Chars de bataille et véhicules de combat : quelles tendances ?

Contrairement aux prédictions, le char ne disparaît donc pas, d’autant plus que, ailleurs dans le monde, il apparaît dans les conflits les plus durs. En Syrie, il est particulièrement utilisé en zone urbaine ou encore par les forces turques. Les opérations israéliennes dans la bande de Gaza voient un usage fréquent. En Ukraine, lors de la bataille de Debaltseve, début 2015, les lourdes pertes pour Kiev sont le fait des chars, mais aussi de l’artillerie. Cependant, l’utilisation correcte du char reste dépendante de l’application des fondamentaux, et en particulier d’une action interarmes, dans le cadre d’un système de force. Le char reste dépendant de la couverture qui lui est donnée en infanterie et en défense antiaérienne ; sans quoi il est une cible vulnérable, en particulier à l’aviation (Libye, 2011 : chars de l’EI). Dès lors, tout ce qui est de nature à renforcer la cohésion des systèmes de force est utile. Cet impératif se traduit concrètement par les logiques liées à la numérisation et aux communications, l’ensemble permettant d’offrir une vision partagée de la situation. Avec cependant un facteur important à garder à l’esprit : la valeur de cette dernière est liée à la fiabilité des liaisons de données, dans un contexte marqué, depuis le début des années 2010, par un retour en force de la guerre électronique.

De plus, le char restant l’élément à la fois central et le mieux protégé, il est sans doute appelé à jouer un rôle plus important en tant que vecteur des systèmes liés à la numérisation, serveurs, ordinateurs et liaisons de données. La vision partagée et la conscience situationnelle ne naissent pas de soi, elles nécessitent d’intégrer/de fusionner une foule de données. Le char est donc susceptible d’être autant un « node effecteur » qu’un « maillon central ». Ses systèmes optroniques en font déjà un fournisseur de données, mais son rôle pourrait également évoluer, avec l’intégration de drones et de robots ou encore de détecteurs de départs de coups acoustiques ou optroniques – une remarque valant également pour les véhicules de combat d’infanterie et les transports de troupes. Les évolutions en la matière dépendent assez largement de celles de la robotique, mais aussi des indispensables liaisons de données. Par ailleurs, le char est un vecteur potentiel de systèmes de guerre électronique, en particulier défensifs, et au bénéfice d’une force. En Ukraine, la Russie a utilisé des systèmes permettant de faire détonner à 400 m de distance des obus d’artillerie et à 280 m des obus de mortiers en brouillant leurs fusées, ne laissant pas, lorsqu’ils étaient utilisés, prise aux tirs ukrainiens (9). Ce type de système est d’autant plus important que 80 % des pertes ukrainiennes ont été causées par l’artillerie.

La protection reste également centrale contre les missiles antichars et les canons. En Ukraine, l’usage de 2S1 en tir direct – et donc comme « chars de substitution – a été une erreur, l’obusier étant nettement moins bien protégé qu’un char. Au demeurant, le conflit a montré que les transports de troupes insuffisamment blindés étaient trop vulnérables, au point que les soldats préféraient se déplacer sur les véhicules plutôt qu’à l’intérieur. À cet égard, la protection reste multifactorielle. L’architecture de l’engin, sa mobilité, son blindage, les systèmes anti-­incendie, les systèmes actifs ou passifs sont appelés à évoluer, en particulier vers des engins plus lourds. À plus long terme, l’arrivée de nouveaux matériaux – on songe en particulier au graphène – pourrait déboucher sur des engins plus légers (et donc plus mobiles) et mieux protégés, mais la recherche n’en est qu’au stade de la R&T (10).

Reste également que ces évolutions ne sont pas sans conséquence – systémique des forces oblige – sur les éléments de soutien. L’accroissement de la masse a des incidences directes en matière de mobilité, y compris au regard des coupures et des franchissements. Or les unités pontonnières ont été parmi les premières victimes des coupes budgétaires de ces dernières années. De même, des véhicules plus lourds nécessiteraient de plus importants moyens de maintenance sur le terrain ou, plus simplement, d’approvisionnement en carburant et en munitions. Surtout, avoir à faire face à une puissance de feu plus importante exige de resserrer les liens entre le char et l’infanterie, laquelle doit elle aussi être protégée en conséquence, en sachant que l’utilisation de systèmes de protection active constitue également un danger supplémentaire pour l’infanterie. Quelles que soient les évolutions des chars, l’une des leçons les plus régulièrement rappelées est que le char ne se suffit pas à lui-même et qu’on ne peut penser sa place dans les systèmes de force sans penser le système de force lui-même. La Turquie en Syrie comme Israël face au Hezbollah ont payé le prix de cet oubli.

Se pose également la question de l’armement. Pour l’instant, le 120 mm est clairement le calibre standard des forces de l’OTAN, tout comme le 125 mm l’est en Russie. Si Rheinmetall avait exposé un 130 mm durant Eurosatory 2016 – les armées de l’OTAN ayant travaillé sur un 140 mm à la fin de la guerre froide –, aucun État n’a encore franchi un pas qui s’avérera coûteux et qui ne se justifie pas tant que l’Armata conserve son 125 mm. En attendant la prochaine génération de chars, les évolutions les plus probables seront sans doute observées dans le domaine de l’armement, en particulier d’appui. En sachant, cependant, qu’une forme d’optimum a été atteinte dans ce secteur.

Que valent les véhicules de combat robotisés lourds ?
Après une première présentation en 2016 du robot de combat Uran‑9 lors de la parade du 9 mai, la Russie a indiqué qu’elle en déploierait en Syrie. Concrètement, l’engin est un chenillé d’une masse de 10 t doté d’une tourelle abritant un canon 2A32 de 30 mm, une mitrailleuse de 7,62 mm, quatre missiles antichars Ataka (Spiral‑2) et six lance-­roquettes thermobariques RPO-Shmel. Il est également doté des optroniques et systèmes de visées nécessaires à l’utilisation des armes. Pour l’instant, le système est commandé à distance (quatre robots depuis un camion), avec des liaisons radio, mais Moscou évoque la possibilité d’un engagement automatique. Que vaudrait un tel système ? Propulsé par un diesel, l’Uran‑9 atteint actuellement 35 km/h sur route, ce qui n’en fait pas le véhicule d’escorte idéal. De même, sa téléopération le rend vulnérable au brouillage. Une autonomisation n’est pas non plus la panacée dès lors qu’elle pose la question des intelligences artificielles nécessaires et de l’interaction avec les forces amies. Surtout, les systèmes de capteurs actuels n’offrent que des champs de vision limités, sur l’Uran‑9, à l’azimut de la tourelle. Le système semble donc surtout adapté à une défense de périmètre ; du moins dans l’immédiat.

Notes

(1) Sur l’évolution des Leopard 2, voir la série de sept articles que Pierre Petit leur a consacrée à partir du no 95 de Défense & Sécurité Internationale.

(2) Sur l’évolution des chars ukrainiens, voir Pierre Petit, « Les chars de bataille ukrainiens », Défense & Sécurité Internationale, no 127, janvier-février 2017.

(3) Sur l’évolution du M-1, voir la série de six articles que Pierre Petit leur a consacrés à partir du no 106 de Défense & Sécurité Internationale.

(4) Pour une analyse plus détaillée de l’Armata : Pierre Petit, « Retour sur le défilé russe du 9 mai 2015 : analyse de la famille Armata », Défense & Sécurité Internationale, no 117, septembre 2015.

(5) Quoique La Haye cherche à préserver des savoir-faire au travers d’un bataillon binational avec l’Allemagne.

(6) Laquelle n’est pratiquement jamais atteinte. La norme des 4 000 m de portée de tir est surtout le reliquat des impératifs liés au combat en plaine durant la guerre froide.

(7) À l’inverse du 90 mm équipant les Piranha IIIC belges, par exemple, dont le canon ne permet pas de traiter d’engins d’une génération supérieure au T‑62. Un missile tiré par le canon devait être développé, le Falarick 90, mais, outre que son statut est incertain, l’expérience occidentale du missile lancé de canon est mitigée.

(8) La chenille permet de répartir la masse sur une surface plus grande que celle des zones de contact des roues. Si la mobilité est alors supérieure, le potentiel d’alourdissement du véhicule l’est également. Voir Philippe Langloit, « Plates-formes blindées : roues ou chenilles ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 12, juin-juillet 2010.

(9) Voir en particulier la conférence de Philip Kerber au Modern War Institute (https://​mwi​.usma​.edu/​v​i​d​e​o​-​d​r​-​p​h​i​l​l​i​p​-​k​a​r​b​e​r​-​u​k​r​a​i​n​e​-​r​u​s​s​i​a​n​-​w​a​y​-​w​ar/).

(10) Le matériau est 200 fois plus résistant que l’acier et l’est plus que le diamant, tandis qu’un aérogel de graphène est sept fois plus léger que l’air. Le matériau est également un excellent isolant. Joseph Henrotin, « Le graphène, nouvel eldorado de l’industrie de défense et source d’une nouvelle RMA ? », Défense & Sécurité Internationale, no 104, juin 2014.

Légende de la photo en première page : Défilé du T-14 Armata lors de la parade militaire du 9 mai 2018 à Moscou. L’engin représente une vraie rupture comparativement aux designs russes traditionnels. (© Xinhua)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°60, « Opérations terrestres : La convergence des menaces », juin-juillet 2018.

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