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Le triangle de croissance Indonésie-Malaisie-Singapour : quelles complémentarités ?

Avant de donner des éléments de réponse, il faut d’abord souligner qu’un point commun demeure ; les délocalisations depuis Singapour n’ont que peu changé de nature et cantonnent Johor et Batam dans des activités de sous-traitance de bas de gamme nécessitant peu de qualification. Ainsi, Johor se distingue des deux autres pôles malaisiens de l’industrie électronique, Penang et Klang Valley (3), par son absence de montée en gamme et son confinement dans des activités à faible valeur ajoutée. En conquérant progressivement ces espaces limitrophes, Singapour s’est imposée comme un espace central regroupant des fonctions de commandement qui s’exercent directement sur des périphéries dont le développement lui est intimement lié, malgré leur appartenance à un autre espace national. La configuration spatiale de cette zone transfrontalière est par ailleurs davantage celle d’un corridor urbain ayant pour centre Singapour qu’un « triangle », du fait de l’absence d’interactions entre Batam et Johor. À l’étroit sur son territoire, la cité-État est devenue une ville mondiale en englobant les territoires limitrophes dans sa stratégie économique. Sans cette extension, Singapour n’aurait pu poursuivre sa trajectoire de croissance.

Les iles Riau : le poids déterminant des politiques nationales

Batam et Johor ne sont cependant pas des périphéries ordinaires, car situées de l’autre côté d’une frontière, elles dépendent également des choix politiques de leurs propres gouvernements. La stratégie de « débordement » de Singapour ne peut se faire qu’après avoir passé des accords entre États et elle peut être remise en cause par la moindre tension politique. Les écarts de développement et de disponibilité spatiale ne sont pas des facteurs suffisants pour expliquer la formation de ce triangle de croissance ; une approche uniquement économique néglige le rôle de la frontière en tant que limite de souveraineté. Contrairement à une idée reçue (4), cette coopération transfrontalière résulte davantage d’une politique volontaire des États que du libre cours des marchés et des investissements privés.

Les gouvernements singapouriens et indonésiens ont ainsi orchestré de concert le développement économique des iles Riau. La gestion et la construction des infrastructures de l’ile de Batam ont entièrement été dirigées, planifiées et gérées par le pouvoir central de Jakarta, sans aucune intervention des autorités locales. Côté singapourien, le projet est conçu par l’Economic Development Board (EDB), l’agence du développement économique de Singapour, et deux entreprises d’État singapouriennes – la Singapore Technologies Industrial Corporation (STIC) et le Jurong Environmental Engineering (JEE) – se chargent du développement et du financement de l’ensemble des infrastructures industrielles. Elles appliquent les mêmes techniques que celles utilisées dans le développement des zones industrielles de Singapour. De même, l’entreprise publique singapourienne Sembawang a créé de toutes pièces un chantier naval sur l’ile de Karinum ; et un investissement conjoint entre le groupe indonésien Salim Group et le groupe singapourien Keppel Land est à l’origine d’un resort (station de vacances) de 447 hectares sur la côte nord de l’ile de Bintan. Sans cette intervention étatique lourde, rassurante pour les entrepreneurs, les multinationales n’auraient sûrement pas délocalisé toute une partie de leur production (5).

A contrario, la perte d’attractivité de Batam auprès des firmes multinationales de l’électronique résulte en grande partie du désengagement de l’État central. À la suite de la crise économique de 1997 et de la démission, après 32 ans au pouvoir, du président Suharto en mai 1998, l’Indonésie s’engage sur la voie de la Reformasi, une réforme vers la démocratie dont l’un des changements les plus décisifs est le passage d’un régime hyper centralisé à un système politique transférant aux exécutifs des départements (kabupaten) et des communes (kota) d’importantes compétences et de nouvelles ressources fiscales. Ce processus de décentralisation et la redistribution des pouvoirs de décisions entre le centre et sa périphérie ont eu un impact décisif sur le développement économique des iles Riau. Le développement de Batam perd son statut de priorité nationale : ainsi, par souci d’équité territoriale, le statut de zone franche, obtenu par Batam en 2007, est accordé à d’autres territoires indonésiens. De plus, le plan de développement 2011-2015 (le MP3EI ou Masterplan for Acceleration and Expansion of Indonesia’s Economic Development) privilégie explicitement l’amélioration d’une connectivité interne au territoire indonésien à celle d’une connectivité régionale ou transfrontalière. Et surtout, les gouvernements locaux, désormais directement élus par les populations résidantes, affirment leur autonomie décisionnelle en axant leur programme sur la défense des intérêts locaux : soutien à la communauté malaise, aux populations les plus pauvres ou encore aux secteurs traditionnels comme la pêche. Le projet du gouverneur pour les iles Riau est ainsi de développer « les iles Riau en tant que mère de la terre malaise qui est prospère, noble et respectueuse de l’environnement ». De même, les autorités de Karimun envisagent de faire de l’ile « un district avancé, autonome, juste et civilisé dans le respect de la foi (iman) et de la dévotion à Dieu (taqwa) » (6). Les plans de développement n’évoquent que secondairement la nécessité d’approfondir les liens économiques avec Singapour. L’orientation économique des iles Riau dépend ainsi autant des intérêts et des décisions du gouvernement indonésien et des autorités locales que de ceux de Singapour.

Johor : de la périphérie subie à la périphérie revendiquée (7)

L’espace transfrontalier de SIJORI est dynamique, car il évolue en fonction des orientations politiques et économiques décidées de part et d’autre de la frontière : certains différentiels peuvent ainsi se résorber alors que d’autres peuvent apparaitre. Depuis sa formation, les relations entre Singapour et Johor ont considérablement fluctué et sont plus complexes qu’un simple lien dominant-dominé. Trois périodes peuvent ainsi être distinguées. De 1965, date de la scission conflictuelle de Singapour et de la Malaisie en deux États autonomes, jusqu’à la veille de la formation du triangle SIJORI, l’État de Johor tourne le dos à Singapour et sa stratégie de développement est pensée uniquement dans le cadre de la Malaisie. Durant cette période, le gouvernement malaisien poursuit un double objectif : il s’agit non seulement de rééquilibrer la croissance au sein du territoire national, mais aussi de sortir Johor de sa dépendance vis-à-vis de Singapour. De 1986 à 1997, Johor devient cependant, presque par dépit, une périphérie de Singapour. Cette mutation résulte d’un changement de la politique économique malaisienne qui, après avoir fondé sa croissance sur la transformation des matières premières locales et sur une industrialisation par substitution des importations, s’ouvre aux capitaux étrangers. Côté singapourien, le manque de disponibilités en main-d’œuvre et l’exigüité de son territoire compromettent sa compétitivité. L’État de Johor est ainsi progressivement intégré dans l’espace économique de Singapour : il attire dans les années 1980 et 1990 près des deux tiers des capitaux singapouriens investis en Malaisie.

À propos de l'auteur

Nathalie Fau

Nathalie Fau

Géographe spécialiste de l’Asie du Sud-Est insulaire, chercheur au CESSMA (Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques) et maitre de conférences à l’Université Paris-Diderot Paris-VII.

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