Autour de la crise entre le Qatar et l’Arabie saoudite, grandes manœuvres sur la mer Rouge

Vue aérienne de Doha, capitale du Qatar. Si l’émirat est sous le coup d’un blocus terrestre depuis bientôt un an, les quotidiens saoudiens se font actuellement l’écho d’une idée consistant à transformer la presqu’île du Qatar en une île, en creusant un canal tout le long des 60 km de la frontière arabo-qatarienne pour détacher le Qatar de la terre ferme saoudienne. (© Shutterstock/Ivan Kurmyshov)

Un an après le début de la crise diplomatique avec l’Arabie et ses alliés, et malgré leurs ultimatums, le Qatar a développé une série d’alliances avec d’autres acteurs régionaux rétifs aux ambitions de Riyad, dans une contre-offensive qui élargit les enjeux à toute la zone environnant la péninsule Arabique.

La crise diplomatique créée par le blocus du Qatar à l’initiative de l’Arabie saoudite et de ses alliés depuis le 5 juin 2017 s’est enlisée : les mesures d’embargo diplomatique et de blocus économique n’ont pas conduit le Qatar à résipiscence, bien au contraire…

Une opération concertée avec les États-Unis

Le défi lancé au Qatar par le prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS) d’Arabie a sans doute été décidé lors de la visite que Donald Trump avait effectuée à Riyad deux semaines plus tôt. Le but recherché était de rétablir la suprématie menacée de l’Arabie saoudite sur le monde arabe et musulman et de restaurer le partenariat stratégique des États-Unis avec l’Arabie saoudite (1).

À la suite des accords de Genève sur le contrôle du programme nucléaire iranien, l’Iran, plus peuplé, à la main-d’œuvre mieux formée, à la gouvernance moins opaque que le royaume saoudien, offrait désormais plus d’attrait aux milieux d’affaires occidentaux. La coalition réunie en 2015 pour écraser la rébellion houthiste au Yémen devait montrer que le royaume wahhabite gardait la capacité de protéger les intérêts de l’Occident dans la péninsule Arabique, et pouvait mobiliser nombre d’amis et d’obligés au sein du monde arabo-musulman. Il s’agissait aussi de rappeler la prééminence saoudienne aux partenaires mineurs au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Mais l’incapacité de Riyad à vaincre la rébellion au Yémen jetait un doute persistant sur l’avenir du Royaume, et de la monarchie qui avait donné son nom à un pays géré comme une propriété privée. L’élection de Donald Trump a donc été pour MBS une divine surprise : le nouveau président a immédiatement confirmé le retour à la position américaine traditionnelle dans la région.

Parmi les prétextes invoqués pour mettre fin au rôle de trublion régional joué par le Qatar depuis une vingtaine d’années figure en première ligne son soutien aux « mouvements terroristes islamistes », Frères musulmans, Al-Qaïda et Daech confondus. Or ces soutiens ne sont que les instruments d’une politique d’influence qui a son pendant en Arabie saoudite et ne reflètent en rien une position idéologique en faveur de l’islam politique. Quant à la mansuétude de l’émirat à l’égard de l’Iran, elle n’est que l’expression d’une politique réaliste fondée sur une histoire et des intérêts communs, en particulier le gisement gazier offshore du North Dome, partagé entre les deux pays, et d’une politique d’équilibre entre ses deux puissants voisins.

David contre Goliath ? Une asymétrie trompeuse

Pour ses instigateurs, la reddition du Qatar ne devait être qu’une formalité : soit l’émir se soumettrait, soit il se démettrait. Que pesait le Qatar avec ses 20 000 km2 et ses 250 000 citoyens, contre des Saoudiens cent fois plus nombreux sur un territoire cent fois plus vaste ? Voilà une vingtaine d’années, un ambassadeur de France à Doha me confiait : « Vous savez, ici, c’est la ville d’Auxerre ! » Certes, cela était vrai pour la taille de sa population (80 000 habitants à l’époque), et les 29 membres, hommes et femmes, du premier conseil municipal (couvrant tout l’émirat) faisaient penser à un conseil de famille. De quoi incarner une sorte de démocratie directe, même si la diversité d’origines, de castes, de tribus, de rites des citoyens de ce petit État, dont 80 % de la population réside dans la capitale, révèle de réels clivages économiques, politiques et sociaux (2).

Outre la richesse apportée par les ressources gazières, la méfiance à l’égard de l’Arabie constitue un élément important de cohésion. Depuis le XVIIIe siècle au moins, les tentatives des tribus bédouines du Nejd (plateau central d’Arabie saoudite) de s’approprier ce balcon sur le Golfe n’ont pas manqué. Et sans la « protection » britannique imposée au début du XIXe siècle, toute la rive sud du Golfe serait passée sous la tutelle de ces prédicateurs guerriers wahhabites. D’ailleurs, la dynastie qatarienne des Al-Thani est non seulement elle-même issue du Nejd, mais elle est plus élevée dans la hiérarchie tribale que celle des Al-Saoud. Ces choses-là comptent, dans le rapport de force actuel, et dans la perception qu’en ont ses spectateurs, du Koweït à Oman.

La légitimité du pouvoir qatarien n’est donc pas contestée, même si sa transmission ne s’est jamais faite sans heurts depuis l’indépendance ; ce pouvoir obéit à une ligne qui n’a pas varié dans la conduite des affaires du pays et il est servi par un personnel expérimenté et compétent. L’objectif est d’assurer la pérennité de cet émirat qui fut longtemps le parent pauvre au sein du CCG et a une conscience aiguë de sa vulnérabilité.

La disponibilité de ressources financières illimitées a sans nul doute beaucoup fait pour permettre au pouvoir de tenir face à un embargo qui, compte tenu de la configuration du territoire, fait figure de blocus (3). Mais cette résistance doit aussi beaucoup au soutien tacite de deux des six membres du CCG, le Koweït et Oman, qui ont proclamé leur neutralité.

Le Koweït, aîné des émirats du Golfe, est toujours respecté de ses pairs pour son – relatif – avant-gardisme politique et social, pour la sage gestion de ses colossales ressources, pour son engagement ancien en faveur de la cause arabe et palestinienne, pour l’habile gestion de son encombrant entourage, entre Iran, Irak et Arabie saoudite, ainsi que pour la coexistence pacifique qui y règne entre sunnites et chiites. Il s’est proposé pour jouer, comme de tradition entre les tribus bédouines aux prises pour un pâturage ou un point d’eau, un rôle d’honnête entremetteur. En vain… mais on s’est sans doute réjoui au fond du Golfe de la leçon donnée par le Qatar à la morgue saoudienne.

Quant à Oman, lui aussi facteur apprécié de sagesse et d’apaisement dans la région, son refus de rejoindre la coalition anti-Qatar n’a pas surpris. Mais son rôle a été déterminant pour permettre le maintien d’une ouverture du Qatar sur le monde extérieur. Koweït-City comme Mascate ont fait preuve de courage et d’intelligence politiques, comprenant que, derrière Doha, c’étaient toutes les capitales du Golfe qui étaient visées par la tentative de reprise en main saoudienne.

L’engagement sans réserve des Émirats arabes unis aux côtés de l’Arabie saoudite révèle quant à lui l’ampleur des changements survenus depuis la crise de 2008 dans la balance des forces entre Dubaï et Abou Dhabi au sein de la fédération. Les liens historiques, humains et économiques étroits entre Dubaï et Doha n’ont été d’aucun poids dans la décision de Mohammed ben Zayed Al-Nahyan (MBZ, prince héritier d’Abou Dhabi) de soutenir la décision saoudienne. L’entente entre ce dernier et le prince héritier d’Arabie est si étroite qu’Abou Dhabi est devenu le modèle vers lequel MBS veut conduire son pays. Dubaï n’est donc plus en mesure de faire entendre sa voix pour défendre ses intérêts liés au commerce avec l’Iran, et qui l’ont toujours conduit par le passé à adopter une attitude plus conciliante que ses partenaires au sein des ÉAU ou du CCG.

Derrière le duel, la multiplication des acteurs et des enjeux

Cette crise a rapidement impliqué bon nombre d’acteurs sommés de part et d’autre de prendre parti ou intéressés à soutenir un champion. À l’Arabie et aux ÉAU se sont joints l’Égypte et Bahreïn, qui a perdu toute autonomie depuis l’intervention saoudienne pour sauver la monarchie lors du printemps de Manama en 2011. Ce « quatuor » a reçu le soutien d’une vingtaine de pays afro-asiatiques, dont la fidélité s’est effilochée au fil des mois, beaucoup de ces États ayant également reçu des donations ou des investissements qatariens.

Le soutien au Qatar de la Turquie et de l’Iran est d’une autre envergure : ces deux pays y ont vu une occasion d’élargir leur champ d’intervention et d’acquérir une nouvelle stature sur la scène internationale. L’alliance apparemment contre nature du Qatar, pays arabe, d’obédience officielle wahhabite, avec la Turquie, héritière de l’Empire ottoman qui était au XIXe siècle encore le suzerain (de rite hanéfite) des rivages du Golfe, et avec les héritiers iraniens de l’Empire perse safavide qui embrassa le chiisme n’est pas que de circonstance. Le cheikh Hassan, collectionneur et vice-président de Qatar Museums (4), me rappelait naguère, en me faisant visiter ses collections privées, que le Qatar se voyait, grâce à sa fortune, investi comme l’héritier de l’Empire abbasside qui avait donné au monde arabe son rôle de passeur entre les civilisations. Et le musée d’art islamique de Doha en témoigne aujourd’hui, qui compte dans ses collections bien plus d’artefacts de l’Inde des Moghols, de la Perse ou d’Asie centrale que d’œuvres « arabes ».

Ainsi donc l’armée turque, membre de l’OTAN, mais qui a soutenu l’État islamique et tous les mouvements terroristes actifs dans la région, voisine-t-elle avec l’armée américaine, qui bombarde depuis la base d’Al-Udeid les villes d’Irak contrôlées par l’État islamique, tandis que l’Iran des mollahs soutient le Qatar, qui a hébergé et soutenu les mouvements qui, des Frères musulmans à l’État islamique, s’opposent aux milices chiites et au Hezbollah. On le voit, la dimension ethno-religieuse ne compte que dans la mesure où elle participe à la quête de puissance et de reconnaissance sur l’échiquier régional. C’est de l’autre côté de la Péninsule, sur la mer Rouge, que l’on peut chercher les clés des comportements opportunistes de ces nouveaux acteurs qui se déploient au-delà de leurs aires classiques d’intervention.

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