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Chars de bataille et véhicules de combat : quelles tendances ?

La nécessité du maintien du char n’est, de facto, pas une coquetterie techno-­militaire, mais bien une variable d’adaptation aux évolutions du caractère des conflits. Les processus d’hybridation actuellement à l’œuvre montrent une densification de l’armement des groupes irréguliers, avec un accroissement notable de leur puissance de feu. Et si les forces turques ont perdu plusieurs Leopard en Syrie face à des missiles antichars, force est aussi de constater que ces engins étaient plus susceptibles d’encaisser les coups portés que des transports de troupes. À cet accroissement de la puissance de feu des irréguliers, il faut ajouter la permanence des conflits réguliers de haute intensité, comme le montre le conflit ukrainien. Dans les deux cas de figure, la structuration induite par la possession de chars de bataille augure un système de force permettant de s’adapter aux contingences. Quitte à ce que, comme dans le cas de nombre d’États européens, les parcs de chars soient réduits et que soit mise en place, comme en France, une logique de différenciation entre les forces blindées – sous-­entendues « lourdes » – et médianes.

On note cependant que, même à ce niveau médian, il faut un système couplant mobilité, feu et protection. Bien plus qu’un véhicule de reconnaissance, l’AMX‑10R(CR) apparaissait ainsi comme un « char médian ». La logique présidant à la conception du Jaguar n’en est d’ailleurs pas si éloignée qu’il n’y paraît a priori. Le canon de 120 mm étant inenvisageable pour des raisons de masse, d’encombrement et de coût, le pari du missile est fait, avec deux missiles MMP prêts au tir et deux autres dans la caisse. Avec une portée de 4 000 m, il autorise une distance d’engagement équivalente à celle du 120 mm (6), mais aussi une manœuvrabilité de la munition – qui est totalement fire and forget et ne nécessite donc pas de filoguidage – que l’obus n’a par définition pas. Certes, avec quatre munitions et un canon CTA de 40 mm, le véhicule n’est pas un char – mais il pourra se défendre adéquatement contre eux (7) –et l’usage de la roue limite son potentiel d’évolution (8). Le CTA 40 est quant à lui efficace contre tous les autres blindés, les positions adverses ou encore des hélicoptères.

Le char comme facteur structurant des forces terrestres

Partant du principe que le char est un « structurateur de forces », quelles sont ses évolutions envisageables ? Historiquement, sa première fonction est l’accompagnement de l’infanterie, tantôt comme artillerie à tir direct, tantôt comme système de rupture. Durant la guerre froide, il est surtout un système antichar en soi, optimisé pour éliminer rapidement le plus grand nombre possible de chars adverses. Il reste une arme de rupture, autant tactique qu’opérative. Les contrôles de tir et la stabilisation de l’armement deviennent alors des caractéristiques fondamentales permettant de distinguer les chars les plus modernes. Depuis les années 1990, le char est à nouveau utilisé comme système d’appui de l’infanterie, tout en restant apte au combat antichar, mais son utilisation mute alors. Pour les Européens, il devient un fournisseur de puissance de feu effectif – l’engagement d’artillerie bosno-­serbe par sept Leopard 1A5 danois en 1994 – ou virtuel avec le déploiement de Leclerc au Kosovo ou au Liban ou de Leopard canadiens en Afghanistan.

Contrairement aux prédictions, le char ne disparaît donc pas, d’autant plus que, ailleurs dans le monde, il apparaît dans les conflits les plus durs. En Syrie, il est particulièrement utilisé en zone urbaine ou encore par les forces turques. Les opérations israéliennes dans la bande de Gaza voient un usage fréquent. En Ukraine, lors de la bataille de Debaltseve, début 2015, les lourdes pertes pour Kiev sont le fait des chars, mais aussi de l’artillerie. Cependant, l’utilisation correcte du char reste dépendante de l’application des fondamentaux, et en particulier d’une action interarmes, dans le cadre d’un système de force. Le char reste dépendant de la couverture qui lui est donnée en infanterie et en défense antiaérienne ; sans quoi il est une cible vulnérable, en particulier à l’aviation (Libye, 2011 : chars de l’EI). Dès lors, tout ce qui est de nature à renforcer la cohésion des systèmes de force est utile. Cet impératif se traduit concrètement par les logiques liées à la numérisation et aux communications, l’ensemble permettant d’offrir une vision partagée de la situation. Avec cependant un facteur important à garder à l’esprit : la valeur de cette dernière est liée à la fiabilité des liaisons de données, dans un contexte marqué, depuis le début des années 2010, par un retour en force de la guerre électronique.

De plus, le char restant l’élément à la fois central et le mieux protégé, il est sans doute appelé à jouer un rôle plus important en tant que vecteur des systèmes liés à la numérisation, serveurs, ordinateurs et liaisons de données. La vision partagée et la conscience situationnelle ne naissent pas de soi, elles nécessitent d’intégrer/de fusionner une foule de données. Le char est donc susceptible d’être autant un « node effecteur » qu’un « maillon central ». Ses systèmes optroniques en font déjà un fournisseur de données, mais son rôle pourrait également évoluer, avec l’intégration de drones et de robots ou encore de détecteurs de départs de coups acoustiques ou optroniques – une remarque valant également pour les véhicules de combat d’infanterie et les transports de troupes. Les évolutions en la matière dépendent assez largement de celles de la robotique, mais aussi des indispensables liaisons de données. Par ailleurs, le char est un vecteur potentiel de systèmes de guerre électronique, en particulier défensifs, et au bénéfice d’une force. En Ukraine, la Russie a utilisé des systèmes permettant de faire détonner à 400 m de distance des obus d’artillerie et à 280 m des obus de mortiers en brouillant leurs fusées, ne laissant pas, lorsqu’ils étaient utilisés, prise aux tirs ukrainiens (9). Ce type de système est d’autant plus important que 80 % des pertes ukrainiennes ont été causées par l’artillerie.

La protection reste également centrale contre les missiles antichars et les canons. En Ukraine, l’usage de 2S1 en tir direct – et donc comme « chars de substitution – a été une erreur, l’obusier étant nettement moins bien protégé qu’un char. Au demeurant, le conflit a montré que les transports de troupes insuffisamment blindés étaient trop vulnérables, au point que les soldats préféraient se déplacer sur les véhicules plutôt qu’à l’intérieur. À cet égard, la protection reste multifactorielle. L’architecture de l’engin, sa mobilité, son blindage, les systèmes anti-­incendie, les systèmes actifs ou passifs sont appelés à évoluer, en particulier vers des engins plus lourds. À plus long terme, l’arrivée de nouveaux matériaux – on songe en particulier au graphène – pourrait déboucher sur des engins plus légers (et donc plus mobiles) et mieux protégés, mais la recherche n’en est qu’au stade de la R&T (10).

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC.

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