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Autour de la crise entre le Qatar et l’Arabie saoudite, grandes manœuvres sur la mer Rouge

L’engagement sans réserve des Émirats arabes unis aux côtés de l’Arabie saoudite révèle quant à lui l’ampleur des changements survenus depuis la crise de 2008 dans la balance des forces entre Dubaï et Abou Dhabi au sein de la fédération. Les liens historiques, humains et économiques étroits entre Dubaï et Doha n’ont été d’aucun poids dans la décision de Mohammed ben Zayed Al-Nahyan (MBZ, prince héritier d’Abou Dhabi) de soutenir la décision saoudienne. L’entente entre ce dernier et le prince héritier d’Arabie est si étroite qu’Abou Dhabi est devenu le modèle vers lequel MBS veut conduire son pays. Dubaï n’est donc plus en mesure de faire entendre sa voix pour défendre ses intérêts liés au commerce avec l’Iran, et qui l’ont toujours conduit par le passé à adopter une attitude plus conciliante que ses partenaires au sein des ÉAU ou du CCG.

Derrière le duel, la multiplication des acteurs et des enjeux

Cette crise a rapidement impliqué bon nombre d’acteurs sommés de part et d’autre de prendre parti ou intéressés à soutenir un champion. À l’Arabie et aux ÉAU se sont joints l’Égypte et Bahreïn, qui a perdu toute autonomie depuis l’intervention saoudienne pour sauver la monarchie lors du printemps de Manama en 2011. Ce « quatuor » a reçu le soutien d’une vingtaine de pays afro-asiatiques, dont la fidélité s’est effilochée au fil des mois, beaucoup de ces États ayant également reçu des donations ou des investissements qatariens.

Le soutien au Qatar de la Turquie et de l’Iran est d’une autre envergure : ces deux pays y ont vu une occasion d’élargir leur champ d’intervention et d’acquérir une nouvelle stature sur la scène internationale. L’alliance apparemment contre nature du Qatar, pays arabe, d’obédience officielle wahhabite, avec la Turquie, héritière de l’Empire ottoman qui était au XIXe siècle encore le suzerain (de rite hanéfite) des rivages du Golfe, et avec les héritiers iraniens de l’Empire perse safavide qui embrassa le chiisme n’est pas que de circonstance. Le cheikh Hassan, collectionneur et vice-président de Qatar Museums (4), me rappelait naguère, en me faisant visiter ses collections privées, que le Qatar se voyait, grâce à sa fortune, investi comme l’héritier de l’Empire abbasside qui avait donné au monde arabe son rôle de passeur entre les civilisations. Et le musée d’art islamique de Doha en témoigne aujourd’hui, qui compte dans ses collections bien plus d’artefacts de l’Inde des Moghols, de la Perse ou d’Asie centrale que d’œuvres « arabes ».

Ainsi donc l’armée turque, membre de l’OTAN, mais qui a soutenu l’État islamique et tous les mouvements terroristes actifs dans la région, voisine-t-elle avec l’armée américaine, qui bombarde depuis la base d’Al-Udeid les villes d’Irak contrôlées par l’État islamique, tandis que l’Iran des mollahs soutient le Qatar, qui a hébergé et soutenu les mouvements qui, des Frères musulmans à l’État islamique, s’opposent aux milices chiites et au Hezbollah. On le voit, la dimension ethno-religieuse ne compte que dans la mesure où elle participe à la quête de puissance et de reconnaissance sur l’échiquier régional. C’est de l’autre côté de la Péninsule, sur la mer Rouge, que l’on peut chercher les clés des comportements opportunistes de ces nouveaux acteurs qui se déploient au-delà de leurs aires classiques d’intervention.

Du Golfe à la mer Rouge, la boîte de Pandore ?

Reflet des préoccupations liées à la recherche de relais de croissance après la fin des hydrocarbures ? Quête du contrôle des rives d’une mer libre qui voit passer les deux tiers du commerce maritime mondial ? La mer Rouge est, sur toute sa longueur et sur ses deux rives, l’objet d’une course effrénée à la prise de gages par les puissances qui s’affrontent aujourd’hui dans le Golfe (5).

Le Yémen à l’encan

La descente aux enfers du Yémen depuis le printemps arabe en 2011 et l’éviction du président Ali Abdallah Saleh a été marquée par l’entrée en jeu progressive d’acteurs locaux et de leurs soutiens extérieurs, qui ont plongé le pays dans une guerre civile devenue inextricable. Si le conflit trouve ses origines dans des facteurs internes, comme la frustration née du déclin politique et économique des montagnards du pays profond, au profit des riverains des côtes, l’Arabie saoudite a voulu y voir une menace iranienne sur son flanc sud, et le prince MBS l’a entraînée depuis 2015 dans une guerre dévastatrice et ruineuse. Tandis que l’Arabie saoudite et une coalition hétéroclite soutenue par les pays occidentaux tentent en vain de déloger les rebelles houthistes de la capitale, Sanaa, leurs alliés émiriens poursuivent un objectif différent : prendre le contrôle durable de la façade maritime de l’Hadramaout, condition d’un accès au grand large. Le golfe Persique est en effet une mer fermée et vulnérable, tandis que l’avenir du commerce mondial se joue sur les rives des océans et dans les ports en eau profonde. Ses forces armées se sont donc emparées des ports de Mukalla, repris à Al-Qaïda, puis d’Aden, siège du gouvernement « légal » du président en exil à Riyad, Abd Rabbo Mansour Hadi.

Abou Dhabi a même occupé l’île yéménite de Socotra, au large du golfe d’Aden : l’occupation de l’ancienne base militaire soviétique s’est muée en une implantation durable, avec la mise en œuvre de projets de développement touristique de luxe et d’infrastructures qui menacent l’environnement de cette île préservée (6). En filigrane transparaît donc la volonté des Émirats de rendre au Yémen du Sud l’indépendance perdue en 1990 et à nouveau revendiquée en vain lors de la guerre de 1994. Cette ambition émirienne de mainmise sur le littoral du golfe d’Aden ne peut que contrarier les projets saoudiens et porte en elle le germe de conflits futurs entre les deux alliés d’aujourd’hui.

Oman étranglé ?

Une victime collatérale de ces grandes manœuvres serait le sultanat d’Oman. Celui-ci a comme souci constant le maintien de la stabilité régionale, et la préservation de son indépendance. Mais son encerclement par les Émirats serait une menace directe contre ses intérêts économiques : la montée en puissance actuelle du port en eau profonde de Salalah, au Dhofar, conçu comme un hub de transbordement des cargaisons destinées au Golfe, mais aussi à tous les ports de la côte africaine, subirait la concurrence d’Aden, d’ores et déjà géré par Dubai Port World (DP World) (7). Pris entre les intérêts concurrents de ses voisins, Oman risquerait alors de se déchirer selon des lignes de fracture internes à la société omanaise, devenue plus perméable que naguère aux influences extérieures.

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