Magazine Diplomatie

Tragédie grecque dans les Grands Lacs 

Cette révision non seulement devrait changer en profondeur la Constitution du Burundi, mais elle risque aussi de tourner la page de l’accord de paix signé en 2000 à Arusha, qui avait ouvert la voie à la fin de la guerre civile, responsable de plus de 300 000 morts entre 1993 et 2006 (7).

En agissant comme son voisin et ennemi du Nord, le Rwanda, le gouvernement burundais déconstruit l’un des éléments-clés de l’accord d’Arusha : la garantie d’une alternance du pouvoir présidentiel après dix ans. Si les Tutsis minoritaires n’ont plus l’espoir d’accéder au pouvoir présidentiel, en revanche la fin de la garantie d’une alternance est une mauvaise nouvelle à la fois pour les formations politiques hutus et pour ceux qui, à l’intérieur du parti au pouvoir, nourrissent des ambitions présidentielles.

Cette manœuvre constitutionnelle se déroule par ailleurs dans un climat difficile, où l’économie est en chute libre et où le régime est en pleine confrontation avec la Cour pénale internationale (CPI). En effet, le 25 octobre 2017, la procureure de la CPI a ouvert une enquête sur les violences commises au Burundi depuis avril 2015 par les services de sécurité et la milice politique des Imbonerakure. Deux jours plus tard, le retrait du Burundi de la Cour pénale internationale (décidé en 2016 par le président Nkurunziza) a pris effet.

Voie non orthodoxe en RDC

Le président Kabila a choisi une voie non orthodoxe pour rester au pouvoir, appelée localement le « glissement ». Pour éviter d’ouvrir de nouvelles et couteuses enchères politiques à Kinshasa, le président Kabila ne peut pas manipuler les rouages habituels des révisions constitutionnelles (parlement et Cour constitutionnelle). Par conséquent, il rend tout simplement les élections inorganisables : les fonds nécessaires ne sont pas déboursés et la commission électorale ne peut pas travailler, ou ne travaille pas. Prévues par la Constitution en décembre 2016, les élections ont été repoussées une première fois à la faveur d’un compromis avec l’opposition sous l’égide de l’Église catholique fin 2017 (accord dit de la Saint-Sylvestre 2016) et sont de nouveau repoussées à décembre 2018. Soit plus de deux ans après la fin du deuxième et dernier mandat de Joseph Kabila, officiellement terminé le 19 décembre 2016 ; soit, aussi, plus de dix-sept ans après sa première investiture en 2001, à la suite du meurtre de son père, Laurent-Désiré Kabila. Le régime congolais fait ainsi glisser le calendrier électoral, tout en laissant augurer une nouvelle impossibilité électorale à la fin de l’année 2018 en raison de l’absence de fonds et/ou de la situation sécuritaire. Le nouveau glissement de 2017 à 2018 annoncé par la commission électorale a été rejeté par la plupart des opposants (Félix Tshisekedi, Moïse Katumbi, Eve Bazaïba, etc.). Toutefois, ceux-ci n’ont guère de moyens de pousser le gouvernement à organiser les élections. Cette violation flagrante de la Constitution est rendue possible par le fait qu’elle fasse consensus dans la classe politique actuelle (députés nationaux et provinciaux, sénateurs). Après une décennie d’échecs économiques et sociaux, ces derniers ont en effet de fortes chances d’être balayés par un vote sanction, quand vote il y aura. Sans le dire, ils sont solidaires de cette stratégie du glissement qui leur permet de continuer à bénéficier des profits considérables de la kleptocratie congolaise. Le consensus de corruption est ainsi la vraie raison du maintien au pouvoir du président congolais.

De cette comparaison entre les quatre régimes des Grands Lacs, on peut retenir que :

• le présidentialisme autoritaire et kleptocratique qui, dans d’autres régions d’Afrique, est désormais un anachronisme insupportable, se porte bien dans l’Afrique des Grands Lacs ;

• la génération politique qui est parvenue au pouvoir au XXIe siècle ressemble à celle de ses ainés issus du XXe siècle. Kabila et Nkurunziza semblent avant tout désireux de marcher dans les pas des Museveni et Kagame et de copier leurs stratégies de pouvoir pour les mêmes raisons : impunité et enrichissement ;

• il y a une cassure générationnelle entre l’élite dirigeante et la majorité de la population qui aspire au changement. Ce déphasage est particulièrement net au Rwanda et en Ouganda ;

• les degrés de concentration du pouvoir au niveau du président et d’influence de l’opposition varient d’un pays à l’autre, même s’ils sont tous soumis à des régimes d’autocratie présidentielle ;

• la corruption joue un rôle majeur dans la stratégie de maintien au pouvoir de ces présidents.

Élections et démocratie en Afrique centrale

Notes

(1) http://bit.ly/2klLCSR

(2) Vengeance liée à la mort suspecte de son père, tombé en disgrâce avec le président.

(3) http://bit.ly/2nQF4kj

(4) http://bit.ly/2nOxN4l

(5) L’ex-président du Zimbabwe, qui avait excellé pendant 37 ans dans l’art de neutraliser ses opposants et de monter les factions de son parti les unes contre les autres, a fini par être déposé par son parti et l’armée en novembre 2017.

(6) http://bit.ly/2gPmUJj

(7) Voir « Pour aller plus loin », ci-contre en marge.

 

Article paru dans la revue Diplomatie n°90, « Les nouvelles routes de la soie : forces et faiblesses d’un projet planétaire », janvier-février 2018.

Laurent-Désiré Sahinguvu et Thierry Vircoulon, « Requiem pour l’accord d’Arusha. Réflexions sur la révision constitutionnelle au Burundi », Notes de l’Ifri, Paris, Ifri, septembre 2017, 25 p., accessible en ligne (pdf) (http://bit.ly/2BBZaF1).

À propos de l'auteur

Thierry Vircoulon

Thierry Vircoulon

Chercheur associé au programme Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (IFRI), coordonnateur de l’Observatoire de l’Afrique australe et des Grands Lacs, enseignant à la Paris School of International Affairs (Sciences Po).

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