Magazine Diplomatie

La City of London, première place financière, au cœur de l’économie offshore

Qui administre la finance mondiale et depuis quel territoire ? L’organisation du système financier mondial ne naît pas ex nihilo et il existe une organisation structurée – la City of London Corporation (CLC) – répondant à des intérêts particuliers et qui fait face à des rivalités de pouvoir à différentes échelles, avec comme enjeux sous-jacents le contrôle de la finance offshore.

Les autorités britanniques et encore plus la CLC se cachent derrière la « souveraineté d’apparat » de ces neufs territoires pour s’absoudre de tout contrôle sur ces capitaux et de toute responsabilité quant à leurs origines. Les banques de la City les utilisent comme des pompes à capitaux alimentant ses marchés. Ces territoires sont pourtant politiquement et économiquement très dépendants du Royaume-Uni. On ne peut croire que le ministère des Finances britannique n’ait aucun pouvoir de persuasion ou de pression pour assainir la finance de ces territoires et imposer des contrôles et une régulation plus stricte. Encore une fois, le rôle de la CLC est ici primordial et elle n’a bien sûr aucun intérêt à de telles mesures, ce qu’elle ne se prive pas de rappeler au gouvernement britannique.

Rivalité de pouvoir au niveau national

En effet, très tôt, la CLC s’arroge un pouvoir que ne peut lui contester aucune autorité. Lorsque Guillaume le Conquérant s’installe en 1066, il a besoin de connaître la richesse de son nouveau royaume. La City of London est traitée de façon particulière, comparativement aux autres territoires. Elle n’est pas tenue d’inventorier ses richesses dans le Domesday Book et conserve ses anciennes règles de fonctionnement et sa liberté propre. Pour contrôler le travail parlementaire afin qu’il ne porte pas préjudice au pouvoir de la CLC, est installé depuis 1571 à côté de la tribune du président de la Chambre des communes un représentant de la CLC, appelé le Remembrancer.

Ainsi, la City of London est le seul territoire britannique à imposer à la Chambre des communes un lobbyiste officiel qui s’assure que les droits et les privilèges du « Square Mile » sont conservés. Le Remembrancer est l’unique personnalité non élue démocratiquement à participer aux sessions parlementaires britanniques. Bien entendu, cet anachronique privilège est contesté depuis longtemps et plusieurs tentatives de réforme ont été entreprises, toujours en vain, ce qui faisait écrire en 1937 au futur Premier ministre Clement Attlee : « Encore et toujours, nous voyons qu’il y a dans ce pays un autre pouvoir qui siège à Westminster. La City de Londres, ce terme bien commode pour désigner un ensemble d’intérêts financiers, est en mesure de s’imposer face au gouvernement. Ceux qui contrôlent l’argent peuvent mener à l’intérieur du pays et à l’étranger une politique contraire à celle qui a été décidée par le peuple. » (6) Face au puissant lobbying, le Parti travailliste a toujours échoué à réformer la CLC.

Les représentations d’un État à l’intérieur de l’État britannique sont fortes et entretenues. Outre la parade annuelle du « Lord Mayor of London », il est à noter que celui-ci peut interdire l’accès à la City of London à toute personne, même la Reine. Chaque année, le ministre des Finances britannique est « convié » chez le Lord-Maire au Guildhall (hôtel de ville de la City of London) ainsi qu’à la Mansion House (résidence du Lord-Maire) pour justifier ses actions et présenter les orientations à venir en matière de politique financière. La CLC vérifie ainsi que chaque loi de finance suit ses objectifs, à savoir « promouvoir les services financiers de la City de Londres » et « servir le commerce international en maintenant un environnement dans lequel les organisations et les entreprises partout dans le monde puissent continuer et faciliter le développement de la finance mondiale et des échanges internationaux ».

L’OCDE ou d’autres organisations peuvent de temps à autre établir des listes fantoches de territoires honnis pour faire diversion, les trous noirs de la finance mondiale ont les meilleurs alliés qui soient : des États les plus puissants de la planète qui n’ont donc aucun intérêt à se priver de la discrétion et de l’opacité que leur offrent les places offshores. Ce n’est pas un hasard si la City est ainsi hégémonique dans le système financier mondial, sa mère patrie – une puissance de premier plan – la protège depuis plus d’un millénaire de toute réforme qui la rendrait plus transparente et démocratique.

Notes

(1) Site internet de la City of London Corporation.

(2) Ibid.

(3) La CLC a publié le 19 décembre 2012 pour la première fois en 950 ans les détails d’un de ces trois fonds, le City’s Cash, qui représente donc une valeur de 1,32 milliard de livres sterling, cité in N. Mathiason, « City of London Corporation reveals its secret £1.3bn bank account », Bureau of Investigative Journalism, 20/12/2012.

(4) M. Foot, Final Report on the independent review of British offshore financial centres, table 2A, p. 19, octobre 2009.

(5) N. Shaxson Les paradis fiscaux, enquête sur les zones d’ombre de la finance, Bruxelles, André Versaille Editions, 2012.

(6) C. R. Atlee, The Labour Party In Perspective, Londres, Hesperides Press, 1937, 2008.

Article paru dans Diplomatie n° 78, janvier-février 2016.

À propos de l'auteur

Vincent Piolet

Vincent Piolet

Audit & Compliance Advisor dans un groupe international, docteur en géopolitique de l’université Paris 8 (Institut français de géopolitique) et diplômé en ingénierie financière, Vincent Piolet travaille dans une entreprise internationale. Il enseigne parallèlement la géopolitique et la géostratégie à Sciences Po Lille. Spécialisé sur la question des paradis fiscaux et la criminalité financière, il intervient fréquemment en tant qu’expert. Dernier ouvrage paru : Paradis fiscaux – Enjeux géopolitiques (éditions Technip).

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