Chars de bataille et véhicules de combat : quelles tendances ?

Chars de bataille (MBT) et véhicules de combat restent au cœur des structures de forces terrestres. Mais les marchés, les systèmes et les doctrines d’emploi connaissent des évolutions qui, si elles ne sont pas révolutionnaires, sont de nature à modifier la conduite des opérations militaires.

Le maintien du MBT

Le char de combat reste l’engin de combat le plus puissant à la disposition des forces terrestres. Tendanciellement, il évolue relativement peu depuis une trentaine d’années, de sorte que les deux types classiques de trajectoires de développement restent valables. La première, typiquement, est de nature incrémentale, sur la base de designs préexistants. C’est ce mode de développement qui continue de prédominer. La France va moderniser ses Leclerc, et l’Allemagne continue de miser sur les Leopard 2A6 et 2A7 – 68 Leopard 2A4, 16 2A6 et 20 2A7 vont être modernisés en « A7V », avec des livraisons dès 2020 (1) – et le Royaume-Uni sur le Challenger. Le secteur de la revalorisation, avec le MBT Revolution, par exemple, relève tout autant de cette logique incrémentale. Ailleurs en Europe occidentale, l’heure est au maintien des flottes avec des modernisations portant le plus souvent sur la numérisation des systèmes, éventuellement en attendant une nouvelle génération attendue dans les années 2030. Le rapprochement franco-­allemand autour de cette question doit déboucher sur le développement d’un nouvel engin à partir de 2025, mais avec des travaux sur des démonstrateurs qui commenceraient en 2020. La Pologne, qui maintient actuellement la plus grosse flotte européenne de chars, semble également s’intéresser à ces développements.

Cette logique de modernisation incrémentale est également à l’œuvre en Russie et en Ukraine (Oplot) (2). Si la première poursuit son programme T‑14 Armata, les coûts liés à ce dernier sont tels que la modernisation des T‑90 en T‑90M est une option plus pertinente. En l’occurrence, ils sont dotés d’un nouveau blindage réactif, de jupes en caoutchouc et de filets de protection contre les charges creuses au niveau de la jonction entre la tourelle et la caisse. Des slat armors sont également positionnés à l’arrière, et en nuque de tourelle. L’armement secondaire est téléopéré, mais des incertitudes demeurent quant au canon principal : si certaines sources évoquent le même 2A46 que sur les T‑90, d’autres parlent du 2A82‑1M de 125 mm équipant l’Armata, de même que d’un système de contrôle de tir qui en serait dérivé. Le système de chargement automatique resterait le même. Il n’est par ailleurs pas certain que le T‑90M soit doté d’un système de protection actif Afghanit – théoriquement apte à la destruction d’obus-­flèches – en plus du système passif. A priori, 400 T‑90A seraient modernisés en T‑90M, les premières livraisons intervenant dès cette année. En Chine, le ZTZ‑96B, récemment présenté, relève également de cette approche, comme le ZTZ‑99A.

Cette logique incrémentale est également à l’œuvre aux États-Unis. Les M‑1A1 SEP connaissent ainsi plusieurs évolutions (SEPv2 et v3) mineures, comme de nouveaux écrans, une génération électrique utilisant une unité auxiliaire ou encore une mitrailleuse téléopérée (3). La modernisation SEPv4 devrait être plus importante et concerner le système de contrôle de tir, de nouveaux capteurs (dont un FLIR de troisième génération), des liaisons de données ou l’installation d’un système de protection active. Les premières livraisons du nouveau standard sont attendues pour 2020. Le char pourra également tirer l’Advanced Multi-Purpose (AMP), une munition de 120 mm destinée à remplacer les obus HEAT (High Explosive Anti-Tank) et MPAT (Multi-Purpose Anti-Tank) notamment utilisés pour la lutte anti-­hélicoptères, et les obus-­cargos M‑1028 et M‑908 de destruction d’obstacle. Cette même logique est toujours à l’œuvre en Israël, où les modernisations en cours des Merkava IV concernent essentiellement des systèmes de protection active.

L’autre approche recherche la rupture par saut générationnel. Le char le plus emblématique en la matière est le T‑14 Armata, qui tranche clairement avec les générations précédentes de chars russes. Plus lourd, plus puissant et plus massif, il est surtout doté d’une tourelle entièrement automatique – un canon de 152 mm est évoqué par les sources russes comme pouvant remplacer à terme l’actuel canon de 125 mm – et son équipage, réduit à trois personnes, est particulièrement bien protégé. Sa dotation en capteurs tranche également par sa modernité (4). Reste que l’engin est coûteux, et seuls 100 exemplaires ont pour l’instant été commandés. Le K‑2 sud-­coréen et l’Altay turc (en partie issu du K-2) de même que le Type‑10 japonais renvoient également à cette approche de saut générationnel, avec une attention importante portée aux capteurs. Le cas de l’Arjun indien est particulier : s’il constitue une rupture du point de vue de l’Inde, l’engin est de la même génération que les premiers Leopard 2 et, surtout, est un échec.

La permanence du char

Au-delà de ces approches, d’autres programmes sont en cours : l’Iran a annoncé en 2017 vouloir développer un nouveau char, le Karrar, susceptible de bénéficier de transferts de technologies russes. L’Al-Khalid pakistanais a bénéficié de l’aide chinoise, etc. Il est ici intéressant de constater la permanence du char : si son développement, son achat et son maintien dans les forces sont coûteux, très rares sont les États qui y ont renoncé. Le Canada et l’Australie, après avoir envisagé son abandon, en ont racheté. In fine, quelques pays d’Amérique latine n’ont pas remplacé les engins dont ils disposaient encore (Sherman au Paraguay par exemple), essentiellement pour des raisons budgétaires et seuls la Belgique et les Pays-Bas l’ont formellement abandonné (5). De facto, si le char continue de coupler la puissance de feu, la mobilité et la protection, il constitue également un système permettant l’adaptation aux contraintes militaires les plus fortes. De ce point de vue, il « tire les forces vers le haut » en imposant une structuration – impliquant des véhicules de combat d’infanterie et une artillerie – et un entraînement adapté aux opérations de haute intensité.

C’est, en la matière, une leçon du « modèle belge » : le non-­remplacement des Leopard entraînait, en cascade, l’abandon d’une infanterie mécanisée et celui d’une artillerie de 155 mm. La logique poursuivie était celle de la spécialisation – en se concentrant sur des forces parachutistes et motorisées –, mais le résultat peut laisser sceptique. En n’étant plus véritablement aptes aux opérations de haute intensité, les « briques capacitaires » offertes par la Belgique à ses partenaires internationaux n’étaient plus nécessairement intéressantes pour des fonctions de combat de mêlée. Le processus est ensuite devenu autophage, aboutissant à la dissolution d’une des deux « brigades médianes ». La modernisation belge actuelle, qui va passer par l’achat de 417 Griffon et 60 Jaguar et par un retour à l’artillerie de 155 mm – et surtout par le concept SCORPION –, permet certes de compenser les errements, mais elle laisse surtout augurer d’un processus de remontée en puissance qui sera d’autant plus délicat que les budgets n’ont pas encore été libérés…

La nécessité du maintien du char n’est, de facto, pas une coquetterie techno-­militaire, mais bien une variable d’adaptation aux évolutions du caractère des conflits. Les processus d’hybridation actuellement à l’œuvre montrent une densification de l’armement des groupes irréguliers, avec un accroissement notable de leur puissance de feu. Et si les forces turques ont perdu plusieurs Leopard en Syrie face à des missiles antichars, force est aussi de constater que ces engins étaient plus susceptibles d’encaisser les coups portés que des transports de troupes. À cet accroissement de la puissance de feu des irréguliers, il faut ajouter la permanence des conflits réguliers de haute intensité, comme le montre le conflit ukrainien. Dans les deux cas de figure, la structuration induite par la possession de chars de bataille augure un système de force permettant de s’adapter aux contingences. Quitte à ce que, comme dans le cas de nombre d’États européens, les parcs de chars soient réduits et que soit mise en place, comme en France, une logique de différenciation entre les forces blindées – sous-­entendues « lourdes » – et médianes.

On note cependant que, même à ce niveau médian, il faut un système couplant mobilité, feu et protection. Bien plus qu’un véhicule de reconnaissance, l’AMX‑10R(CR) apparaissait ainsi comme un « char médian ». La logique présidant à la conception du Jaguar n’en est d’ailleurs pas si éloignée qu’il n’y paraît a priori. Le canon de 120 mm étant inenvisageable pour des raisons de masse, d’encombrement et de coût, le pari du missile est fait, avec deux missiles MMP prêts au tir et deux autres dans la caisse. Avec une portée de 4 000 m, il autorise une distance d’engagement équivalente à celle du 120 mm (6), mais aussi une manœuvrabilité de la munition – qui est totalement fire and forget et ne nécessite donc pas de filoguidage – que l’obus n’a par définition pas. Certes, avec quatre munitions et un canon CTA de 40 mm, le véhicule n’est pas un char – mais il pourra se défendre adéquatement contre eux (7) –et l’usage de la roue limite son potentiel d’évolution (8). Le CTA 40 est quant à lui efficace contre tous les autres blindés, les positions adverses ou encore des hélicoptères.

Le char comme facteur structurant des forces terrestres

Partant du principe que le char est un « structurateur de forces », quelles sont ses évolutions envisageables ? Historiquement, sa première fonction est l’accompagnement de l’infanterie, tantôt comme artillerie à tir direct, tantôt comme système de rupture. Durant la guerre froide, il est surtout un système antichar en soi, optimisé pour éliminer rapidement le plus grand nombre possible de chars adverses. Il reste une arme de rupture, autant tactique qu’opérative. Les contrôles de tir et la stabilisation de l’armement deviennent alors des caractéristiques fondamentales permettant de distinguer les chars les plus modernes. Depuis les années 1990, le char est à nouveau utilisé comme système d’appui de l’infanterie, tout en restant apte au combat antichar, mais son utilisation mute alors. Pour les Européens, il devient un fournisseur de puissance de feu effectif – l’engagement d’artillerie bosno-­serbe par sept Leopard 1A5 danois en 1994 – ou virtuel avec le déploiement de Leclerc au Kosovo ou au Liban ou de Leopard canadiens en Afghanistan.

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