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Fin de la politique de l’enfant unique en Chine : trop peu, trop tard ?

Des crises imminentes

Alors même que la politique de l’enfant unique était imposée par le haut, des voix dissidentes pointaient le caractère coercitif de sa mise en œuvre et les dangereuses conséquences sociales qu’engendrerait la distorsion par l’État d’un comportement démographique normal (4).

Certains démographes chinois ont évoqué le risque que des naissances moins nombreuses ne mettent en péril à l’avenir le soutien apporté par les familles aux plus âgés ; ils ont mis en garde contre le risque de naissances excessives de garçons et contre de potentielles pénuries de main-d’œuvre. En 2001, après que ces mises en garde furent ignorées, près de 25 spécialistes de la démographie chinoise ont conduit des travaux de recherches dans des lieux expérimentaux autorisant deux naissances et établi des projections démographiques (5). Ils ont également produit des rapports sur l’urgente nécessité de renoncer à la politique de l’enfant unique. Les appels du groupe furent rejetés à deux reprises par les hauts dirigeants chinois, en 2004 et en 2009, de crainte d’un nouveau baby boom. En janvier 2015, le troisième appel du groupe a probablement contribué à la décision prise dans le courant de l’année de mettre un terme à la politique de l’enfant unique. Plusieurs raisons amènent toutefois à relativiser ce changement, qui apparaît trop limité et tardif.

La première tient à la réaction initiale, en 2016, après l’autorisation d’avoir deux enfants. Bien qu’une hausse limitée du nombre total de naissances ait été enregistrée, l’annonce de « plus de 45 % de naissances d’au moins un deuxième enfant » est en quelque sorte trompeuse, puisque ce chiffre tient en partie à un nombre moindre de premières naissances. Cela indique finalement que les couples chinois reportent encore le fait de donner naissance et s’attendent à avoir très peu d’enfants. La part de naissances de deuxième rang ou plus ayant déjà augmenté de 34 à 47 % entre 2011 et 2015, le véritable impact de la fin de la politique de l’enfant unique sur le nombre de naissances en 2016 n’est alors pas totalement avéré. En 2017, la Chine a vu son nombre de naissances baisser de 3,5 % par rapport à 2016 (6). Les taux de fécondité demeurent bien en dessous du seuil de remplacement et il sera impossible pour la Chine d’éviter une situation jusqu’alors inédite : à l’horizon des dix prochaines années, la population du pays atteindra son apogée (environ 1,4 milliard) puis commencera à décliner. Après plusieurs décennies au cours desquelles le monde s’est principalement inquiété du surpeuplement, de plus en plus de pays, comme le Japon, l’Italie et la Russie, affrontent désormais des difficultés imprévues pour s’adapter à la diminution de la population. Mais aucun des pays ayant une fécondité inférieure au taux de remplacement n’est aussi relativement pauvre que la Chine et aucun ne voit sa démographie déformée.

Une raison plus importante permettant de considérer ce changement de politique comme très relatif et trop tardif tient aux difficultés auxquelles le pays est déjà confronté (7). Actuellement, sur les 240 millions de Chinois ayant plus de 60 ans – et ce volume devrait atteindre près de 360 millions en 2030 –, nombreux sont ceux n’ayant qu’un seul enfant adulte pour les soutenir (et certains vont même survivre à leur unique enfant). La Chine a bénéficié de « dividendes démographiques » durant les précédentes décennies du fait des augmentations annuelles du nombre de personnes rejoignant la population active. Or, cette dynamique a récemment été inversée et le nombre de jeunes travailleurs chinois de 20 à 29 ans devrait diminuer d’un quart au cours des dix prochaines années, passant de 200 millions actuellement à 150 millions. Ce renversement de la main-d’œuvre disponible contribue à la hausse des salaires et rend la Chine de moins en moins apte à concourir, en termes d’investissements étrangers et de marchés d’exportation, avec des pays aux salaires moins élevés comme le Vietnam, le Cambodge et le Bangladesh. Une troisième difficulté majeure concerne les hommes ne pouvant se marier. Du fait des naissances excessives de garçons consécutives aux avortements sélectifs basés sur le sexe du bébé (bien qu’illégaux), sont nés ces dernières années jusqu’à 15-20 % de plus de garçons que de filles. La Chine compte déjà au moins 30 millions de garçons de trop et ce chiffre est appelé à augmenter.

Selon certains, la politique de l’enfant unique a été « la pire erreur politique de la Chine », dépassant en ampleur les catastrophes provoquées par le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle (8). La raison ne porte pas sur l’immense souffrance qu’elle a engendrée, mais sur la difficulté durable de dépasser ses effets. La Chine découvre actuellement ce que d’autres gouvernements ont déjà appris : qu’il est autrement plus difficile de mettre en œuvre des politiques amenant les citoyens à avoir plus d’enfants que de les déterminer à en avoir moins. Et les naissances d’aujourd’hui ne produiront leurs pleins effets que dans quelques dizaines d’années. La Chine est déjà confrontée à un profil démographique déformé par les 45 ans de limitation obligatoire des naissances et un petit nombre de naissances supplémentaires au cours des prochaines années ne pourra pas empêcher les crises imminentes auxquelles est exposé le pays du fait de ces longues périodes de politiques démographiques malavisées.

Une population vieillissante

Notes

(1) Benjamin Haas, « China’s birth rate rises but falls short of government estimates », The Guardian, 23 janvier 2017.

(2) Martin K. Whyte, Wang Feng et Yong Cai, « Challenging Myths about China’s One-Child Policy », The China Journal, 2015, no 74, p. 144-159.

(3) Yong Cai, « China’s Below-Replacement Level Fertility: Government Policy or Socioeconomic Development? », Population and Development Review, 2010, 36: 419-40.

(4) Susan Greenhalgh, « Missile Science, Population Science: The Origins of China’s One-Child Policy », China Quarterly, 2005, no 182, p. 253-276.

(5) Mara Hvistendahl, « Has China Outgrown the One-Child Policy? » Science, 2010, vol. 329, p. 1458-1461.

(6) Leta Hong Fincher, « China dropped its one-child policy. So why aren’t Chinese women having more babies? », New York Times, 20 février 2018.

(7) Wang Feng, « China’s Population Destiny: The Looming Crisis », Current History, 2010, 109: 244-51.

(8) Wang Feng, Yong Cai, and Baochang Gu, « Population, Policy, and Politics: How Will History Judge China’s One-Child Policy? », Population and Development Review, 2012, 36: 115-29.

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