhaitent que le président prenne sa retraite, alors que ce dernier envisage précisément l’inverse. Les « Museveni babies » représentent désormais la majorité du corps électoral et ont été, à ce titre, le cœur de cible des dernières campagnes électorales. L’usure du régime est illustrée par le double fait que, d’une part, certains politiciens du NRM se sont présentés aux élections législatives sous l’étiquette d’indépendants pour se refaire une virginité politique et éviter le vote sanction et, d’autre part, l’opposition incarnée par Besigye sort renforcée de chaque scrutin.

Tandis que la jeunesse se détourne du régime (les étudiants n’ont pas hésité à braver l’interdiction de manifester contre la révision de la Constitution) (4) et que les dignitaires du NRM parlent tout bas de l’âge du président, ce dernier se prépare à la prochaine élection en faisant modifier la Constitution. L’article du texte instaure un âge minimum et maximum pour être candidat à la présidence (il faut avoir entre 35 et 75 ans). Or, le président Museveni – qui avait déjà « nettoyé » une première fois la Constitution en 2005 pour mettre fin à la limitation à deux mandats – est né officiellement en 1944. Il sera donc trop âgé pour être candidat en 2021, d’où la nouvelle opération de révision constitutionnelle qui s’accompagne simultanément de manipulations relatives à l’acte de naissance du président. En tant que président vieillissant qui s’accroche au pouvoir, envisage de le transmettre à un membre de sa famille et doit faire face à la fronde de l’opposition et à la grogne de son parti, Museveni ressemble de plus en plus à… Robert Mugabe (5).

Les jeunes autocraties inconstitutionnelles :

le Burundi et la République démocratique du Congo

Plus jeunes, les présidents burundais (Pierre Nkurunziza, 54 ans) et congolais (Joseph Kabila, 46 ans) se sont rapprochés et s’entraident pour faire face à un problème commun : comment rester au pouvoir au-delà de l’échéance fixée par la Constitution. Arrivés au pouvoir au début du siècle (2005 pour Nkurunziza et 2001 pour Kabila), ils étaient tous deux censés ne faire que deux mandats selon leurs Constitutions respectives. Or, depuis qu’ils ont pris des libertés avec les délais constitutionnels, leurs échanges sécuritaires ont augmenté : des délégations circulent entre les deux capitales et le gouvernement congolais autorise les forces de sécurité burundaises à mener la traque contre leurs opposants dans la province congolaise frontalière du Sud-Kivu.

Voie classique au Burundi

Pour résoudre ce « problème », le président Pierre Nkurunziza a choisi la voie classique : maintenir les apparences de la légalité. Après l’interprétation conciliante de la Cour constitutionnelle pour l’autoriser à se présenter de nouveau en 2015, a suivi une révision constitutionnelle issue d’une consultation populaire (le dialogue inter-burundais organisé en 2016) qui devrait être validée par un référendum. Le projet de révision de la Constitution concocté par le gouvernement prévoit que « le président de la République est élu pour un mandat de sept ans renouvelable », mais ajoute qu’« aucun président ne peut diriger plus de deux mandats consécutifs ». Selon un haut responsable burundais, le Conseil des ministres a décidé que ce texte serait « soumis à un référendum populaire très rapidement, probablement en février [2018] au plus tard » (6). Si le gouvernement burundais veut agir ainsi en sauvant les apparences du respect de la légalité et de l’opinion publique, c’est qu’il peut se le permettre : la Cour constitutionnelle lui est inféodée (un membre de la Cour constitutionnelle s’est enfui du pays après la décision de 2015) et le dialogue inter-burundais a été organisé dans un contexte d’éliminations ciblées et d’exil de l’opposition comme des principales organisations de la société civile.

À propos de l'auteur

Thierry Vircoulon

Thierry Vircoulon

Chercheur associé au programme Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (IFRI), coordonnateur de l’Observatoire de l’Afrique australe et des Grands Lacs, enseignant à la Paris School of International Affairs (Sciences Po).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR