Autour de la crise entre le Qatar et l’Arabie saoudite, grandes manœuvres sur la mer Rouge

Du Golfe à la mer Rouge, la boîte de Pandore ?

Reflet des préoccupations liées à la recherche de relais de croissance après la fin des hydrocarbures ? Quête du contrôle des rives d’une mer libre qui voit passer les deux tiers du commerce maritime mondial ? La mer Rouge est, sur toute sa longueur et sur ses deux rives, l’objet d’une course effrénée à la prise de gages par les puissances qui s’affrontent aujourd’hui dans le Golfe (5).

Le Yémen à l’encan

La descente aux enfers du Yémen depuis le printemps arabe en 2011 et l’éviction du président Ali Abdallah Saleh a été marquée par l’entrée en jeu progressive d’acteurs locaux et de leurs soutiens extérieurs, qui ont plongé le pays dans une guerre civile devenue inextricable. Si le conflit trouve ses origines dans des facteurs internes, comme la frustration née du déclin politique et économique des montagnards du pays profond, au profit des riverains des côtes, l’Arabie saoudite a voulu y voir une menace iranienne sur son flanc sud, et le prince MBS l’a entraînée depuis 2015 dans une guerre dévastatrice et ruineuse. Tandis que l’Arabie saoudite et une coalition hétéroclite soutenue par les pays occidentaux tentent en vain de déloger les rebelles houthistes de la capitale, Sanaa, leurs alliés émiriens poursuivent un objectif différent : prendre le contrôle durable de la façade maritime de l’Hadramaout, condition d’un accès au grand large. Le golfe Persique est en effet une mer fermée et vulnérable, tandis que l’avenir du commerce mondial se joue sur les rives des océans et dans les ports en eau profonde. Ses forces armées se sont donc emparées des ports de Mukalla, repris à Al-Qaïda, puis d’Aden, siège du gouvernement « légal » du président en exil à Riyad, Abd Rabbo Mansour Hadi.

Abou Dhabi a même occupé l’île yéménite de Socotra, au large du golfe d’Aden : l’occupation de l’ancienne base militaire soviétique s’est muée en une implantation durable, avec la mise en œuvre de projets de développement touristique de luxe et d’infrastructures qui menacent l’environnement de cette île préservée (6). En filigrane transparaît donc la volonté des Émirats de rendre au Yémen du Sud l’indépendance perdue en 1990 et à nouveau revendiquée en vain lors de la guerre de 1994. Cette ambition émirienne de mainmise sur le littoral du golfe d’Aden ne peut que contrarier les projets saoudiens et porte en elle le germe de conflits futurs entre les deux alliés d’aujourd’hui.

Oman étranglé ?

Une victime collatérale de ces grandes manœuvres serait le sultanat d’Oman. Celui-ci a comme souci constant le maintien de la stabilité régionale, et la préservation de son indépendance. Mais son encerclement par les Émirats serait une menace directe contre ses intérêts économiques : la montée en puissance actuelle du port en eau profonde de Salalah, au Dhofar, conçu comme un hub de transbordement des cargaisons destinées au Golfe, mais aussi à tous les ports de la côte africaine, subirait la concurrence d’Aden, d’ores et déjà géré par Dubai Port World (DP World) (7). Pris entre les intérêts concurrents de ses voisins, Oman risquerait alors de se déchirer selon des lignes de fracture internes à la société omanaise, devenue plus perméable que naguère aux influences extérieures.

Jeu de go en mer Rouge

Mais c’est surtout vers la mer Rouge que l’attention se porte : les initiatives des puissances riveraines et régionales révèlent un jeu de go grandeur nature, où chaque joueur avance ses pions économiques et stratégiques sans toujours se soucier de coordination ou d’alliances, dans une véritable course contre la montre.

Le verrouillage du détroit de Bab el-Mandeb

Le port de Djibouti abrite désormais, outre la base aéronavale française, le Combined Joint Task Force – Horn of Africa (CJTF-HOA) de l’AFRICOM américain installé au camp Lemonnier, d’où sont pilotées toutes les interventions militaires secrètes ou discrètes des États-Unis sur le continent africain ; l’œcuménisme de cette plate-forme se traduit également par une présence militaire chinoise, japonaise et saoudienne. Le port de commerce est quant à lui géré par DP World (8), qui traite ainsi l’essentiel du commerce extérieur de l’Éthiopie, en plein boom économique, mais enclavée.

DP World assure en même temps la remise en état du port de Berbera, ancienne base navale soviétique, située au Somaliland voisin et qui constitue une voie d’accès alternative aux hauts plateaux éthiopiens. Le fait que ce pays ne soit pas reconnu par la communauté internationale n’est pas considéré par les ÉAU comme un obstacle à une coopération militaire, ce qui exaspère Mogadiscio (9).

L’armée émirienne a également créé de toutes pièces une base aéronavale d’envergure à Assab, en Érythrée, pourtant en état de guerre larvée avec l’Éthiopie depuis le conflit frontalier meurtrier de 1998-2000 (10). Ce dispositif militaire et commercial des Émirats n’est que le prolongement de sa ligne de points d’appui tissée de Socotra au Hadramaout.

L’Iran doit (encore ?) se contenter de sa base navale de Djask à l’entrée du détroit d’Ormuz et de son port commercial de Chabahar, développé en coopération avec l’Inde pour desservir l’Afghanistan. Il est donc handicapé dans son soutien par voie maritime aux rebelles houthistes du Yémen, soumis à un blocus maritime international.

La Turquie, en revanche, deuxième armée de l’OTAN et toujours candidate à l’entrée dans l’Union européenne, cherche à renforcer sa présence économique en Afrique. Elle s’engage dans la reconquête des points d’appui historiques de l’Empire ottoman et dans la constitution d’un « front du refus » de la suprématie occidentale dans la région.

C’est ainsi qu’a été annoncée en février 2018 la cession à la Turquie du port soudanais de Souakin, appelé à devenir une base navale de première importance face au Hedjaz et aux Lieux Saints conquis par Ibn Séoud sur les Ottomans entre 1924 et 1926. Le financement des travaux de restauration du port et de construction de la base militaire sera assuré par le Qatar, pour un montant estimé à plus de 4 milliards de dollars ! Cette implantation de la Turquie, épaulée par le Qatar, en terre africaine, a plusieurs implications. Elle concrétise une alliance ancienne entre le Soudan et le Qatar qui, dès les années 1990, visait à prendre en étau l’Arabie saoudite, lorsque Oussama ben Laden avait établi sa base à Tokar, sur les rives soudanaises de la mer Rouge. Elle marque aussi le soutien apporté au Soudan dans sa confrontation avec l’Égypte.

Souakin a également été, durant des siècles, le point de passage vers La Mecque pour les pèlerins du Sahel ; elle pourrait aujourd’hui, en retour, devenir la porte d’entrée de la Turquie vers ces marchés, où le Qatar, à travers son fonds souverain, a des intérêts importants. Les visées turques ne s’arrêtent pas là, puisque le pays entretient également des forces armées au Puntland et à Mogadiscio et que la visite de Recep Tayyip Erdogan en Afrique au mois de février 2018 a été l’occasion de rappeler son désir d’être un partenaire du développement sur tout le littoral de l’océan Indien (11).

Entre golfes de Suez et d’Aqaba, un codéveloppement très politique

À l’entrée nord de la mer Rouge se joue un autre scénario, qui n’est cependant pas, lui non plus, sans rapport avec la crise du Golfe. En effet, le projet de doublement du canal de Suez annoncé par le maréchal Sissi, avec en perspective l’établissement de zones franches industrielles et commerciales sur ses rives, a été suivi en 2017 de l’annonce du projet NEOM par le prince MBS. Ce projet gigantesque consiste essentiellement à développer l’attractivité touristique du rivage saoudien de la mer Rouge en créant une zone extra-territoriale d’un coût de 500 milliards de dollars, loin des centres économiques et des concentrations urbaines de l’Arabie. Volet important de son plan « Vision 2030 », sans contours précis, l’annonce de ce projet avait de toute évidence pour but d’obtenir une assurance-vie pour la monarchie et pour le prince héritier de la part des marchés internationaux des capitaux. Elle a été complétée par la cession par l’Égypte des îles Sanafir et Tiran à l’Arabie saoudite, puis par l’annonce par le maréchal Sissi de son propre projet de mise en valeur du Sud du Sinaï.

On peut voir dans ces annonces visant des régions excentrées de chacun des pays partenaires une préoccupation stratégique : la concrétisation sur le terrain de l’association de quatre pays – l’Arabie et l’Égypte, rejointes par Israël et la Jordanie – proches de l’entrée méridionale du canal de Suez, unis par une crainte commune de l’Iran. Ces pays partagent la même volonté de « régler » la question palestinienne, d’éliminer le Hamas et le Hezbollah, de reprendre la main en Syrie et en Irak, et, par-dessus tout, de mettre un terme au régime des mollahs et à toute opposition à leur tutorat sur le sol de la Péninsule et de l’ensemble du Moyen-Orient. Reste à vérifier si les déclarations emphatiques et la diplomatie du carnet de chèques peuvent pallier la faiblesse des ressources humaines, les dissensions masquées entre les agendas nationaux et la versatilité possible des soutiens extérieurs, sans compter les résistances à l’ordre imposé des groupes rebelles, qui jouissent d’un certain soutien auprès des peuples de la région.

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