Magazine Moyen-Orient

Rivalités irano-saoudiennes : la dimension maritime

Au demeurant, les ressources dont disposent la marine nationale et la composante navale des pasdaran restent modestes. Les sanctions internationales touchant le pays ont souvent rendu le processus d’acquisition de matériels de guerre compliqué, voire impossible. Téhéran a fréquemment recours à l’achat de technologies duales qui sont ensuite modifiées. L’industrie navale iranienne se révèle plus autonome en matière de savoir-faire que son équivalent saoudien, mais elle est minée par des retards de production chroniques et une faible qualité de conception. Sur le plan humain, la marine nationale comprend environ 18 000 hommes en 2016, tandis qu’on en compte plus de 20 000 pour la composante navale des pasdaran. La marine dispose de grandes plates-formes souvent mises en service à l’époque du shah Mohammad Reza Pahlavi (1941-1979) : les sept corvettes iraniennes datent des années 1960 et 1970. Depuis 2003, Téhéran s’est lancé dans un processus de développement de nouveaux navires (corvettes, patrouilleurs) qui, sans bénéficier de la manne financière du programme saoudien, devrait permettre à la marine de remplacer ses vaisseaux les plus anciens.

Pour l’instant, les navires de guerre iraniens ont les moyens de se projeter jusque dans la mer Rouge. Au cours des dernières années, les ambitions de l’Iran en matière de projection de force se sont exprimées de façon plus appuyée. En février 2011, pour la première fois depuis la révolution de 1979, deux navires avaient franchi le canal de Suez pour rejoindre la Syrie. Par ailleurs, la traversée vers Zhangjiagang en 2013 a été couplée à une escale à Colombo, au Sri Lanka, pays avec lequel la coopération militaire n’a cessé de se renforcer. Néanmoins, ces ambitions ne doivent pas cacher les limites capacitaires auxquelles les marins iraniens se trouvent confrontés. À titre d’exemple, les faibles moyens en matière de défense aérienne des navires rendent les flottes iraniennes vulnérables.

C’est en partie en raison de l’impossibilité de l’Iran de développer une marine de haute mer que les autorités ont orienté les moyens navals vers la conduite d’opérations asymétriques. Notons ainsi que, par rapport à leurs voisins arabes du Golfe, les Iraniens ont un avantage dans le domaine des sous-marins, étant les seuls (hormis les puissances étrangères présentes, soit les États-Unis, le Royaume-Uni et la France) à disposer de tels navires. En 2017, on dénombre dans la flotte iranienne trois sous-marins russes Taregh de classe Kilo (4 000 tonnes), un Fateh (500 tonnes), un Nahang (350 à 400 tonnes) et 16 Qadir (au-dessous de 150 tonnes).

Consciente de cette infériorité problématique, l’Arabie saoudite a entamé des discussions avec les industriels français et allemands sans que, pour l’instant, une décision soit arrêtée. À la force sous-marine iranienne s’ajoute l’existence d’un vaste arsenal de missiles balistiques qui permettent à Téhéran de cibler sans difficulté les navires, civils comme militaires, traversant la zone. La marine des Gardiens de la révolution commandant ces arsenaux s’est assuré le rôle central de la stratégie maritime iranienne dans la zone. Si la marine nationale met en œuvre la diplomatie de défense avec les partenaires internationaux au-delà du Golfe, les pasdaran déterminent la politique navale du pays dans leur voisinage direct.

L’ascendant stratégique iranien

Si les ressources financières de l’Arabie saoudite pouvaient faire de sa marine la plus importante de la région, l’Iran dispose d’une expérience guerrière plus ancienne. Avant la guerre du Yémen lancée en 2015, les marins saoudiens n’avaient guère été sollicités par le pouvoir de Riyad, si ce n’est pour des contributions – au demeurant modestes – lors d’opérations de contre-piraterie dans le golfe d’Aden à la fin de la précédente décennie. Malgré une manne financière sans rivale dans le Golfe, l’armée du royaume n’est pas arrivée, jusqu’à présent, à remporter une victoire décisive au Yémen et ses navires de guerre ont été à plusieurs reprises la cible de missiles lancés par les Houthis. Ce paradoxe de la supériorité technologique ne se traduisant pas en prépondérance stratégique n’est pas propre à l’Arabie saoudite : il reflète plus généralement la problématique de la nécessaire traduction institutionnelle et doctrinale des nouvelles capacités technologiques. En outre, les responsables américains ont souvent alerté leurs interlocuteurs saoudiens sur l’inadéquation de leur posture face à la nature du conflit maritime dans le Golfe : pour les planificateurs du Pentagone, les Saoudiens achètent ou renouvellent des matériels de guerre pour mener des opérations conventionnelles de grande envergure alors que la menace à laquelle ils font face – qu’il s’agisse de l’Iran ou d’acteurs non étatiques – est asymétrique. Autrement dit, l’Arabie saoudite reste mal préparée pour faire face à la stratégie navale des Gardiens de la révolution iraniens.

En effet, depuis la guerre du Golfe de 1991 et le déploiement massif de l’armée américaine dans la région, les stratèges iraniens ne nourrissent aucune illusion sur leur capacité à devenir une « puissance navale » au sens traditionnel. Ne pouvant s’engager dans une diplomatie de la canonnière avec l’US Navy, Téhéran a privilégié une stratégie asymétrique. En d’autres termes, l’Iran n’entend pas lutter pour la suprématie des eaux du Golfe, mais contrecarrer celle des États-Unis à bas coût en investissant dans des arsenaux, notamment balistiques, qui contraignent fortement les manœuvres de ses adversaires. À cet égard, la décennie écoulée a marqué l’achèvement d’une vaste réorganisation des forces navales iraniennes entamée en 2007 et qui consolide la primauté des Gardiens de la révolution dans le golfe Persique, tandis que la marine nationale garde sous sa responsabilité le golfe d’Oman et la mer Caspienne.

La posture de l’Iran consiste à contourner la logique de la projection de forces, qui, traditionnellement, se décline en grands vaisseaux de guerre, en s’appuyant sur de plus petites mais plus nombreuses plates-formes : les sous-marins légers des Gardiens de la révolution ainsi que de petites embarcations, et des drones de surveillance. Ces unités sont équipées avec des arsenaux importants qui comprennent souvent missiles de croisière ou balistiques. Parfois, ces missiles, tels que le Noor ou le Ghadir, sont des dérivés de matériaux chinois acquis par les Iraniens au cours des années 1990. En augmentant la vulnérabilité des grands bâtiments de guerre, ces armements permettent, à bas coût, de dissuader une intervention extérieure – américaine principalement – dans les zones d’influence iranienne.

À plusieurs reprises, les autorités militaires américaines, notamment le Central Command chargé du Golfe, ont exprimé leur crainte de voir ce recours à la guerre asymétrique s’exacerber : l’accord sur le nucléaire de juillet 2015 doit mettre un terme au régime de sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU qui interdisait l’accès iranien à un certain nombre d’armements offensifs. Compte tenu de la dynamique du programme balistique de l’Iran – le plus sophistiqué dans la région – et de ses liens avec certains pays proliférateurs (qu’il s’agisse de la Corée du Nord, de la Chine ou de la Russie), les Américains craignent de voir, au cours des prochaines années, les Gardiens de la révolution capables d’emporter sur leurs plates-formes des missiles disposant d’une portée et d’une précision supérieures. Il va de soi que si cette tendance préoccupe Washington, elle a de quoi alarmer les Saoudiens.

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